Joschka Fischer, vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères d’Allemagne de 1998 à 2005, a évoqué, au printemps 2021, que « la Chine, avec ses 1,5 milliard d’habitants, sa culture et sa civilisation très ancienne, son expérience d’un siècle d’humiliation par les puissances occidentales et par l’agression de la part du Japon avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se subordonnera pas de manière volontaire et ne se satisfera pas de manière durable d’un statut et de développement inférieur. Par conséquent la confrontation [avec l’UE] semble programmée » (« Les erreurs de la politique face à la Chine », Tagesspiegel ). Peut-on vraiment dire qu’une confrontation semble programmée ? Doit-on en conclure que la Chine fragilise la souveraineté européenne ?
Fiches sur des ouvrages évoquant l’empire croissant de la Chine sur l’UE
François Godement et Abigaël Vasselier, La Chine à nos portes : une stratégie pour l’Europe (2018)
Aperçu de l’œuvre
La Chine est omniprésente. Après ses marchandises, ce sont ses services qui vont être proposés en masse aux consommateurs européens. Les technologies européennes de pointe sont déjà la cible de ses investissements. Par conséquent, les auteurs montrent que toute l’Europe est sous influence au moyen de réseaux visant les décideurs politiques notamment.
Ce livre est né de la conflictualité posée par la Chine de Xi Jinping. Il cerne avec précision la menace qu’elle fait peser sur l’Europe, notamment en privilégiant des relations bilatérales avec chaque pays.
En outre, cet ouvrage indique également que, « si l’Union européenne est désormais plus réaliste, elle doit passer à la vitesse supérieure ». Un impératif qui suppose qu’elle sache identifier ses intérêts fondamentaux et fasse les bons choix d’alliance.
Résumé du chapitre 3 : Les investissements chinois en Europe
En 2016, les exportations de la Chine vers l’Union européenne représentaient plus de deux fois le montant de ses importations, avec comme conséquence un déficit commercial s’élevant à 174 milliards d’euros.
Les auteurs citent le rapport Rhodium-MERICS, soulignant que les IDE chinois se sont élevés à 200 milliards de dollars en 2016 (soit 11 % du total mondial). Sur ce montant, 35 milliards d’euros de transactions sont allés vers l’Union européenne, soit 77 % en plus par rapport à 2015.
Actualisation de l’ouvrage
En 2024, six ans après la publication de ce livre, l’UE a exporté des biens pour une valeur de 213,2 milliards d’euros vers la Chine. Elle en a également importé pour une valeur de 519 milliards d’euros. Cela représente un déficit commercial de plus de 300 milliards d’euros. Entre 2014 et 2024, les importations de l’UE en provenance de Chine ont connu une hausse de plus de 102 %. Ses exportations vers la Chine ayant quant à elles augmenté de près de 47 %.
Résumé du chapitre 4 : 16 + 1 ou 1 × 16
Quelques stratégies diplomatiques, qui, pour les auteurs, s’inscrivent dans une volonté de « diviser pour mieux régner ».
Depuis 2012, la Chine a renforcé sa diplomatie en direction des pays d’Europe centrale et orientale (PECO), par le biais de l’initiative baptisée format 16 + 1. Onze pays membres de l’Union européenne sont inclus. Les sommets annuels 16 + 1 doivent guider la coopération entre la Chine et les PECO pour les projets d’infrastructure chinois. Le pays a, par exemple, promis à la Slovénie de financer un projet de ligne ferroviaire de 123 milliards d’euros en échange de la signature d’un bail de 99 ans pour le port de Koper.
Toutefois, la Chine multiplie les promesses sans que de réels financements soient distribués. Les sommets sont en réalité un cadre pour développer de nombreux dialogues ministériels, techniques et des rencontres bilatérales.
Le Conseil nordique des ministres a décidé, en février 2016, de se pencher sur la mise en place d’une plateforme régionale avec la Chine. « Si la coopération 16 + 1 ne représente pas une menace existentielle pour l’Union européene, l’addition du 16 + 1, du 5 + 1 [l’alliance nordique] et du 7 + 1 [Euromed] le deviendrait certainement. »
Brève actualisation de l’ouvrage
Dans les 11 pays de l’UE de 16 + 1, les grandes promesses d’infrastructures n’ont quasiment pas franchi le stade des MoU ou déclarations : aucun chantier majeur réellement financé ou achevé par des prêts chinois n’émerge clairement après 2020.
Ont été construits en Serbie : la ligne ferroviaire Budapest–Belgrade (~ 2-3 milliards de dollars) financée partiellement par des prêts de la Exim Bank. Retards importants, livraison prévue vers 2026 et le pont sur le Danube (« Mihailo Pupin Bridge ») construit avec un prêt couvrant 85 %, ~260 milliards de dollars.
Ont été construit en Bosnie-Herzégovine : le projet d’autoroute Banja Luka-Mliništa, prêt de 600 millions d’euros en 2016. Assez peu d’avancement au-delà du stade de principe en 2020 ; chantier encore dans les limbes en 2024.
De manière analogue, la centrale au charbon de Stanari et la centrale de Tuzla lignite plant joint-financées (~1 milliard d’euros), représentant ~13 % de la dette extérieure de Bosnie.
Liana Fix et Heidi Crebo-Rediker, « La double menace de la Chine pour l’Europe : comment le soutien de Beijing à Moscou et la quête pour la dominance des voitures électriques sapent la sécurité européenne » (Foreign Affairs, septembre 2024)
Voici quelques exemples cités par l’article.
Les auteurs donnent quelques illustrations du soutien chinois à la Russie. Le gouvernement chinois fournit des biens à double usage (puces informatiques, pièces de machines…). Éléments mis en embargo par les sanctions européennes.
En avril 2024, les responsables de l’OTAN ont estimé que l’armée russe avait augmenté de 15 % depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. Selon les récentes estimations américaines, une grande partie de cette croissance est due au soutien de Pékin.
En mai 2024, un rapport de la Fondation Carnegie pour la paix internationale a estimé qu’en 2023, environ 90 % des importations que le G7 a mises en évidence comme étant des technologies que la Russie cherche à utiliser pour soutenir sa guerre provenaient de la Chine.
En juillet 2024, l’Armée populaire de libération de la Chine a participé à des exercices d’entraînement avec des soldats biélorusses en Biélorussie, plaçant pour la première fois des soldats chinois aux frontières européennes de l’OTAN.
La Chine et la Russie développent conjointement un nouveau drone d’attaque similaire au drone iranien Shahed.
Vulnérabilité européenne sur le marché des véhicules électriques (VE).
Enfin, par rapport à la Russie, l’UE n’a placé que dix entreprises chinoises sur la liste de sanctions.
Exemples avec ces références démontrant que la Chine fragilise l’UE
D’un point de vue économique, l’UE apparaît de plus en plus assaillie par l’emprise chinoise
Le déficit commercial de l’UE envers la Chine n’a de cesse d’augmenter (249 Md€ -> 396 Mds euros en 2022 de déficit Chine). La Chine est le premier partenaire commercial de l’UE. Inversement, l’UE est le deuxième partenaire commercial de la Chine, tout comme les échanges (2,1 milliards d’euros en 2010, 37 milliards d’euros en 2016, 17 milliards d’euros en 2018).
Un rapport du Sénat français rapporte que « l’Union européenne a été le principal récipiendaire des investissements chinois entre 2005 et 2019, bénéficiant d’un peu moins de 15 % des investissements chinois cumulés » (« La France peut-elle contribuer au réveil européen dans un XXIe siècle chinois ? », 2020-2021).
Ces derniers s’élevant en effet à 300 milliards de dollars, dont 64 au profit de cinq pays membres de l’UE. Le rapport précise que, depuis 2013, la Chine a fait l’acquisition de parts de 14 ports. Achat de 49 % des parts du Havre. Mais aussi achat du Pirée pour 368 millions d’euros et 49,9 % des parts du port italien Vado Ligure. Il s’agit du principal terminal réfrigéré de la Méditerranée en 2016 par Cosco Shipping.
De même pour les FTN ou les entreprises
Le géant robotique Kuka a été vendu au chinois Midea pour 4,5 milliards d’euros. On peut aussi évoquer l’achat du parc éolien allemand offshore de Meerwind en 2016 par le Chinois China Three Gorges.
La Chine effectue également des investissements minoritaires dans la Northern Range. On peut citer Rotterdam (premier port européen, 11e mondial, en 2020) et Anvers et Zeebruges (respectivement, premier et deuxième plus grands ports de Belgique). Autres exemples : on trouve aussi Trieste et Palerme (Italie) qui représentent la porte d’entrée des routes de la soie chinoises). Ou Dunkerque et le Havre (France) ou encore Marsaxlokk (Malte).
En outre, le groupe China Merchants Port, l’autre géant chinois de l’ingénierie portuaire, a pris en 2013 le contrôle de 49 % du capital de la filiale du groupe CMA-CGM, Terminal Link, opérateur des terminaux à conteneurs de Marseille, Malte-Marsaxlok, Tanger-Med et Casablanca.
En 2017, COSCO a pris le contrôle de 51 % des parts de la société espagnole Noatum Ports, gérant les ports de Bilbao et Valence. Ces deux ports constituent deux relais clés dans le réseau international de terminaux portuaires de COSCO sur la façade méditerranéenne de l’Espagne et sur l’Atlantique.
D’un point de vue militaire
Le 13 décembre 2023 est publié un rapport du parti politique européen Renew Europe. Il aborde les implications sécuritaires de l’influence chinoise sur les infrastructures critiques européennes.
L’analyse souligne comment la stratégie de fusion militaro-civile (MCF) mise en place par Pékin cible les technologies de pointe. Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) pointait la vulnérabilité de la souveraineté stratégique et numérique. À cet égard, le cas de la société Huawei Marine Networks (HMN) est frappant. L’entreprise est impliquée dans une dizaine de systèmes de câbles pour les utilisateurs européens d’Internet. Mais également les bases militaires des États membres et de l’OTAN. Et il se trouve que l’entreprise développe aussi en parallèle des outils de surveillance sous-marine pour l’armée chinoise.
Son actionnaire principal, Hengtong, est notamment membre du PCC. Mais aussi ancien décoré de l’APL et membre de l’alliance industrielle MCF. Cerise sur le gâteau, il développe également un laboratoire de recherche avec une entité liée aux services de renseignement de l’APL. Pour le cas français, cette analyse rejoint celle d’Antoine Izambard dans France-Chine : les liaisons dangereuses (2019). La Chine se pare du prétexte économique pour espionner les concurrents qu’elle souhaite subordonner.
D’un point de vue diplomatique, les pays européens de l’Est entretiennent des liens croissants avec la Chine
François Godement et Abigaël Vasselier notent, au chapitre 4 de leur ouvrage La Chine à nos portes : une stratégique pour l’Europe, que la Chine adopte une approche bilatérale avec les États de l’UE. Ce rapprochement concerne surtout les pays de l’Europe de l’Est, aussi PECO.
Voici trois éléments qui témoignent de cela.
Le premier élément est le lancement du Forum 16 + 1 en 2012. (Chine et PECO) ⇒ regrouper les pays sur les nouvelles routes de la soie (domaines de coopération : culture, agriculture, finance, diplomatie, énergie…).
Ensuite, la naissance de la « directive de Riga » en 2016. Il s’agit d’un corridor de transport entre Asie et Europe. Elle comprend la Pologne, la Lettonie et la Hongrie. L’avancement chinois se fait ressentir. Selon la douane chinoise, le volume des échanges de la Chine avec les PECO s’élevait à 67,98 milliards de dollars en 2017, soit une augmentation de 15,9 % par rapport à 2016.
Enfin, quelques données étonnantes. En effet, selon le ministère chinois du Commerce, le commerce Chine-PECO représentait 58,7 milliards de dollars en 2016 (contre 43,9 milliards en 2010). Les investissements dans les pays d’Europe centrale et orientale s’élèvent à plus de huit milliards de dollars. Notamment dans des industries telles que la chimie, les télécommunications et les nouvelles énergies.
Aujourd’hui, ces chiffres sont drastiquement en baisse. Peut-être depuis la Commission européenne a qualifié la Chine de « rivale systémique ». En tous cas, les PECO semblent avoir saisi le danger que pouvait représenter une telle dépendance.
En définitive, on assiste bien à une fragilisation de la souveraineté européenne par la Chine
Toutefois, il faut nuancer cette position. Non seulement la dépendance croissante qu’édifie la Chine en Europe n’est pas une anomalie : une telle dépendance existe d’ores et déjà avec les États-Unis.
Ce qui ne dérangeait pas jusqu’alors, c’était que l’Europe était la plupart du temps alignée avec les intérêts de Washington. Toutefois, le virage trumpien nous rappelle bien que la Chine n’est pas la seule à exercer des rapports asymétriques avec l’UE. Tout cela rappelle Athènes face à la fragile Mélos dans le fameux dialogue de Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse : « Nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste (…). La justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder (…). »
Conclusion
Autrement dit, nous vivons dans un monde où « les hommes, d’après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature, à la domination partout où leurs forces prévalent ». Par conséquent, l’UE doit certes se garder d’être trop dépendante de tels acteurs. Mais, dans le cas où elle n’a d’autre choix que d’échanger avec eux, il importe peut-être d’adopter une relation transactionnelle, à l’image de la diplomatie indienne. C’est-à-dire une position géopolitique qui s’effectue au cas par cas, dans le seul but de privilégier, de maximiser et de protéger les intérêts de l’UE.
Le problème étant que, si elle n’adopte pas cette position, ses adversaires pourraient le faire à sa place. Si les adversaires ou concurrents le font déjà, pour ne pas perdre en liberté politique, l’UE est, d’une certaine manière, obligée de le faire.
Voici un article si tu souhaites approfondir tes connaissances sur la Chine.
Sources
François Godement et Abigaël Vasselier – La Chine à nos portes : une stratégique pour l’Europe
Sur l’actualisation de l’ouvrage : Political and financial conditions for infrastructure investments of China and EU in the Western Balkan countries
Pour l’article sur la Chine et la Russie : China in Europe: April 2025 , Council on Foreign Relations
Sur le rapport de Renew Europe : Les infrastructures critiques européennes gangrenées par la stratégie de fusion militaro-civile chinoise



