Beaucoup reconnaissent l’Espagne comme un modèle en matière de féminisme. Le pays a d’ailleurs adopté de nombreuses lois pour promouvoir les droits des femmes. En effet, on doit cela à une personne en particulier, qui a permis à la femme de s’exprimer librement face aux hommes : Clara Campoamor. Entre politique, droit de vote et exil, le parcours de cette pionnière du féminisme demeure profondément complexe.
Photographie de Clara Campoamor
Parcours de Clara Campoamor
Une naissance dans un milieu modeste
Clara Campoamor naît en 1888 à Madrid, d’une mère couturière et d’un père employé dans la presse. En 1898, un événement tragique frappe sa famille : son père décède. Le foyer bascule alors dans une précarité profonde. Clara doit alors interrompre sa scolarité pour aider sa mère, qu’elle rejoint comme couturière. À 13 ans, elle entre pleinement dans la vie active en alternant les emplois de couturière et de vendeuse. Cette épreuve ne la brise pas : elle nourrit au contraire sa détermination à défendre l’émancipation des femmes
Reprise des études et fonction publique
En parallèle de ses différents emplois, Clara Campoamor poursuit à temps partiel une formation en droit. Cela lui permet de préparer l’entrée à la faculté de droit. En 1909, elle rejoint la fonction publique, en commençant au bureau de poste de Saint-Sébastien. Suite à la réussite d’un autre concours, elle devient en 1914 professeure de dactylographie à la faculté de Madrid. Son poste d’enseignante marque ses débuts en politique. Elle alterne donc entre secrétaire pour le journal La Tribuna et dactylographe pour le ministère de l’Instruction publique.
Les débuts en tant qu’avocate
À 32 ans, elle prend donc la décision de reprendre ses études de droit. Après avoir rejoint l’université de Madrid, elle commence à écrire des articles politiques. Sa position sur le féminisme ne cesse d’évoluer, car elle rejoint, en parallèle, des organisations féministes. Elle devient même une des premières femmes à posséder un diplôme en droit. Clara Campoamor devient ensuite avocate à 36 ans. Elle se spécialise tout particulièrement dans le droit des femmes. Cela s’applique à la parenté et au mariage, afin de légitimer l’émancipation de la femme.
Premiers pas en politique de Clara Campoamor
Du régime autoritaire de Primo de Rivera à la République
Sous la dictature du général Miguel Primo de Rivera, le régime accorde en théorie un droit de
vote limité à certaines femmes aux élections municipales. Pour autant, il n’organise aucun véritable scrutin. Clara Campoamor ne peut donc pas voter. La proclamation de la Seconde République, en 1931, ouvre une nouvelle période. Le gouvernement provisoire rend les femmes éligibles, mais pas électrices. Clara Campoamor se présente alors, et les électeurs l’élisent députée de Madrid à l’Assemblée constituante en 1931, sous les couleurs du Parti républicain radical. Elle devient aussi la seule femme membre de la commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution républicaine. Une de ses contributions majeures se rapporte à son discours du 1er Octobre 1931 face à l’Assemblée.
Sœurs ennemies
Deux autres femmes siègent à l’Assemblée : Victoria Kent et Margarita Nelken. Pourtant, toutes
deux s’opposent au vote des femmes. Victoria Kent le juge prématuré : selon elle, les femmes,
encore très influencées par l’Église, risquent de voter pour la droite et de menacer la jeune
République espagnole. Clara Campoamor se retrouve ainsi seule à défendre le suffrage féminin
face à une Assemblée presque entièrement masculine. Cela ne l’empêche pas d’aller au bout de
sa démarche
L’Assemblée approuva alors cette mesure par 161 voix contre 121, avec 188 abstentions. La nouvelle Constitution inscrit alors l’article 36, qui garantit aux Espagnoles le droit de vote. Cela témoigne de la manière dont l’Espagne se révèle pionnière en matière de droits des femmes grâce à Clara Campoamor. En 1933, malgré son combat, les électeurs ne réélisent pas Clara Campoamor. La droite remporte ce scrutin, le premier où les femmes votent. Les adversaires du suffrage féminin y voient une preuve de ses dangers, alors que de nombreux historiens soulignent plutôt la division de la gauche.
Guerre civile et exil
Clara Campoamor face à la guerre civile
La guerre civile espagnole éclate en 1936 opposant les républicains et les nationalistes. Deux mois après le début de cette dernière, Campoamor décide de s’exiler. Elle critique notamment « l’anarchie qui régnait dans la capitale devant l’impuissance du gouvernement et (au) manque absolu de sécurité personnelle, même pour les gens libéraux, peut-être surtout pour eux ». Elle part d’abord en Suisse pendant deux ans puis en Argentine.
Recul du droit des femmes en Espagne
Autrefois pionnière en termes de droit des femmes, toutes les avancées se voient arrêtées. Le régime franquiste remet en place la vision traditionnelle et arriérée des droits des femmes. Les femmes deviennent dépendantes de leurs maris, de leurs pères, voire même de l’État. La dictature prive d’ailleurs l’ensemble des Espagnols, hommes comme femmes, d’élections libres. En 1953, est même instauré le tristement célèbre “Guía de la buena esposa“. Ce dernier impose 11 règles à suivre pour être une femme idéale. Cela marque un recul brutal des droits des femmes en Espagne, qui avaient pourtant réussir à obtenir le droit de vote après des années de combat.
Clara Campoamor et son combat depuis l’étranger
Bien que Clara Campoamor se soit exilée, cela ne l’empêche pas de continuer son combat et de dénoncer les méfaits de la dictature. Dès 1937, elle critique la guerre civile en écrivant des articles comme La révolution espagnole vue par une républicaine, traduit en français par Antoinette Quinche. Elle y développe notamment une analyse sur Madrid et sur les conséquences de la guerre civile.
Le livre original écrit par Clara Campoamor et traduit en français
En Argentine, elle continue d’écrire en faveur de la cause des femmes. Elle plaide notamment en faveur du droit au divorce et de l’égalité des sexes en contournant la censure du régime franquiste. Elle met ses compétences d’avocate au service du droit des femmes à l’échelle internationale depuis Buenos Aires. En 1944, elle participe activement à la fondation de la Fédération internationale des femmes juristes (International Federation of Women Lawyers). Ce réseau lui permet de continuer à militer pour les droits civils et politiques des femmes à travers le monde, malgré son déracinement.
En 1955, elle quitte l’Argentine et s’installe en Suisse. Elle souhaite rentrer en Espagne, mais le
régime le lui interdit, car il la soupçonne d’appartenir à la franc-maçonnerie.
L’héritage de son combat
Clara Campoamor et la montée du féminisme en Europe
Clara Campoamor décède en 1972, et l’Espagne rapatrie sa dépouille. Elle n’a donc jamais vu ce que sont devenus les restes de son combat après la fin de la dictature, en 1975. Pour autant, son impact est sans précédent sur nos sociétés contemporaines. À la fin de la dictature, la nouvelle Constitution espagnole de 1978 reconnaît officiellement le droit de vote des femmes. Il n’est plus question de “sexe” mais de citoyens, ce qui marque la réussite de Clara Campoamor.
Hommages à Clara Campoamor
De nombreuses personnes ont rendu hommage à Clara Campoamor.
- Pedro Sánchez et le devoir de mémoire : le 6 mars 2019, le premier ministre espagnol s’est rendu au cimetière de Polloe de San Sebastián. Il a déposé une gerbe de fleurs sur la tombe de Clara Campoamor. Ce geste n’est pas anodin et s’inscrit comme un geste symbolique 2 jours avant la journée internationale des femmes, le 8 mars. Selon Idoia Mendia, cette mesure possède “plus de sens que jamais“.
- Exposition au Congreso de los Diputados en 2021 : cette exposition, organisée par la Dirección de Documentación, Biblioteca y Archivo del Congreso de los Diputados, visait à célébrer les 90 ans du droit de vote des femmes. Selon le directeur Mateo Macia, le but était de montrer le contexte dans lequel Clara Campoamor évoluait avant son exil en 1936. De nombreuses photos et articles de presse de l’époque étaient observables pour comprendre l’avancée des droits des femmes à cette époque. Huit autres femmes emblématiques étaient également exposées, comme par exemple Maria de Maeztu, pionnière de l’éducation universitaire des femmes.
Idoia Mendia, Pedro Sánchez, Jesús Loza et Eneko Andueza
De nouvelles lois, mais des discriminations persistantes
Le combat de Clara Campoamor a lancé une lutte sans relâche en Espagne. Le pays a adopté de
nombreuses lois qui en font un modèle. On peut, entre autres, citer :
- La Ley Orgánica de Medidas de Protección Integral contra la Violencia de Género : mise en place en 2004, c’est une loi pionnière qui vise à protéger les femmes contre les violences exercées par leur conjoint ou ancien conjoint
- La ley del « Solo sí es sí » : c’est une législation espagnole adoptée en septembre 2022 qui fait du consentement sexuel explicite le critère central de la définition des infractions sexuelles.
Néanmoins, en dépit de ces efforts, de nombreux événements montrent que les femmes restent victimes de discrimination. On peut citer :
- La Manada en 2016 : l’affaire de « La Manada » (la meute) désigne le viol collectif d’une jeune femme en 2016 lors des fêtes de San Fermín à Pampelune, en Espagne. La condamnation initiale des cinq agresseurs pour simple « abus sexuel » avait provoqué une vague historique de manifestations féministes à travers tout le pays. Face à l’indignation générale, la Cour suprême a finalement requalifié les faits en agression sexuelle (viol) et a lourdement aggravé leurs peines de prison.
- Luis Rubiales en 2023 : le 20 août 2023, l’ancien président de la Fédération royale espagnole de football (RFEF) Luis Rubiales a été au centre d’un scandale international. Il a notamment embrassé de force la joueuse Jenni Hermoso sur la bouche lors de la cérémonie de remise des prix de la Coupe du monde féminine de la FIFA le 20 août 2023. Ce faisant, ce dernier a été radié de la RFEF, et cela a permis de remettre en lumière les agressions auxquelles les femmes sont encore confrontées.
Conclusion :
En somme, Clara Campoamor a fait considérablement progresser les droits des femmes. En obtenant le droit de vote en 1931, treize ans avant la France, elle a placé l’Espagne parmi les pionniers de l’émancipation des femmes, de leur accès à l’éducation et de leur droit de vote. Pourtant, les affaires de La Manada et de Luis Rubiales rappellent que l’égalité reste inachevée. Poursuivre son combat reste donc nécessaire pour atteindre une pleine égalité des droits.





