drogue

L’Amérique latine est connue pour avoir abrité de grands cartels de la cocaïne dès les années 1970. Elle constitue pourtant depuis bien longtemps le berceau de production de nombreuses drogues et continue d’être au cœur des trafics des mafias. Les activités de ces dernières sont alors à même de pénétrer les pans socioéconomiques des États de la région. Alors que ces pratiques sont illégales, leur profond ancrage territorial et leur institutionnalisation au sein des pouvoirs politiques latino-américains questionnent l’existence d’un véritable empire de la drogue dans la région.

Genèse d’une économie informelle

Le cannabis

Bien que le cannabis soit né en Asie, les conquistadors espagnols l’introduisent dès le XVIe siècle au Mexique. Les Mexicains y ont alors recours pour ses vertus médicinales ou encore la production textile que permet le chanvre. Les peuples du Mexique l’adoptent rapidement, surtout pour réduire les douleurs musculaires mais aussi à des fins plus symboliques.

Cette dimension culturelle du cannabis se conserve tout au long du XXe siècle. Sa consommation est symbole de protestation lors de la révolution mexicaine ou au cours du mouvement hippie des années 1960. Pourtant, c’est aussi au XXe siècle que les premières restrictions apparaissent. Dès 1913, la Californie promulgue une première loi de prohibition du cannabis. Le Mexique suit l’exemple en 1920 et en interdit la production, la vente et l’usage récréatif.

La culture du cannabis était jusque-là principalement l’affaire des paysans. Elle passe néanmoins entre les mains des petits gangs, puis des cartels à la fin du XXe siècle. Un cartel en particulier est à l’origine d’une augmentation de la production et de l’approvisionnement des États-Unis en cannabis dans les années 1980 : le cartel de Guadalajara. Il réorganise les trafics de drogue au Mexique en travaillant avec des cartels colombiens et en s’impliquant dans la commercialisation de cannabis, mais aussi d’héroïne et de cocaïne vers les États-Unis.

La cocaïne

Un produit historiquement convoité…

La cocaïne provient de la feuille de coca et est surtout présente en Bolivie, au Pérou et en Colombie. Sa consommation est très ancienne : les peuples des Andes mâchaient ce produit pour résister à l’altitude et face aux colonisateurs. Cette substance a, elle aussi, à ses débuts, été prisée pour ses vertus médicinales, notamment en Europe. Elle est en effet utilisée dès le XIXe siècle pour traiter les maladies respiratoires et comme anesthésiant. Même Freud la recommande pour combattre le mal de mer. De plus, son usage récréatif, au travers de boissons (notamment les premières versions du Coca-Cola), chewing-gums ou cigarettes, se répand dès la fin du XIXe et tout au long du XXe siècle, jusqu’en Europe et aux États-Unis.

Malgré tout, c’est aussi au début du XXe siècle que les effets nocifs et addictifs de la cocaïne deviennent évidents, justifiant sa régulation. En 1914, les États américains en limitent la distribution pour réduire son usage non médical. En 1961, la convention unique sur les stupéfiants de l’ONU vise à réduire la consommation et la production de cette substance. Ces régulations ne stoppent cependant pas la consommation de la cocaïne qui explose dans les années 1970. C’est à cette période que se développe un véritable empire de la cocaïne sous l’effet des trafics des cartels.

… qui devient le cœur d’activité des cartels dès les années 1970

En effet, c’est entre les années 1970 et 1980 que se concentrent les activités du cartel de Medellín. Il opère principalement en Bolivie, en Colombie, au Honduras, au Pérou, en Europe, aux États-Unis et au Canada. À son apogée, il contrôle 90 % du marché américain de la cocaïne et génère près de 25 milliards de dollars par an. L’utilisation novatrice du transport aérien à basse altitude pour acheminer la drogue jusqu’aux États consommateurs permet entre autres de tels résultats. Le cartel de Medellín est issu de l’union de petits groupes de trafiquants et affiche comme chefs principaux Pablo Escobar et Gonzalo Rodriguez Gacha. Pourtant, il ne tarde pas à monter en puissance, à menacer la souveraineté du gouvernement colombien et à rentrer dans la politique.

Néanmoins, l’escalade de la violence, la rivalité entre les cartels de Medellín et de Cali et, finalement, la mort de Pablo Escobar en 1993 conduisent à la fin du cartel cette même année. À cette période, le cartel de Cali connaît son âge d’or et brasse près de sept milliards de dollars par an. Il déplace ses opérations de raffinage hors de la Colombie vers le Pérou et la Bolivie, ouvre de nouvelles routes de trafic au Panama et blanchit son argent via des sociétés-écrans. Ces méthodes lui permettent de devenir l’un des plus grands cartels de l’histoire du narcotrafic. Bien qu’il soit démantelé en 1996, certains de ses réseaux locaux perdurent par la suite.

Les opioïdes

La place des opioïdes en Amérique latine est plus récente. La culture du pavot, plante à l’origine de la création d’opium, a majoritairement sa place en Asie. L’Amérique latine n’est donc pas historiquement un gros producteur de pavot. C’est plutôt à partir des années 1980 que l’héroïne mexicaine et les opioïdes de synthèse, comme le fentanyl, trouvent une place dans les trafics de la région.

Aujourd’hui, des trafics de drogue variés au cœur d’une mondialisation informelle

Les siècles derniers posent donc les bases d’un véritable empire de la drogue en Amérique latine. Pour comprendre les rouages actuels de ces empires du narcotrafic, on peut dresser un panorama des principaux trafics de drogue s’opérant dans la région.

La cocaïne

Si le Pérou, la Bolivie et la Colombie en détiennent toujours le monopole de production, le trafic s’étend en réalité à toute la région : Mexique, Venezuela, Équateur, mais aussi Argentine, où les laboratoires prolifèrent dans le nord du pays. Alors que presque tous les cartels d’Amérique latine touchent à la cocaïne, certains en font leur cœur de métier.

C’est le cas notamment du cartel de Sinaloa, au Mexique. Ce dernier achète et redistribue à grande échelle la cocaïne d’Équateur et de Colombie. D’autres groupes se spécialisent dans le transit de la cocaïne vers les États-Unis, mais aussi l’Europe ou l’Afrique. On peut citer par exemple le cartel équatorien de Los Choneros qui gère les exportations via les ports du pays.

Le cannabis

Les cartels mexicains, comme celui de Sinaloa ou le CJNG (Cartel de Jalisco Nouvelle Génération), sont à l’origine d’une grosse partie de la production. Le Mexique produirait près de 50 % du cannabis consommé aux États-Unis. Les cartels de pays voisins sont davantage impliqués dans le transit du cannabis, cette drogue ne constituant pas cependant le cœur de leur activité. Le cartel de los Soles au Venezuela, qui assure le transit du cannabis vers les Caraïbes, en est un exemple.

Les opioïdes

La dynamique des opioïdes est assez différente en Amérique latine : peu de cartels sont spécialisés dans leur production. On peut citer les cartels mexicains de Sinaloa ou CJNG. Il sont impliqués depuis longtemps dans la culture de pavot et actuellement à l’origine de la transformation de formules chimiques d’opioïdes venues de Chine en fentanyl. Les autres grands cartels d’Amérique latine sont généralement moins spécialisés dans les opioïdes. Ils constituent tout au plus des points de transit des trafics.

Des caractéristiques partagées par les cartels

Malgré la variété des trafics et des groupes qui les opèrent, on peut relever l’omniprésence des caractéristiques suivantes au sein de ces activités de plus en plus mondialisées.

Des relations entre rivalité et coopération avec les autres groupes criminels internationaux

D’une part, il est clair que les cartels ayant des activités similaires sont rivaux et se disputent les marchés de la drogue. Le Mexique est souvent sujet à ce type de conflits. Par exemple, en septembre 2024, des affrontements entre deux fractions du cartel de Sinaloa ont conduit à la mort d’une quarantaine de personnes à Culiacan.

D’autre part, les organisations criminelles de la drogue doivent aussi coopérer pour unir leurs compétences et permettre notamment le transport de la drogue dans le monde. Par exemple, les cartels mexicains vendent leurs produits aux multinationales européennes du crime. Ces dernières s’assurent en retour de répartir leurs cargaisons et de collecter les financements.

Le recours à la violence

Le recours à la violence au sein des mafias de la drogue est systématique en Amérique latine et est tantôt une manière de soumettre les populations à l’autorité, tantôt un moyen de démontrer sa puissance. L’Équateur en fait les frais depuis quelques années : les affrontements entre les cartels rivaux de Los Chorenos et Los Lobos causent de nombreux décès et nourrissent une atmosphère de terreur dans le pays.

En 2022, près de 83 % des crimes commis dans le pays sont liés au trafic de drogue. Puisqu’il n’y a pas un cartel qui domine l’autre, les affrontements se multiplient sous différentes formes : démonstrations de force dans les prisons, homicides et intimidation dans les villages…

La coexistence d’activités légales et illégales

Il est courant pour les mafias d’exercer des activités légales pour blanchir l’argent provenant des trafics. Selon une analyse du Global Investigation Review, le montant d’argent blanchi provenant de trafics s’élève chaque année à 400 milliards de dollars dans la région.

Certaines mafias créent à cet effet des sociétés-écrans ou achètent des biens dans des secteurs à forte liquidité, notamment l’immobilier. Par exemple, le cartel de Sinaloa achète des immeubles ou des complexes touristiques au Mexique, comme à Cancún, s’inscrivant dès lors dans la mondialisation touristique.

La maîtrise des routes

Pour toutes ces organisations, la maîtrise des routes est un enjeu de puissance majeur. La plupart des routes utilisées dans une mondialisation informelle sont en fait les routes principales de la mondialisation formelle. Prenons l’exemple de la cocaïne : les cargaisons sont dissimulées dans des conteneurs transportant vers l’Europe des produits de consommation banals, tels que des bananes ou du sucre.

Les routes maritimes menant à l’Amérique du Nord sont très souvent empruntées par des sous-marins semi-submersibles. Ils sont discrets et peuvent transporter jusqu’à 6,5 tonnes de drogue par voyage. Les voies aériennes sont toujours de mise. D’une part, des avions volant à basse altitude larguent les cargaisons récupérées près des côtes par de petites vedettes. D’autre part, des drones peuvent transporter des petites cargaisons à très haute valeur ajoutée. Côté terrestre, camions et même bus de passagers servent de cachettes pour faire transiter les cargaisons.

Un empire contesté ?

Depuis le début du XXe siècle, les politiques de régulation des trafics de drogue se succèdent. Tout d’abord, de grands traités sont ratifiés par pratiquement tous les États d’Amérique latine. On peut citer la Convention des Nations unies contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes de 1988. Mais de nombreux accords régionaux sont aussi toujours de mise pour lutter contre les trafics. En août 2025, le gouvernement de Claudia Sheinbaum procède par exemple à l’extradition de 26 criminels de cartels vers les États-Unis. Cela constitue un geste politique démontrant la volonté du Mexique de coopérer contre les cartels, à une période où Donald Trump suggère à l’armée de se préparer à cibler les cartels de la drogue d’Amérique latine.

Pourtant, les trafics ne cessent de croître. À titre d’exemple, la production illégale de cocaïne a augmenté de 34 % entre 2022 et 2025, selon le dernier rapport mondial sur les drogues de l’ONUDC. Si les régulations offrent des résultats si peu concluants, c’est en réalité parce que les trafics de drogue sont au cœur de rouages économiques, politiques et sociaux déterminants pour de nombreux pays d’Amérique latine.

Une manne financière

Tout d’abord, le commerce de drogue représente une manne financière énorme. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, un gramme de cocaïne se vend par exemple au détail à environ 100 dollars. Une partie du capital perçu est blanchie et recyclée dans le secteur tertiaire via l’achat de restaurants, d’hôtels, d’écoles, mais aussi dans le secteur primaire, au travers de l’achat de terres et de bétail.

La drogue a donc le pouvoir de fournir des emplois, notamment dans des périodes de difficultés économiques dans des États où les gouvernements en place n’exercent plus leur pleine souveraineté. À une plus petite échelle, les trafics sont aussi le moyen pour certains de se faire de l’argent facile. Dockers, chauffeurs routiers, douaniers sont achetés pour laisser les « petites mains » récupérer le butin sans encombre.

Un marqueur social

De plus, le trafic de drogue crée des groupes sociaux et des logiques d’appartenance. Il est donc un véritable outil de distinction sociale. Certains cartels légitiment en effet leurs activités en finançant des projets d’infrastructures. Par exemple, le cartel de Medellín construit dans les années 1980 des quartiers de logements sociaux pour les familles colombiennes.

Plus profondément, la production et les trafics de drogue, notamment de cocaïne, représentent une manière de combattre l’impérialisme américain. Ils offrent effectivement le sentiment d’avoir une emprise sur la première puissance mondiale et sur son ingérence dans la région. Par ailleurs, il faut aussi relever la place prise par le trafic de drogue dans la culture commune. Livres, films, séries, comme Narcos, créent un fantasme autour du trafic de stupéfiants, propre à le glorifier à l’international.

Une complicité des élites politiques

Enfin, si les régulations échouent, c’est aussi car le pouvoir politique lui-même est presque systématiquement complice des trafics. La complicité est de mise dès lors que les parties prenantes ont des intérêts respectifs à défendre : silence ou protection par le gouvernement en échange du financement de campagnes politiques, sécurisation des routes en échange de reversement d’une partie des bénéfices….

En 2021, un juge de New York condamne à perpétuité le frère du président du Honduras, Juan Antonio Hernandez. Il l’accuse de s’être impliqué dans des trafics de cocaïne, utilisant ses contacts dans la police et l’armée pour assurer l’acheminement des cargaisons. Difficile dès lors de véritablement donner sens aux politiques de régulation régionales ou internationales mises en place en Amérique latine.