Les BRICS réunis au sommet 2023 pour discuter de l’élargissement du groupe.

Cet article sur les BRICS s’intéresse au nouveau rôle de cette organisation. En 2024, les BRICS ont connu une petite révolution. Six nouveaux membres ont été admis au sein de l’organisation : l’Iran, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Pourtant, le 17e sommet des BRICS en 2025 a été marqué par des absences, notamment celles du Président chinois (une première) et de son homologue russe.

Retour sur l’histoire des BRICS

Au départ, le terme « BRIC », évoqué pour la première fois en 2001 par Jim O’Neill, économiste de la banque d’investissement Goldman Sachs, désignait quatre pays (Brésil, Russie, Inde et Chine), dont la croissance était particulièrement rapide et à fort potentiel pour l’avenir.

C’est en 2006 que les quatre pays décident de s’unir officiellement pour former un groupe qui se rencontrera une fois par an lors de sommets. En 2010, l’Afrique du Sud se joint à eux pour former les BRICS. Ce groupe est donc la vitrine de la notion d’émergence qui peut être définie comme étant un processus d’intégration à l’économie mondiale qui se caractérise par une forte croissance accompagnée d’une affirmation géopolitique, grâce à une plus grande représentativité sur la scène internationale.

Représentant environ 42 % de la population mondiale et 26 % du PIB mondial en 2022, ils ne disposent toutefois que de 15 % des droits de vote au sein du Fonds monétaire international (FMI). La création de la Nouvelle banque de développement (NBD) en 2014 propose une alternative à la Banque mondiale et au FMI afin de financer des projets d’infrastructures et d’aider les économies émergentes à faire face à d’éventuels chocs financiers.

Les BRICS : Tableau reprenant les éléments historiques clés

Les BRICS ont connu une évolution marquante depuis leur création. Ce tableau résume les grandes étapes de leur histoire, de la naissance du concept jusqu’à l’élargissement de 2024.

Les BRICS – principaux événements historiques et évolutions géopolitiques
Année Événement clé Pays concernés Lieu Nature de l’évolution Impact géoéconomique Commentaires
2001 Création du concept BRIC Brésil, Russie, Inde, Chine Rapport Goldman Sachs Concept économique émergent Mise en avant du potentiel des économies du Sud Le terme BRIC est forgé par Jim O’Neill
2006 Première réunion diplomatique BRIC New York Dialogue politique Naissance du groupe sur la scène internationale Coordination entre ministres des Affaires étrangères
2009 Premier sommet officiel BRIC Iekaterinbourg (Russie) Institutionnalisation Création d’un bloc diplomatique coordonné Réaction à la crise financière mondiale
2010 Entrée de l’Afrique du Sud + Afrique du Sud Sommet de Pékin Élargissement à BRICS Inclusion du continent africain Renforcement du poids géopolitique
2014 Création de la Nouvelle Banque de Développement BRICS Fortaleza (Brésil) Institution financière Alternative à la Banque mondiale Renforcement de la coopération économique Sud-Sud
2015 Lancement du fonds de réserve commun BRICS Oufa (Russie) Stabilité financière Réduction de la dépendance au dollar Objectif : autonomie monétaire collective
2017 Sommet de Xiamen BRICS Chine Consolidation politique Renforcement du dialogue Sud-Sud Accent sur la coopération numérique
2020 Réunion virtuelle pendant la pandémie BRICS En ligne Adaptation mondiale Maintien du dialogue malgré la crise Focus sur la santé et la résilience économique
2023 Sommet de Johannesburg BRICS Afrique du Sud Préparation de l’élargissement Affirmation du multilatéralisme Annonce de six nouveaux membres invités
2024 Élargissement officiel des BRICS 11 membres Johannesburg Transition multipolaire Bloc élargi représentant plus de 40 % du PIB mondial (PPA) Renforcement des ambitions globales


L’émergence des Suds

Les nouveaux membres

Réunis à Johannesburg en août 2024, les pays membres se sont accordés sur l’adhésion de six nouveaux membres : l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Iran, les Émirats arabes unis, l’Éthiopie et l’Égypte.

Si la Chine, pièce clé de l’organisation comptant pour 70 % de son PIB, a largement soutenu cette expansion, l’Inde de Narendra Modi a d’abord émis des réserves. Le président brésilien Lula a, quant à lui, expliqué que « les Brics continueront à s’ouvrir à de nouveaux membres et à être la force motrice d’un nouvel ordre international ».

Au total, c’est environ 40 pays qui avaient manifesté leur envie de rejoindre l’organisation. Cet enthousiasme est, pour les pays fondateurs, la manifestation d’une montée en puissance des pays émergents sur la scène internationale.

Un groupe pas si homogène et aux horizons stratégiques différents

Au sein des BRICS, la Chine tient un poids prépondérant en termes de population et de PIB par habitant (70 % du PIB du groupe). Elle s’impose comme alternative à l’ordre occidental, alors que l’Inde s’allie aux pays occidentaux pour freiner l’expansion de la Chine dans la région Pacifique. La Russie, comme la Chine, voit dans les BRICS une alternative à l’ordre proposé par l’Occident et un moyen de diversifier ses partenaires économiques. Quant à l’Afrique du Sud, au Brésil et à l’Inde, ils ne se prononcent pas, car s’opposer à l’Occident peut être risqué pour leur prospérité.

Si les quatre premiers BRICS disposaient d’une population nombreuse, d’une grande superficie, de ressources naturelles et d’une croissance élevée, les futurs nouveaux pays comportent de nombreuses asymétries, rendant les critères d’adhésion au groupe assez flous. On observe de nombreuses différences au niveau démographique. Les Émirats arabes unis ne possèdent que 10 millions d’habitants, alors que l’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, avec 128 millions d’habitants.

Il existe également de grandes inégalités économiques entre les nouveaux membres. L’Arabie saoudite, les États-Unis et l’Iran sont parmi les 10 premiers producteurs mondiaux de pétrole. Alors que de son côté, l’Éthiopie est très pauvre (175e à l’IDH) et l’Argentine a une dette et une inflation conséquentes (plus de 140 % d’inflation en fin 2023).

Une définition par la négative ?

Un point important à saisir lorsqu’on parle des BRICS, d’autant plus lorsqu’on parle de leur expansion, est le fait qu’ils sont réunis par définition par la négative. En effet, cette organisation regroupe les pays qui ne sont pas occidentaux. Les BRICS avaient réaffirmé cette position lors du sommet de Johannesburg. Ils avaient alors notamment souligné leur non-alignement dans la crise ukrainienne.

Cette définition négative, si elle permet de fédérer, tend aussi à créer un groupe très hétérogène. Les intérêts stratégiques et économiques des pays membres peuvent donc diverger régulièrement. Ce qui pousse certains chercheurs à remettre en question le pouvoir d’influence des BRICS.

Pour Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS, « les BRICS sont un objet non identifié arrivé tardivement », qui est selon lui en passe de se restructurer à la suite de la guerre en Ukraine. Il explique aussi que la montée en puissance actuelle n’est pas suffisante pour ébranler l’hégémonie américaine, car « les BRICS n’ont pas de projet de substitution au système en vigueur actuellement ».

BRICS + 6 face au G7, l’émergence d’un potentiel nouvel ordre mondial ?

Drapeaux représentant les pays membres des BRICS après l’élargissement de 2024.
Onze drapeaux, onze nations : les BRICS s’imposent comme un bloc majeur.

Avec cet élargissement, le groupe représentera 46 % de la population mondiale et 29 % du PIB, mais il contrôlera surtout plus de la moitié de la production d’énergies fossiles mondiales. Cela pourrait ainsi donner un second souffle au groupe et l’intégration aux BRICS serait un levier de puissance pour les nouveaux entrants. Cela renforcerait aussi l’idée d’une volonté ou d’un constat d’un monde de moins en moins occidentalo-centré au profit d’une easternization (Gideon Rachman).

En effet, « la Chine veut faire des BRICS un concurrent du G7 », comme l’explique Bruno Philip, et Xi Jinping vient tout justement d’évoquer un « avenir radieux pour les BRICS ». Intégrer de nouveaux membres aux BRICS est en réalité une stratégie pour Pékin de renforcer son influence et de siniser le monde. L’Éthiopie étant par exemple un des symboles de la Chinafrique, puisqu’elle a notamment emprunté 12 milliards de dollars depuis 2000.

C’est aussi un avantage pour Moscou de voir de nouveaux arrivants, car cela permet à la Russie de poursuivre sa stratégie d’isolement diplomatique de l’Ukraine et de rendre légitime son intervention.


Perspectives géoéconomiques de la Chine

L’obligation de répondre à des défis

Ceci, sous peine que le monde s’enfonce encore plus dans un « magma illisible » (Pierre Hassner). Si le groupe affirme donc sa volonté de peser sur la gouvernance mondiale, les rivalités historiques entre certains membres du groupe et les divergences stratégiques sont un frein quant à la crédibilité de l’alliance.

L’Inde se méfie par exemple de la Chine et tente de limiter son influence en se rapprochant des Occidentaux en pratiquant une stratégie de néo-containment, via le QUAD par exemple. Les deux géants asiatiques s’affrontent ainsi pour dominer la région. C’est également le cas au Moyen-Orient où l’Iran et l’Arabie saoudite sont en compétition pour être le leader de la région.

Le risque que les membres des BRICS + 6 ne réussissent pas à parler d’une seule voix est donc réel et pourrait créer un désordre mondial plutôt qu’un nouvel ordre dans cette ère post-hégémonique.

Autre problème : l’Iran, qui est sous sanctions américaines, ne peut pas bénéficier de la NBD des BRICS, car les financements s’effectuent en dollars. Intégrer les BRICS ne permettrait donc pas à l’Iran de développer sa puissance.

C’est pour cela qu’à l’heure où la dédollarisation de l’économie s’accélère, la question d’une monnaie commune pour les BRICS + 6 fait surface. Même si le dollar ne devrait pas être remplacé par une autre monnaie, ce serait une opportunité pour la Chine d’internationaliser le yuan. L’Argentine a par exemple annoncé qu’elle allait rembourser une partie de sa dette en yuans.

A quand une monnaie commune pour les BRICS ?

« Chaque nuit, je me demande pourquoi tous les pays seraient obligés de réaliser leurs échanges en se basant sur le dollar ? », s’était interrogé Lula en avril 2023. Si l’on entend de plus en plus parler de « dédollarisation » liée au BRICS, l’idée n’est pas nouvelle. Régulièrement, des pays émergents critiquent le dollar et sa suprématie, ainsi que les avantages qu’ils confèrent aux États-Unis.

En particulier, les voix russes et chinoises s’élèvent. Les sanctions américaines mises en place en réaction à la guerre en Ukraine ont pu démontrer une énième fois le poids politique que peut avoir le dollar américain. La Chine et le Brésil effectuent déjà leurs transactions commerciales en yuans.

Le projet de monnaie commune est donc pour les BRICS un moyen de s’affranchir de la domination américaine, tout en les privant de leurs avantages historiques. Cette nouvelle monnaie permettrait notamment d’espérer voir les marchés émergents moins assujettis aux décisions de Washington. Il paraît d’autant plus crédible que le système monétaire actuel connaît une grande instabilité, liée aux cryptomonnaies et au futur euro numérique, notamment.

Une nouvelle monnaie commune bouleverserait le système obligataire mondial (lié aux obligations émises par les États). Cela pousserait ses acteurs à acheter des obligations des pays des BRICS, représentant alors un groupement de pays puissants et donc un investissement rassurant. On a pu observer cette situation lors de la création de la monnaie commune européenne.

Tableau récapitulatif

Les BRICS s’élargissent : ce tableau récapitule, de façon concise, les membres historiques et les pays invités en 2024, ainsi que leurs atouts économiques et géopolitiques clés.

Les BRICS – récapitulatif de l’élargissement 2024 et enjeux géoéconomiques
Pays — Les BRICS (élargissement 2024) Statut 2024 Région Atout économique Ressources/secteurs clés Partenariats / blocs Enjeux pour le groupe
Brésil Membre fondateur Amériques Agribusiness exportateur Soja, viande, minerais MERCOSUR Sécurité alimentaire, matières premières
Russie Membre fondateur Europe/Asie Énergie et défense Pétrole, gaz, métaux OPEP+ (coopération) Poids énergétique, paiements alternatifs
Inde Membre fondateur Asie Croissance démographique et services IT, pharma, industrie QUAD, G20 Marché intérieur, chaîne de valeur
Chine Membre fondateur Asie Manufacture & finance Électronique, infrastructures BRI/Nouvelles Routes Investissements, règlement en devises locales
Afrique du Sud Membre fondateur Afrique Portail africain Platine, or, logistique SADC, AfCFTA Hub continental, minerais critiques
Arabie saoudite Invité 2024 (adhésion annoncée) Moyen-Orient Capacité d’investissement Pétrole, fonds souverain OPEP, G20 Poids énergétique et financier
Émirats arabes unis Invité 2024 (adhésion annoncée) Moyen-Orient Plateforme logistique/finance Pétrole, hubs ports/aéro OPEP Intermédiation commerciale
Iran Invité 2024 (adhésion annoncée) Moyen-Orient Réserves énergétiques Pétrole, gaz OPEP Corridors énergétiques
Égypte Invité 2024 (adhésion annoncée) Afrique / Méditerranée Position géostratégique Canal de Suez, tourisme COMESA, AfCFTA Logistique maritime mondiale
Éthiopie Invité 2024 (adhésion annoncée) Afrique Croissance industrielle Agro, textile, énergie UA, AfCFTA Marché africain en expansion
Argentine Invitation 2024 (adhésion non poursuivie) Amériques Agro & énergie Soja, gaz (Vaca Muerta) MERCOSUR Élargissement avorté en 2024

Ce tableau sur les BRICS met en regard statut, atouts et enjeux des membres historiques et des pays invités en 2024. Il aide à comprendre comment l’élargissement peut modifier l’influence économique et les équilibres géopolitiques du groupe.

 

Conclusion

L’adhésion de l’Argentine, des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, de l’Iran, de l’Égypte et de l’Éthiopie dès 2024 est une opportunité surtout pour la Chine et la Russie. Cette nouvelle intégration pourrait renforcer l’idée d’un nouvel ordre mondial.

Cependant, cet élargissement sans approfondissement appelle à répondre à de nombreux défis et le risque que les rivalités l’emportent sur les coopérations est probable. L’asymétrie du groupe pourrait être également un problème. Cela ferait naître non pas un nouvel ordre mondial, mais plutôt un désordre mondial.


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