La France des Trente Glorieuses La France des Trente Glorieuses
Un taux de croissance durablement proche de 5%, le plein-emploi, une modernisation inégalée du pays qui apporte le progrès à l’ensemble de la société,... La France des Trente Glorieuses

Un taux de croissance durablement proche de 5%, le plein-emploi, une modernisation inégalée du pays qui apporte le progrès à l’ensemble de la société, l’ascenseur social qui fonctionne, un pouvoir d’achat qui explose, et on pourrait continuer encore longtemps… Eh oui, la France n’a pas toujours été en crise, ni un pays qui se dit en déclin. Cette situation des Trente Glorieuses apparaît bien enviable aujourd’hui, on la cite souvent comme la référence de l’état économique à atteindre ; mais qu’en est-il vraiment ?

Qu’est-ce que la France des Trente Glorieuses ?

Les Trente Glorieuses, c’est une période exceptionnelle de croissance qui profite à quasiment tous les pays industrialisés, durant une trentaine d’années : de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au premier choc pétrolier soit 1945 à 1973. L’expression a été forgée par Jean Fourastier (1907-1990) dans son livre Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975, publié en 1979. Cette expression fait référence à « la Révolution des Trois Glorieuses », trois jours de révolte les 27, 28 et 29 juillet 1830 connus sous le nom de « Révolution de juillet » (et qui ont donné naissance au plus que fameux tableau de Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple).

Si l’on en revient aux faits, les pays de l’OCDE (soit les pays les plus développés de la planète) connaissent un taux de croissance annuelle moyenne (TCAM) de 4% par an sur la période (et même de 4,4% pour les cinq premières puissances économiques de l’époque). Pour remettre ce chiffre en perspective, le TCAM est de 0,2% de l’an 0 à 1700, d’environ 1% de 1700 à 1870, puis de 2,5% de 1870 à 1913, de 1,7% entre 1913 et 1950, et enfin de 2,2% de 1973 à 2010. Jamais la croissance économique n’a donc été aussi forte en Occident que pendant les Trente Glorieuses ; elles portent donc bien leur nom !

Dans le détail, en prenant des pays emblématiques, on peut donner ces quelques chiffres :

  • TCAM en Grande-Bretagne : 2,93%
  • TCAM aux Etats-Unis : 3,93%
  • TCAM en France : 5,05%
  • TCAM en Italie : 5,5%
  • TCAM en RFA : 5,68%
  • TCAM au Japon : 9,29%

 

Un contexte historique particulier à l’origine des Trente Glorieuses

Il est évident que la croissance au sortir de la guerre contraste avec la décennie précédente. Non seulement la Seconde Guerre mondiale a monopolisé les systèmes productifs (économie dédiée à la guerre) et détruit énormément de capital ; mais il ne faut pas oublier qu’elle succède à la crise des années 1930 qui avait généré une guerre des monnaies et une chute du commerce international de l’ordre de 40% en volume. Avec la paix, l’heure est à la reconstruction et à la modernisation des économies, et comme l’explique le modèle de croissance néoclassique développé par R. Solow, c’est précisément ce rattrapage du niveau de capital par tête (détruit durant la guerre) qui donne aux Trente Glorieuses ces taux de croissance exceptionnels. D’ailleurs, on peut remarquer que ce sont les pays capitalistes les plus touchés par la guerre qui connaîtront les plus forts taux de croissance !

Mais le titre de l’ouvrage de J. Fourastier évoque une « révolution invisible ». Bien plus qu’une simple reconstruction, des phénomènes plus profonds expliquent la croissance miraculeuse des Trente Glorieuses : une nouvelle révolution industrielle, un cadre institutionnel renouvelé, un nouveau paradigme de politique économique, et une évolution profonde des sociétés occidentales.

En effet , la guerre, et la course technologique qui l’a accompagnée, a apporté son lot d’innovations (motorisation, électronique, nucléaire, etc.). De plus, avec la guerre froide, cette volonté de soutenir la R&D (recherche et développement) s’est prolongée tout au long de la période. Lors de la reconstruction, ces innovations ont directement été implémentées dans le système productif, améliorant significativement les gains de productivité.

Il est à noter que la transmission entre l’innovation et son développement industriel est très rapide à cette époque-là ; par exemple, 102 années séparent la découverte de la photographie et sa commercialisation, contre deux pour le transistor (innovation emblématique des Trente Glorieuses). A cela s’ajoute une actualisation de l’organisation du travail, notamment en Europe de l’Ouest, où le paradigme tayloriste-fordiste se répand sur le Vieux Continent, presque 30 ans après les États-Unis, décuplant encore les gains de productivité. R. Gordon estime d’ailleurs dans son ouvrage Deux siècles de croissance économique, l’Europe à la poursuite des États-Unis (2003) que la productivité européenne atteint à peine la moitié de la productivité américaine au sortir de la guerre, et remonte à 80% de celle-ci dans les années 1970.

Cependant, cette croissance phénoménale de la production n’aurait pas été possible s’il n’y avait pas eu une coopération internationale, un fort interventionnisme étatique, et la capacité de la demande à répondre à cette hausse de la production.

En 1944, les États-Unis préparent l’après-guerre. Le sommet de Bretton Woods de 1944 instaure un nouveau SMI avec un système de change fixe digne de confiance, aidé en cela par la création du FMI, et des accords du GATT signés en 1947.

Ces deux institutions sont les vecteurs d’un retour en force du commerce international, permettant une meilleure coopération entre États. La création de l’ONU va aussi dans ce sens, avec notamment la Banque mondiale qui va aider à la reconstruction des pays et à leur développement. Le plan Marshall (1947) pour l’Europe de l’Ouest (dont l’organisation chargée de son application donnera naissance à l’OCDE, coûtera aux États-Unis 4% de leur PNB pendant 5 ans et sera finalement versé sous la forme de dons) puis le plan Dodge (1949) pour le Japon financé par les États-Unis toujours dans leur politique d’endiguement, ont grandement contribué au rattrapage économique et technologique de ces pays.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États apparaissent très interventionnistes et cela pour deux raisons : un effet de cliquet, et un paradigme politico-économique favorable à cet interventionnisme.

L’effet de cliquet, ou effet de déplacement, a été conceptualisé par Peacock et Wiseman en 1961 et peut se résumer ainsi : en période de guerre majeure, l’État prend les commandes du système productif (économie de guerre), augmentant grandement la fiscalité pour payer les dépenses issues du conflit. De plus, au sortir de la guerre, il est le seul acteur capable de planifier à grande échelle la reconstruction et de la financer notamment grâce à ce niveau inédit de la fiscalité qu’il est très difficile de rabaisser. Le retour à la situation précédant la guerre est alors impossible. Mais si l’État est aussi interventionniste, notamment sur toute la période des Trente Glorieuses, c’est aussi grâce au paradigme keynésien qui s’affirme dans les gouvernements et chez nombre d’économistes. La planification, la nationalisation, l’intervention de l’État dans tous les secteurs et à tous les niveaux de la vie économique ne posent alors aucun problème.

Enfin, conformément à la théorie de N. Kaldor justifiant un partage équilibré de la valeur ajoutée, la croissance des Trente Glorieuses a pu être durable parce que l’ensemble de la société a pu en profiter. Les Trente Glorieuses sont assimilables aussi à l’apparition de la consommation de masse en Europe de l’Ouest, à d’importants gains sociaux, et à une hausse des salaires significative et durable, sans oublier une moyennisation inédite de la société qui passait notamment par une forte mobilité sociale.

Comme l’a démontré Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, la Seconde Guerre mondiale a permis de grandement réduire les inégalités. Les grandes fortunes ont été en partie spoliées pour financer la guerre, et le patrimoine tant immobilier qu’industriel a perdu énormément de valeur. Si dans un premier temps le taux de rentabilité du capital est élevé au sortir de la guerre (du fait de sa rareté notamment), il se réduit par la suite. Les cartes sont donc rebattues dans l’après-guerre. De plus, toujours selon Piketty et sa loi fondamentale du capitalisme, il apparaît que le travail est plus avantageux que le capital : en effet, le taux de croissance est supérieur au taux de rentabilité du capital, ce qui mécaniquement réduit les inégalités. Sur la même période, le salariat explose, tout comme sa féminisation, et on assiste à une massification de la scolarisation. Les salaires réels augmentent face à l’émergence de syndicats forts (portés par le parti communiste entre autres) et permettent à la demande de suivre la hausse de la production.

Mais l’après-guerre c’est aussi l’époque du baby-boom, et la croissance démographique alimente une fois de plus la hausse de la demande. Bref, c’est une multitude de facteurs et de phénomènes qui viennent expliquer pourquoi la croissance des Trente Glorieuses est si forte et si durable !

Durable, certes, mais toutes les bonnes choses ont une fin, y compris les Trente Glorieuses. Les économistes ont longtemps expliqué la fin des Trente Glorieuses par le choc pétrolier en 1971. En l’espace d’un an, les prix du baril montent de 3$ à 12$. Or à l’époque, trois quarts de la consommation énergétique des pays industrialisés sont basés sur le pétrole. Cette hausse va donc directement générer de l’inflation et réduire la compétitivité-prix de ces industries.

Mais en réalité, la croissance des Trente Glorieuses était déjà à l’agonie. Selon l’école de la régulation portée entre autres par Michel Aglietta, la croissance des Trente Glorieuses, qualifiée comme une forme monopoliste-fordiste du capitalisme, a duré grâce à la répartition équitable des gains de productivité élevés de la période. Le choc pétrolier n’a fait que révéler les limites institutionnelles de ce modèle de croissance. L’action de l’État suivant un paradigme keynésien devient moins efficace et est alors critiquée. Il s’ouvre alors une période de stagflation, soit une inflation élevée avec une croissance plus faible, et l’apparition d’un chômage persistant (contestant ainsi la courbe de Phillips-Samuelson).

Les Trente Glorieuses : une particularité française ?

Intéressons-nous ici plus particulièrement au cas de la France durant les Trente Glorieuses. Comment cette période s’est-elle traduite dans notre pays ? Quelles sont les particularités de ces Trente Glorieuses ?

La France est un des pays européens qui ont le plus surfé sur la croissance des Trente Glorieuses. Le TCAM de 1950 à 1973 est de 5,05% (et montera jusqu’à 7,9%). Il est à noter que le PIB de la France en 1945 représente 40% de son PIB d’avant-guerre. Ce sera une véritable révolution pour ce pays qui en quelques décennies aura irrémédiablement changé. D’abord au niveau de sa structure sociale : le secteur primaire chute de 50 à 12%, le secteur secondaire passe de 32 à 46% et le tertiaire de 28 à 42%. De ces chiffres transparaît :

  • La fin des paysans (H. Mendrasen, 1967) soit le bouleversement du système agricole français avec en 1948 l’aide financière et matérielle du plan Marshall qui le modernisera et l’intensifiera, notamment avec le « remembrement ». En parallèle, suite au traité de Rome (signé 1957), la PAC approfondit l’intensification du modèle agricole français, faisant du pays une véritable puissance agricole mondiale. A cela s’ajoute l’exode rural.

  • Une industrialisation planifiée : en effet, la politique industrielle et les plans quinquennaux développent de véritables secteurs industriels. Le GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française) a nationalisé des pans entiers de l’économie (énergie, production et distribution, réseaux de télécommunication, de transports, banques et assurances, production de matières premières stratégiques, automobile) afin de faciliter la reconstruction, puis de développer des secteurs stratégiques.

  • La tertiarisation, phénomène étudié par H. Mendras toujours dans La Machine et le chômage, à travers le concept de ruissellement, devient une réalité pour la France. La population active se « salarise », se féminise et a fortiori se tertiarise.

Les Trente Glorieuses françaises sont donc une période transitoire. Entre 1945 et 1948, le rationnement est toujours de vigueur, les logements et les infrastructures sont à restaurer et à renouveler. Le choix du GPRF, aidé en cela par le plan Marshall, est d’établir des plans quinquennaux pour structurer la reconstruction. Le premier est celui de 1946 à 1952 et constitue un véritable succès tant les objectifs préétablis furent réalisés : fin du rationnement précoce, reconstruction des infrastructures et développement de nouvelles voies de transports, industrialisation périurbaine, rééquilibrage rapide de la balance commerciale, développement d’une véritable politique sociale avec la création de la Sécurité sociale dès 1945 par Pierre Larroque.

Les Trente Glorieuses en France, c’est aussi le passage de la IVe à la Ve République, avec la présidence de Charles De Gaulle pendant plus de dix ans (1959-1969), puis celle de George Pompidou de 1969 à 1974 ; sans oublier une période de décolonisation, d’affirmation de la puissance nucléaire française entre les deux camps de la Guerre froide. C’est aussi le temps de la construction européenne.

Les limites du concept de Trente Glorieuses

Les Trente Glorieuses ont été une période de croissance exceptionnelle. Elles servent encore aujourd’hui de référence. Or cette époque « bénie » a pu exister parce que le contexte était particulier et inégalable, mais aussi parce que ce modèle de croissance ne se préoccupait absolument pas de ses conséquences tant environnementales que sociales.

En effet, les Trente Glorieuses ont vu l’apparition d’un modèle économique basé sur une consommation de masse et une massification des échanges. Les consommations énergétiques reposaient au sein de l’OCDE à 75% sur le pétrole. Cette croissance, surtout quantitative, a été rapidement perçue comme intenable, et en 1972 est publié le Rapport Meadows, halte à la croissance ! : rapport sur les limites de la croissance.

À l’époque du rapport, la croissance démographique ne cessait d’augmenter année après année.
Au XVIIe siècle, la population mondiale était de 500 millions de personnes et croissait de 0,3 % par an, soit un doublement tous les 250 ans. Mais au début des années 1970, elle avait atteint 3,6 milliards d’habitants, doublant tous les 32 ans. Par une prolongation tendancielle, on pouvait donc s’attendre à une population de plus de 12 milliards d’individus au milieu du XXIe siècle ; de quoi rappeler les prédictions pessimistes d’un T. R. Malthus en 1798. Mais la croissance économique mondiale est encore plus rapide que la croissance démographique. La production industrielle a crû d’environ 7 % par an au cours des années 1960, ce qui correspondait à un doublement tous les 10 ans. Finalement, entre 1800 et 2010, la population mondiale est passée de 1 à 7 milliards d’habitants ; une croissance inédite mais finalement plus limitée.

La prise de conscience permise par le rapport Meadows sera progressive, et la question de la croissance et de sa nature deviendra alors une question primordiale dans le débat économique. Encore aujourd’hui, quand on parle de croissance idéale, on pense à l’époque « bénie » des Trente Glorieuses. Les fruits que cette croissance a apporté ont largement bénéficié à la société, laissant un mirage d’âge d’or, mais de cette croissance apparaît aussi comme cause un modèle productiviste trop gourmand. Un modèle de croissance tel quel est intenable aujourd’hui, compte tenu du défi environnemental qui se dresse face à nous. Alors plutôt que de souhaiter un retour des Trente Glorieuses, il serait pertinent de penser un nouveau modèle de croissance !

 

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Guillaume Jeny