Canada

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis, il n’a cessé de bousculer et de menacer le Canada. Face à cette situation, Ottawa cherche à créer des nouvelles alliances. L’Union européenne apparaît donc comme une alliée naturelle, qui partage des valeurs et des intérêts géoéconomiques.

Des liens très étroits entre le Canada et l’Union européenne

Des relations économiques étroites

L’Union européenne figure parmi les principaux partenaires commerciaux du Canada. Les exportations canadiennes vers l’Europe concernent principalement les ressources naturelles, l’énergie, les produits agricoles et certaines matières premières stratégiques. De son côté, l’Union européenne exporte vers le Canada des biens à forte valeur ajoutée, tels que des machines, des véhicules, des produits pharmaceutiques et des technologies avancées.

Le partenariat repose également sur une forte proximité en matière de régulation économique, de standards environnementaux et de protection des consommateurs. Cette convergence facilite les échanges et limite les obstacles non tarifaires, souvent plus contraignants que les droits de douane eux-mêmes.

Le CETA

L’Accord économique et commercial global (CETA) constitue le cœur des relations économiques entre le Canada et l’Union européenne. Signé en 2016 et appliqué provisoirement depuis 2017, il s’agit de l’un des accords de libre-échange les plus ambitieux conclus par l’Union européenne. Le CETA prévoit la suppression d’environ 98 % des droits de douane entre les deux parties. Cela réduit immédiatement les coûts pour les entreprises et améliore la compétitivité des exportations.

Mais l’accord va plus loin qu’un simple démantèlement tarifaire. Il traite aussi :

  • des barrières non tarifaires (normes techniques, certifications) ;
  • de l’accès aux marchés publics ;
  • de la libéralisation des services ;
  • de la protection des investissements.

 

Il s’inscrit donc dans une logique de « nouvelle génération » des accords commerciaux. Le CETA introduit aussi un système spécifique de règlement des différends entre investisseurs et États, appelé Investment Court System (ICS). Contrairement aux anciens mécanismes privés, ce système repose sur des juges nommés, plus de transparence et des procédures encadrées. L’objectif est de sécuriser les investissements tout en préservant le droit des États à réguler.

Malgré ses avantages, le CETA a suscité des critiques, notamment en Europe :

  • inquiétudes sur la concurrence agricole, notamment en France ;
  • craintes de baisse des normes sanitaires et environnementales, le Canada ayant des règles plus souples que celles de l’UE ;
  • débat sur la souveraineté face aux mécanismes d’arbitrage.

 

Cependant, l’accord maintient explicitement le droit des États à fixer leurs normes et n’impose pas d’harmonisation forcée. À préciser : le CETA est appliqué provisoirement, il n’est pas encore pleinement ratifié par tous les États membres de l’Union européenne. Certaines dispositions, notamment liées à la protection des investissements, ne sont donc pas encore totalement en vigueur. C’est donc un peu comme le Mercosur, entré en vigueur provisoirement. Le CETA était tout de même moins virulemment critiqué que le Mercosur.

Une convergence des valeurs

Un sondage a été mené au Canada en 2025. 44 % des Canadiens interrogés se disaient favorables à rejoindre l’UE, et 34 % contre. Ce qui paraissait farfelu et inimaginable s’est transformé en un « pourquoi pas ». Entre devenir le 28e membre de l’UE et le 51e État américain, les Canadiens ont visiblement tranché. Récemment, le président finlandais, Alexander Stubb, suggérait même au Premier ministre canadien qu’il devrait lui aussi « réfléchir » à l’adhésion à l’UE.

Une phrase du Premier ministre, Mark Carney, par ailleurs ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre, a notamment frappé les esprits. Le Canada est, d’après lui, « le plus européen des pays non européens ». Il fait notamment référence à la convergence des valeurs européennes et canadiennes. Ces valeurs sont multiples : démocratie, multilatéralisme, respect du droit international, État-providence, etc. L’attachement canadien à un système de santé à l’européenne ou encore au contrôle des armes à feu les rapproche des Européens au détriment des Américains.

Par ailleurs, le Canada est une monarchie constitutionnelle, dont le roi, donc le chef de l’État, n’est nul autre que Charles III. Un Européen.

Début mai 2026, le Canada a même été invité au sommet de la Communauté politique européenne. C’est une première historique : aucun pays non européen n’a jamais été invité au sommet.

Quels avantages ?

Pour l’UE

Une inclusion même partielle du Canada au sein du marché de l’électricité européen peut paraître alléchante pour le Vieux Continent. Diverses crises énergétiques se sont enchaînées (guerre en Ukraine, attaque israélo-américaine contre l’Iran). La fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran est la dernière en date.

Le Canada, quant à lui, est un grand fournisseur d’énergie. En particulier en GNL (gaz naturel liquéfié). Un pays comme l’Allemagne serait donc extrêmement soulagé de trouver un fournisseur permanent en énergie. Mais la question se pose quant aux équipements qui permettraient aux Canadiens d’exporter leur énergie vers l’Europe. Extrêmement peu d’infrastructures énergétiques canadiennes sont effet sur la côte est.

Le Canada exporte la quasi-totalité de son gaz vers les États-Unis grâce à des pipelines. Investir massivement dans des usines de liquéfaction et des méthaniers coûterait extrêmement cher pour le Canada, notamment au vu de la concurrence du Qatar et des États-Unis, acteurs implantés depuis longtemps.

Par contre, l’UE serait très intéressée par les quantités de matières premières disponibles dans les sous-sols canadiens. Principalement les minerais et terres rares. D’autant plus que leur transport est de fait beaucoup plus aisé que celui du gaz.

Pour l’UE, avoir un voisin immédiat des États-Unis au sein de l’Union renforce considérablement son rapport de force avec les Américains. Elle peut donc peser davantage lors des discussions et résister aux menaces tarifaires de Donald Trump.

Pour le Canada

Si le Canada venait à intégrer l’Union européenne en tant que 28e État membre, il bénéficierait d’une transformation profonde de son positionnement économique. L’accès complet au marché unique européen supprimerait non seulement les derniers obstacles commerciaux encore présents malgré le CETA, mais permettrait aussi une libre circulation totale des biens, des services, des capitaux et des personnes, favorisant une expansion massive des entreprises canadiennes sur un marché de plus de 400 millions de consommateurs. Cette intégration offrirait également une stabilité réglementaire accrue, grâce à l’harmonisation des normes, réduisant les coûts d’adaptation pour les entreprises exportatrices.

Par ailleurs, le Canada pourrait attirer davantage d’investissements étrangers en devenant une porte d’entrée directe vers l’Europe, tout en accédant aux financements européens, aux programmes de recherche et aux projets d’infrastructures communs. Enfin, sur le plan stratégique, une telle adhésion renforcerait son influence géoéconomique en l’insérant au cœur d’un bloc économique majeur, lui permettant de peser davantage dans la définition des règles du commerce international. Surtout, une telle intégration lui permettrait de sortir définitivement du joug des États-Unis et de l’épée de Damoclès que représentent les menaces du président Trump.

Les États-Unis poussent le Canada dans les bras de l’UE

Le Canada vs Donald Trump

La croisade de Donald Trump contre le Groenland et le Canada a bousculé tous les fondamentaux de la politique internationale des pays occidentaux. Ce qui paraissait inimaginable il y a quelques mois devient possible. Le milliardaire américain n’a jamais caché sa volonté de voir le Canada devenir le 51e État américain. Oubliant au passage que l’essence de l’identité canadienne repose d’abord sur le fait de ne pas être américaine…

Dès son premier mandat, il mène la vie dure au Premier ministre Justin Trudeau. Il l’oblige à renégocier l’ALENA, qui devient alors l’ACEUM. À son retour au pouvoir après la présidence Biden, il reprend ses attaques contre Trudeau. Se moquant continuellement de lui, il le surnomme Gouverneur Trudeau, au lieu de Premier ministre, en référence aux gouverneurs des États américains. Mais la démission de Justin Trudeau début 2025 en faveur de Mark Carney rabat les cartes. Celui-ci fait une campagne principalement axée sur la résistance à Donald Trump et remporte alors les élections, alors que tous les sondages prédisaient la défaite de son parti (le Parti libéral).

Mark Carney devient alors un symbole occidental de la résistance à Donald Trump. Son discours à Davos début 2026 a eu un impact mondial et servi d’électrochoc pour les Européens, encore sonnés par le discours de Vance lors de la Conférence de Munich de 2025. Carney déclare notamment : « Nous sommes au milieu d’une rupture, pas d’une transition. »

Focus : le discours de Mark Carney au forum de Davos

« Les Canadiens savent que nos anciens présupposés confortables – selon lesquels notre géographie et nos alliances étaient la garantie de la prospérité et de la sécurité – ne tiennent plus. »

Dans son discours clairement dirigé contre le président des États-Unis, Mark Carney fait appel aux « puissances moyennes ». Il leur demande de s’unir pour résister aux grandes puissances mondiales. Or, cette idée est justement aux fondements de la construction européenne. Le slogan de l’UE est en effet : In varietate concordia, Unis dans la diversité. Surtout, le Premier ministre canadien explique que se fier aux grandes puissances est une illusion faite de naïveté. Un parfum gaulliste qui a plu à de nombreux Européens. Le général français répétait à l’envi la citation britannique : les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.

Ce discours a notamment été salué en Europe pour son courage, alors que de nombreux dirigeants de l’UE ont souvent courbé l’échine et cédé plusieurs concessions face aux menaces tarifaires de Trump.

Autre extrait : « L’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était une fiction utile. »

Estimant que les puissances mondiales agissaient désormais en dehors des règles du droit international, Carney a insisté sur la nécessité d’être lucide face aux deux poids deux mesures que s’appliquent ces puissances. Il va même plus loin, affirmant que l’ordre international a en réalité toujours été un mythe. Les grandes puissances pouvaient y déroger à tout moment, et c’est d’ailleurs ce qu’elles ont fait, à maintes reprises.

La réponse de Trump ne s’est pas fait attendre. Courroucé, il a riposté en affirmant que le Canada n’existait que grâce aux États-Unis. « Le Canada vit grâce aux États-Unis. » Quelques jours avant de se rendre en Suisse pour son discours, Carney avait effectué une visite remarquée en Chine. Un accord fut conclu entre les deux pays, abaissant les tarifs sur les véhicules électriques chinois. Un camouflet pour Donald Trump qui n’a pas tardé à exprimer sa colère.

Des limites fondamentales empêchant toute assimilation à un État membre

L’hypothèse d’une intégration du Canada au sein de l’Union européenne se heurte toutefois à des limites majeures, tant institutionnelles que géopolitiques. D’abord, le Canada ne possède aucune appartenance aux structures européennes. Il ne participe ni aux processus décisionnels ni aux institutions clés de l’Union, ce qui implique qu’une adhésion nécessiterait une transformation radicale de son statut international. Surtout, une telle intégration supposerait un abandon partiel de souveraineté, notamment en matière de politique économique, monétaire et législative, domaines dans lesquels le Canada conserve aujourd’hui une autonomie complète.

À cela s’ajoute un obstacle fondamental : l’éloignement géographique et l’ancrage structurel du Canada dans l’espace nord-américain, fortement intégré aux États-Unis, tant sur le plan commercial que stratégique. Enfin, malgré des valeurs communes, des divergences d’intérêts subsistent. C’est notamment le cas en matière d’énergie, de régulation ou de priorités géopolitiques, rendant difficile l’alignement total requis par une adhésion. Ainsi, plus qu’une perspective réaliste, l’intégration du Canada à l’Union européenne relève d’un exercice théorique, dont les contraintes dépassent largement les bénéfices potentiels.

Une intégration du Canada au sein de l’UE inclurait aussi une nécessité d’harmonisation régulatrice. L’Europe ayant généralement des lois plus strictes que celles du Canada, Ottawa devrait alors s’aligner sur bon nombre de législations européennes. Rien ne garantit que cela aille de soi côté canadien. Le Canada étant un État fédéral, la complexité interne des régions rendrait explosive une éventuelle intégration dans l’UE, notamment sur des sujets comme l’énergie, l’agriculture et l’immigration.

Scénario possible : une intégration à la norvégienne pour le Canada ?

Une hypothèse souvent évoquée pour rapprocher le Canada de l’Union européenne sans passer par une adhésion pleine et entière serait celle d’une intégration dite « à la norvégienne ». Ce modèle renvoie à la situation de la Norvège. Celle-ci, sans être membre de l’Union européenne, participe néanmoins largement à son marché intérieur via son appartenance à l’espace économique européen.

Concrètement, une telle intégration permettrait au Canada d’accéder au marché unique européen, avec la libre circulation des biens, des services, des capitaux et, dans une certaine mesure, des personnes. Cela irait donc bien au-delà du CETA, en supprimant la quasi-totalité des obstacles réglementaires restants et en intégrant pleinement les entreprises canadiennes dans l’espace économique européen. Les exportateurs canadiens bénéficieraient ainsi d’un accès direct à un marché de plus de 400 millions de consommateurs, dans un cadre juridique harmonisé.

Cependant, ce modèle implique une contrainte majeure : l’acceptation d’une large partie du droit européen sans participation réelle à son élaboration. À l’image de la Norvège, le Canada devrait reprendre une grande partie de l’acquis communautaire relatif au marché intérieur, tout en restant exclu des institutions décisionnelles de l’Union. Il s’agirait donc d’une forme d’intégration asymétrique, où l’accès au marché se paie par une perte d’autonomie réglementaire partielle.

Par ailleurs, l’éloignement géographique du Canada compliquerait l’intégration logistique et énergétique, tandis que son ancrage historique et économique en Amérique du Nord, notamment avec les États-Unis, rendrait délicate une réorientation trop marquée vers l’Europe. Enfin, l’adhésion à l’intégration suppose aussi des contributions financières au budget européen et le respect strict des règles de concurrence. Cela pourrait susciter des réticences au Canada.

L’exception de l’Alberta

La province de l’Alberta dans l’Ouest canadien fait figure d’exception. Cette province, qui possède 97 % des réserves de pétrole du pays de l’érable, a depuis toujours eu des velléités sécessionnistes. Les appels à l’indépendance sont donc chose courante.

Avec le retour en force du conservatisme aux États-Unis, certains évoquent même un rattachement au pays de l’Oncle Sam. Cette volonté est motivée par un ras-le-bol vis-à-vis d’Ottawa qui imposerait ses lois liberticides et des autres provinces accusées de voler ses ressources, mais aussi par un conservatisme qui refuse le progressisme, le wokisme, les énergies renouvelables…

De même pour les armes à feu, puisque les habitants de l’Alberta ont du mal à accepter la décision de Trudeau d’interdire les armes à feu d’assaut en 2020. Pour autant, les unionistes demeurent majoritaires dans cette province, surtout après les menaces de Trump (qui d’ailleurs ne cesse de faire les yeux doux à l’Alberta).

Conclusion

Ainsi, une intégration « à la norvégienne » apparaît comme une voie intermédiaire crédible sur le plan théorique. Plus poussée qu’un simple accord commercial comme le CETA, mais moins contraignante qu’une adhésion complète. Elle illustrerait surtout la volonté d’un rapprochement stratégique entre le Canada et l’Union européenne, sans aller jusqu’à une fusion institutionnelle totale.

Quoi qu’il en soit, le Canada a opéré un réel pivot vers l’Europe. Le pays, notamment sous Mark Carney, est animé par la volonté de réduire la dépendance au voisin américain. Les sommets se multiplient, le Canada est inclus dans des instances européennes, et même une coopération militaire se met en place.

Si une intégration complète demeure improbable aujourd’hui, le Canada a pour autant bien plus de chance de devenir le 28e membre de l’UE que le 51e État des États-Unis… On peut conclure avec cette phrase de Mark Carney : « Le Canada est le plus européens des pays non européens. »

 

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