Tu veux comprendre les rapports de puissance en Asie de l’Est ? Il est primordial d’analyser les enjeux que recèle le contrôle des mers de Chine. Épines dorsales de la mondialisation, les espaces maritimes révèlent les ambitions d’expansion des grandes puissances face à la résistance d’autres États.
Introduction
Le basculement du centre de gravité de la mondialisation vers l’Asie a renforcé les convoitises en mers de Chine méridionale et orientale. Désormais, ces dernières reflètent aussi bien l’expansion de la puissance chinoise que la volonté d’affirmation d’autres puissances régionales.
La Chine s’est donc faite maîtresse du jeu de go et signale aujourd’hui sa domination par des actions fortes, comme le déclenchement de la crise des Senkaku. Cependant, les puissances régionales ne sont pas prêtes à lui laisser les pleins pouvoirs. En effet, le Vietnam et le Japon, par exemple, continuent de revendiquer leurs droits sur certaines îles en mer de Chine méridionale (îles Spratleys et Paracels pour le Vietnam) et orientale (îles Senkaku pour le Japon).
Les îles Senkaku
Qu’est-ce que l’archipel des îles Senkaku ?
Ces îles sont le reflet de l’évolution des conflictualités entre la Chine, Taïwan et le Japon en mer de Chine orientale.
L’archipel des îles Senkaku, de leur nom japonais, est également appelé Diayoutai en chinois. Il s’agit d’un archipel inhabité situé entre Taïwan et le Japon, au cœur de la mer de Chine orientale.
Pourquoi ces îles sont-elles tant convoitées ?
Les îles Senkaku font aujourd’hui l’objet de revendications par la Chine, Taïwan et le Japon, notamment en raison de :
- leur position géostratégique : par leur proximité avec Taïwan, cet archipel est un passage stratégique qui connecte le continent asiatique à l’Asie du Sud-Est au continent américain ;
- la présence suspectée d’hydrocarbures ;
- un fort potentiel de ressources halieutiques.
La chronologie de ce contentieux
| XVIIIe siècle | Première représentation des îles Senkaku sur les cartes chinoises. |
| XIXe siècle | Les îles Senkaku sont présentées sur les cartes comme une terra nullius (= terres n’appartenant à personne). |
| 1894-1895 | Première guerre sino-japonaise qui se solde par une défaite chinoise. À l’issue de cette guerre, le Japon annexe les îles Senkaku. Suite à cela, le gouvernement chinois n’a pas contesté la souveraineté japonaise sur ces îles pendant 75 ans. |
| Années 1970 | La Chine recommence à manifester un intérêt pour les Senkaku, notamment en raison de la présence potentielle de gisements pétroliers en mer de Chine orientale. |
| 2005 | Accord sino-japonais pour réguler la pêche dans la région environnant l’archipel des îles Senkaku. |
| 2007 | Première incursion d’un navire chinois dans les eaux territoriales du Japon. |
| 2012 | Le Japon « nationalise » trois des cinq îles Senkaku qui appartenaient jusqu’alors à une famille japonaise. En réaction, la Chine décrète un embargo non officiel sur les terres rares chinoises à destination du Japon, la crise devient alors ouverte. Néanmoins, initialement, cette nationalisation par le Japon n’avait pas pour intention de raviver les tensions. Au contraire, le motif officiel évoqué par le Japon était d’éviter que le gouverneur ultranationaliste de Tokyo, Shintaro Ishihara, n’acquière ces îles pour y multiplier les provocations contre la Chine. |
| 2019 | La Chine déclare unilatéralement l’administration partagée des Senkaku entre elle et le Japon, mais le Japon refuse. |
Où en est ce contentieux aujourd’hui ?
L’intérêt croissant pour la position géostratégique et les ressources propres à cet archipel n’ont fait qu’accroître les tensions.
La mondialisation a également donné une dimension internationale à ce conflit. En effet, par-delà une relation bilatérale entre la Chine et le Japon, les États-Unis et l’ONU interviennent eux aussi. Face à la montée des tensions, la Chine, le Japon et indirectement les États-Unis (alliés du Japon) renforcent leur présence militaire dans la région. En effet, du point de vue états-unien, les Senkaku sont couverts par le traité de défense nippo-étasunien.
Le contentieux à propos des îles Spratleys et Paracels
Le contexte
Les îles Spratleys et Paracels sont des archipels, largement inhabités, situés en mer de Chine méridionale. Les Paracels se situent entre les côtes vietnamiennes et chinoises, tandis que les Spratleys sont entre les Philippines et le Vietnam.
Quel est leur statut juridique et qui les revendique ?
En droit international, les Spratleys et les Paracels ne font pas l’objet d’une souveraineté reconnue de manière consensuelle. En effet, bien que le Japon ait occupé les Spratleys et les Paracels pendant la Seconde Guerre mondiale, il a renoncé à sa souveraineté sur ces archipels en 1951, par le traité de paix de San Francisco, sans préciser à qui ces archipels étaient restitués.
Les Paracels : la Chine contrôle de facto les Paracels depuis 1974, car Pékin les a intégrées à la province insulaire chinoise de Hainan pour la gestion civile et militaire. Cependant, la présence chinoise sur ces îles est contestée par le Vietnam et Taïwan.
Les Spratleys : les Spratleys sont composées de plusieurs îlots occupés par différents États :
- La Chine occupe de nombreux atolls et récifs au centre/sud. Elle revendique une large partie de l’archipel des Spratleys au nom de la « ligne en neuf traits », malgré le rejet de cette ambition par La Haye en 2016.
- Le Vietnam occupe plusieurs récifs au nord et au centre.
- Les Philippines occupent quelques îlots au sud-est.
- Brunei revendique une partie au sud.
Pourquoi ces îles sont-elles tant convoitées ?
Malgré leur apparence de petites îles sans importance, ces archipels couvrent des zones maritimes stratégiques. Ce ne sont pas les îles en elles-mêmes qui attisent la convoitise des États, mais plutôt le levier qu’elles offrent aux États pour contrôler la mer de Chine méridionale.
Cette dernière présente des atouts majeurs :
- 12 % de la pêche mondiale est concentrée en mer de Chine méridionale.
- Présence de nodules polymétalliques (notamment utiles pour les batteries électriques).
- Près de 50 % du tonnage commercial mondial transite par la mer de Chine méridionale. Le contrôle des détroits qui s’y situent est donc primordial.
Pour la Chine, contrôler ces îles relève également d’une question de sécurisation de la route qui suit le détroit de Malacca pour un navire arrivant de l’océan Indien. Cette ambition chinoise s’inscrit donc dans une volonté de sécuriser son approvisionnement et contribue à la stratégie du collier de perles.
Par ailleurs, certains États, revendiquant les Spratleys et/ou les Paracels, réclament une ZEE autour de ces derniers. Or, selon la Convention de Montego Bay (1982) ces îles sont juridiquement considérées comme des rochers, elles n’ont donc pas de ZEE associée. En 2016, la CPA (Cour permanente d’arbitrage) a confirmé que la Chine ne disposait pas de droit historique de ZEE sur l’archipel, mais elle continue de revendiquer et d’occuper militairement plusieurs récifs.
Ces îles font l’objet d’un bras de fer constant entre plusieurs États bordant la mer de Chine méridionale
Le Vietnam : principal État revendiquant les Paracels et une grande partie des Spratleys face aux ambitions expansionnistes de la Chine
Le Vietnam conteste la présence chinoise sur les îles Paracels. Avant 1974, les Paracels étaient administrées par ce qui était appelé le Sud-Vietnam. Néanmoins, la bataille des Paracels en janvier 1974 marque un point de bascule à partir duquel la Chine prend le contrôle de ces îles. Depuis, le Vietnam dénonce cette occupation comme un acte illégal d’agression.
Les Paracels : aujourd’hui, le Vietnam continue de revendiquer sa souveraineté historique sur les Paracels en justifiant qu’elles font partie de son territoire depuis des siècles. La Chine, quant à elle, réclame des droits historiques fondés sur des cartes anciennes. Cependant, ces cartes ne sont pas reconnues par la communauté internationale.
Les Spratleys : en ce qui concerne les Spratleys, le Vietnam considère être présent et administrer certains de ces récifs depuis le XVIIe siècle, soit bien avant l’arrivée de la Chine et des Philippines.
Le contrôle des Spratleys et des Paracels est primordial pour le Vietnam dans la mesure où cela lui permettrait de s’affirmer face à la Chine. En effet, malgré des relations commerciales fortes (Vietnam = 1er partenaire commercial de la Chine dans l’ASEAN), la relation entre le Vietnam et la Chine est marquée par de fortes rivalités stratégiques.
D’autres États manifestent leur intérêt pour certaines parties des Spratleys
Au-delà du Vietnam et de la Chine, d’autres États asiatiques revendiquent leur place dans le contrôle des près de 100 îles et récifs qui forment l’archipel des Spratleys.
Taïwan
Taïwan revendique le même espace que la République populaire de Chine (RPC) pour des raisons historiques similaires. Dans cette optique, elle dispose de quelques installations sur certains récifs, mais cela demeure négligeable par rapport à la RPC.
Philippines
D’un point de vue géographique, certaines îles des Spratleys, telles que Mischief Reef, sont situées à moins de 200 milles nautiques de la province philippine de Palawan. Par conséquent, elles se situent techniquement dans la ZEE philippine, selon la Convention de Montego Bay. Ainsi, suite au renoncement du Japon à exercer une souveraineté sur les Spratleys par le traité de paix de 1951, les Philippines ont progressivement affirmé leur intérêt pour ces îles. Dès 1971, Ferdinand Marcos (président des Philippines de 1965 à 1986) a donc annexé une partie des Spratleys. Dès lors, ces îles ont été rebaptisées Kalayaan Island Group.
En 1995, les Philippines découvrent que la Chine a installé des avant-postes chinois sur le récif Mischief Reef. Or, ce récif, qui appartient aux Spratleys, se situe dans la ZEE philippine. Cet épisode déclenche donc une crise ouverte qui a poussé les Philippines à se rapprocher des États-Unis. Cet épisode est donc un tournant qui a transformé une revendication juridique en un enjeu militaire et géopolitique. Cela acte également le rôle des États-Unis comme pays garant de sécurité pour les Philippines.
Malaisie
En 1979, la Malaisie déclare qu’une partie des Spratleys, proche de Bornéo, fait partie de son territoire maritime national. Par conséquent, entre 1983 et 1986, elle multiplie les occupations militaires sur plusieurs récifs, en particulier en déployant des troupes sur Swallow Reef en 1983. Ainsi, la Malaisie affirme sa résistance face aux revendications chinoises et vietnamiennes dans la région.
Brunei
Brunei demeure un acteur plus discret que les États précédemment cités au sujet de ce contentieux. Néanmoins, il revendique une petite portion des Spratleys, techniquement incluse dans sa ZEE, depuis son indépendance en 1984. L’intérêt majeur de ces récifs pour Brunei réside dans la présence d’hydrocarbures. Néanmoins, cette convoitise s’inscrit aussi dans une logique de protection face aux ambitions de puissance malaisiennes et chinoises.
Conclusion
Ainsi, les contentieux en mers de Chine méridionale et orientale mettent aussi bien en lumière la volonté d’expansion chinoise que la résistance d’autres États asiatiques de la région, tels que le Vietnam ou les Philippines. Dès lors, ces conflits reflètent, par voie de conséquence, des États d’Asie du Sud-Est divisés et affectés par une puissance chinoise qui ne cesse de se déployer dans les espaces maritimes stratégiques de l’Indopacifique, en s’appuyant sur des atouts technologiques et militaires solides.



