On te propose ici d’évoquer les femmes du Panthéon. Au sommet de la montagne Saint-Geneviève trône fièrement le Panthéon. Prévu au départ pour devenir une église, ce monument accueille depuis la Révolution Française les dépouilles des personnalités qui ont forgé l’Histoire de France. Sur son fronton y est inscrit « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante », un écho au ratio homme/femme quelque peu inégal ? À l’heure où la question de l’égalité entre les hommes et les femmes a pris une place prépondérante dans le débat public, le Panthéon fait figure d’allégorie de l’inéquité persistante entre les deux sexes. Le ratio est en effet sans appel : les femmes représentent à peine 8,5 % des personnes qui y reposent.
Mélinée Manouchian : de l’ombre de la Résistance à la lumière du Panthéon

Mélinée Ménouchian est née le 13 novembre 1913 à Constantinople (Empire Ottoman), au sein d’une famille arménienne. Elle est orpheline du génocide arménien (ses deux parents sont victimes du génocide). Elle se rend ensuite en Grèce en 1922, où elle grandit dans un orphelinat de Corinthe, dans des conditions très difficiles. En 1926, à 13 ans, elle déménage en France pour y poursuivre sa scolarité, puis s’installe à Paris une fois son diplôme obtenu. Elle rencontre son futur mari Missak Manouchian, poète et militant communiste, en 1934, au sein d’associations d’aide aux réfugiés arméniens. En 1936, ils participent aux grandes manifestations en faveur du Front Populaire.
La veille du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, le 2 septembre 1939, Missak Manouchian est incarcéré. Sa proximité reconnue avec le Parti Communiste et l’Union Soviétique en est la cause. Rappelons qu’à ce moment la France considère l’Union Soviétique comme un ennemi de la nation, du fait du récent pacte de non agression germano-soviétique. Pour sortir de prison, il doit s’engager dans l’armée, où il s’occupera notamment de l’entraînement des nouvelles recrues.
Entrée dans la Résistance
Mélinée Manouchian entre alors dans la clandestinité, à un moment où le pouvoir en place se méfie grandement des sympathisants communistes. Elle travaille alors dans une usine, remplaçant la main d’oeuvre masculine partie au front, tout en militant secrètement pour le parti communiste. Les deux époux ne se retrouveront ainsi qu’en 1941, brièvement. Lorsque Adolf Hitler rompt le pacte germano-soviétique, Missak Manouchian revient alors à Paris, avant que les SS ne l’arrêtent. Elle brave l’interdit et se rend à sa prison pour lui apporter des colis. Son audace surprend les geoliers eux-mêmes, qui la refoulent rapidement.
Mélinée échappe par hasard à la rafle, puis, lorsque son mari retrouve sa liberté fin 1941, les deux époux s’engagent dans la Résistance, au sein du groupe FTP-MOI, composé en grande partie d’étrangers antifascistes. Mélinée explique plus tard son engagement. Elle estime qu’en tant que victime du génocide arménien, elle ne pouvait pas rester insensible au génocide des Juifs organisé par les nazis. Agile, elle joue alors le rôle d’agent de liaison, rédigeant des tracts et distribuant des messages.
La Gestapo arrête son mari, avant de l’exécuter en 1944. Elle-même en réchappe de justesse. A la Libération, elle devient la gardienne de la mémoire de son mari et s’efforce de préserver le souvenir des résistants immigrés morts pour la France.
En 1947, tout juste naturalisée française, elle repart dans son pays d’origine, dans le cadre d’un programme soviétique de repeuplement de l’Arménie, et y demeure jusqu’en 1962, avant de revenir à Paris. En 1986, le Président Mitterrand la nomme Chevalier de la Légion d’Honneur. Elle décède trois ans plus tard.
Le 18 juin 2023, Emmanuel Macron annonce sa panthéonisation, aux côtés de son mari. Celle-ci a lieu le 21 février 2024, soit 80 ans jour pour jour après l’exécution de Missak Manouchian.
Joséphine Baker : une franco-américaine au Panthéon

Joséphine Baker est entrée au Panthéon, en novembre 2021, 46 ans après sa mort. Emmanuel Macron lui rend hommage en décrivant sa vie « placée sous le signe de la quête de liberté et de justice ».
Pourtant, elle avait à sa mort peu de chances d’entrer au Panthéon. Femme noire, artiste de scène et née à l’étranger, elle provient d’un milieu très pauvre et a du fuir le Missouri et son domicile familial dès son jeune âge. Intégrant une troupe de vaudeville noire, elle réussit à se faire repérer par un producteur. Elle se retrouve ainsi à Paris à l’âge de 19 ans. Elle est portée sur les devants de la scène de la Revue nègre, spectacle musical populaire de jazz et culture noire américaine.
Au-delà d’être une artiste-star, elle s’engage également notamment lors de la Seconde Guerre mondiale où elle joue un rôle important dans la Résistance en tant qu’agent de renseignement. Elle utilise alors son rôle d’artiste pour faire passer des informations via ses partitions de musique. Récompensée et décorée de la Légion d’honneur, la Croix de guerre et la médaille de la Résistance, elle est maintenant également l’une des femmes au Panthéon.
Les femmes et le féminisme dans le monde anglo-saxon
Simone Veil, l’une des personnalités préférées des Français

En juin 2018, Simone Veil a été la cinquième femme à reposer au Panthéon, sur proposition d’Emmanuel Macron.
Rescapée d’Auschwitz, elle entame des études de droits et de sciences politique. Son parcours la mènera à endosser de prestigieuses fonctions et à être plus tard une des femmes au Panthéon :
- En tant que Ministre de la santé sous Valéry Giscard d’Estaing, elle fait adopter la loi dépénalisant le recours à l’IVG le 17 janvier 1975.
- De 1979 à 1982, elle contribue ensuite à la réconciliation franco-allemande depuis son poste de première Présidente du Parlement européen.
- Au sein du gouvernement Balladur, elle occupe les fonctions de ministre d’État, ministre des Affaires Sociales, de la Santé et de la Ville (1993-1995).
- Pendant presque dix ans, entre 1998 et 2007, elle siège au Conseil constitutionnel. Elle surpassera son devoir de réserve lorsqu’en 2005 elle appelle les français à voter oui au référendum pour une constitution européenne.
- Elle fait son entrée au sein de l’Académie Française en 2008. Sur son épée d’Immortelle sont gravés le numéro qui lui avait été attribué à Auschwitz et les devises de la République française et de l’Union européenne.
De 2001 à 2007, elle est Présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.
Germaine Tillion : l’ethnologue entrée en résistance

Tout d’abord ethnologue, Germaine Tillion effectue plusieurs missions, dont deux en Algérie entre 1935 et 1940. Après l’armistice de 1940, elle entre en résistance. Elle donne les papiers de sa famille à une famille juive afin de la protéger.
Germaine est aussi la créatrice du mouvement résistant Réseau du Musée de l’homme. Elle sera la seconde femme à recevoir la distinction de la Grande Croix de la Légion d’Honneur, pour ses actes héroïques durant la Seconde Guerre mondiale.
A la fin de la guerre, Germaine Tillion intègre le CNRS. Mais elle délaisse l’ethnologie et se consacre à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle enquête notamment sur les crimes commis par les nazis : « Au terme de mon parcours je me rends compte combien l’homme est fragile et malléable. Notre devoir de vigilance doit être absolu. Le mal peut revenir à tout moment, il couve partout et nous devons agir au moment où il est encore temps d’empêcher le pire ». On comprend pourquoi elle deviendra plus tard l’une des femmes au Panthéon.
En 1954, le ministre de l’Intérieur Pierre Mendès France la missionne afin de mener des observations. Elle devient membre du cabinet des affaires sociales et éducatives de Jacques Soustelle, à Alger. Après le départ de ce dernier en 1957 elle passe trois mois chez des Touaregs dans le Sahara avant de rentrer à Paris.
Marie Curie, la deuxième femme au Panthéon

D’origine polonaise, Marie Curie accède à la renommée pour ses travaux sur la radioactivité menés avec son mari Pierre Curie. Ceux-ci ont abouti à la découverte du polonium et du radium. C’est pour ces travaux qu’elle recevra le prix Nobel de chimie en 1911. Mais elle n’en était pas à son coup d’essai. En effet, en 1903, les Curie reçoivent un prix Nobel de physique (partagé avec Henri Becquerel).
Elle sera la première femme en France à devenir directrice d’un laboratoire de recherche. De même, après la mort de son mari en 1906, elle sera la première femme professeure à la Sorbonne. Le Journal soulignera cet évènement en ces termes ironiques : « c’est […] une grande victoire féministe que nous célébrons en ce jour. Car, si la femme est admise à donner l’enseignement supérieur aux étudiants des deux sexes, où sera désormais la prétendue supériorité de l’homme mâle ? En vérité, je vous le dis : le temps est proche où les femmes deviendront des êtres humains. »
Sur décision du président François Mitterand, conseillé par Simone Veil, elle est la première femme à entrer au Panthéon pour ses propres mérites. La cérémonie de 1995 permet aux époux Curie d’être déposés ensemble au sous-sol du monument, plus de 60 ans après la mort de Marie Curie. Il s’agit ainsi de l’explication du comment Marie Curie est devenue l’une des femmes au Panthéon.
Les femmes au Panthéon : Geneviève De Gaulle-Anthonioz

Durant la Seconde Guerre mondiale, elle rejoint la résistance, avant que les nazis ne la déportent dans le camp de Ravensbrück où elle côtoie Germaine Tillion. D’ailleurs, elles sont toutes deux devenues des femmes au Panthéon en 2015.
Par la suite, elle travaille avec son mari pour la culture, auprès du ministre André Malraux. C’est là qu’elle rencontre le père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde. Militante pour les droits de l’Homme et contre la pauvreté, elle prend la tête de l’association en 1964.
Le parlement adopte par ailleurs son projet de loi pour la cohésion sociale, qu’elle a défendue en 1996 à la suite de sa nomination au conseil économique et social.
Elle a été la première femme à recevoir la Grande Croix de la légion d’honneur en 1997.
Sophie Berthelot, première des femmes au Panthéon, ou plutôt “la femme de…”

Sophie Berthelot est la première femme a entrer au Panthéon. Elle est reconnue pour avoir aidé son mari, le chimiste Marcellin Berthelot, dans ses recherches. À sa mort, elle fut distinguée « en hommage à sa vertu conjugale ».
Marcellin Berthelot, célèbre chimiste, a déposé plus de 1200 brevets en l’espace de 50 ans (1850-1907). Bien que certains industriels lui proposent de belles sommes pour les racheter, il refuse et en fait don, non pas à la France, mais au monde entier.
Pour respecter la volonté de leur famille qui a accepté que son époux soit « panthéonisé » qu’à la condition qu’elle soit enterrée avec lui. Sophie Berthelot a donc pu avoir l’honneur d’être la première à reposer au Panthéon. Cette situation s’est reproduite lors du décès de Simone Veil. Son mari, Antoine Veil, a pu lui aussi bénéficier de ce traitement de faveur.
Les femmes au Panthéon : Tableau récapitulatif
| Nom | Date de naissance | Date d’entrée | Nationalité | Raison de la panthéonisation |
|---|---|---|---|---|
| Sophie Berthelot | 17 février 1837 | 1907 | Française | Inhumée au Panthéon par volonté de ne pas être séparée de son mari, Marcellin Berthelot, décédé le même jour. Elle est ainsi la première femme à y reposer. |
| Marie Curie | 7 novembre 1867 | 1995 | Polono-française | Scientifique de renommée mondiale, double prix Nobel de physique et de chimie. Première femme panthéonisée pour ses propres mérites scientifiques. |
| Germaine Tillion | 30 mai 1907 | 2015 | Française | Ethnologue et résistante déportée à Ravensbrück, symbole du courage intellectuel et moral face au nazisme. Honorée pour son engagement dans la Résistance et la défense des droits humains. |
| Geneviève de Gaulle-Anthonioz | 25 octobre 1920 | 2015 | Française | Nièce du général de Gaulle et résistante, déportée à Ravensbrück. Panthéonisée pour son engagement social après-guerre à la tête d’ATD Quart Monde, symbole de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. |
| Simone Veil | 13 juillet 1927 | 2018 | Française | Survivante de la Shoah, femme politique majeure du XXe siècle. Ministre de la Santé ayant fait adopter la loi légalisant l’avortement (IVG) en 1975. Symbole de la mémoire, du courage et du progrès social. |
| Joséphine Baker | 3 juin 1906 | 2021 | Franco-américaine | Artiste, résistante et militante antiraciste. Espionne pour la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale. Panthéonisée pour son engagement pour la liberté, l’égalité et la fraternité. |
| Mélinée Manouchian | 1913 | 2024 | Française d’origine arménienne | Résistante au sein du groupe FTP-MOI avec son mari Missak Manouchian. Panthéonisée pour son engagement contre le nazisme et en hommage au couple symbole de la Résistance étrangère en France. |
Ces sept femmes au Panthéon incarnent les valeurs universelles de courage, de science, de mémoire et de justice sociale. Leur présence illustre la lente conquête de l’égalité dans la reconnaissance nationale.
Gisèle Halimi, la prochaine femme au Panthéon ?

Verra-t-on prochainement une nouvelle femme au Panthéon ? L’Élysée a annoncé se pencher sur le cas de Gisèle Halimi, décédée le 28 juillet 2020 à 93 ans et figure de proue de la lutte féministe.
Gisèle Halimi est l’unique avocate signataire du manifeste des 343 femmes qui déclarent avoir avorté et réclament le libre accès aux moyens contraceptifs et l’avortement libre en 1971. Elle est particulièrement remarquable pour ses combats en faveur de l’abolition de la peine de mort, la parité en politique ou encore la dépénalisation de l’homosexualité. Elle occupe également le poste d’ambassadrice de France à l’Unesco de 1985 à 1986. Autrice de la plaidoirie de Bobigny, elle a fondé l’association « Choisir la cause des femmes », basée sur un courant du féminisme français marqué par une lutte émancipatrice qui ne peut se passer des hommes.
Ou pas ?
Si un hommage national lui a été rendu début 2022 aux Invalides, la panthéonisation de Gisèle Halimi n’est pour l’heure pas encore actée. Selon France Inter, il se pourrait même qu’elle soit compromise : « Il y a de fortes chances qu’Emmanuel Macron y renonce. En cause, l’engagement de Gisèle Halimi pendant la guerre d’Algérie ». Le rapport rendu par Benjamin Stora à l’Élysée en 2021 sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie commandé par Emmanuel Macron, présente Gisèle Halimi comme une « figure d’opposition à la guerre d’Algérie ». Le Président qui a investi beaucoup d’efforts durant son précédent quinquennat afin de « réconcilier les mémoires », hésite aujourd’hui à raviver le sujet auprès notamment des associations de harkis et de pieds-noirs qui pourraient mal le prendre.
Plus largement, on peut espérer que cette proportion homme/femme au Panthéon s’équilibre quelque peu dans les années à venir : les femmes étant de plus en plus émancipées et libres d’accomplir de grandes choses, elles sont donc plus enclines à recevoir de tels honneurs.
Conclusion
J’espère que cet article t’aura aidé à comprendre quelles sont les femmes qui y reposent et les raisons qui l’expliquent. Si tu souhaites t’intéresser davantage aux femmes à l’étranger, voici un article sur le rôle des femmes dans le monde hispanophone.
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