Asie centrale

L’Asie centrale est une sous-région du continent asiatique. Elle est principalement constituée de cinq pays, tous des anciennes Républiques soviétiques : le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et le Kirghizistan. On peut même y inclure certaines parts de l’Afghanistan, de la Chine continentale (Xinjiang) et de l’Iran.

Introduction

En 1904, le géographe britannique Halford Mackinder théorisait, dans son article The Geographical Pivot of History, le concept de « Heartland ». Selon lui, l’Asie centrale constituait le pivot stratégique du monde, un « îlot mondial » qu’il fallait impérativement contrôler pour dominer le destin planétaire.

Plus d’un siècle plus tard, cette région – située au cœur du continent eurasiatique – continue d’alimenter les analyses géopolitiques contemporaines. En effet, si elle reste un espace enclavé, sans accès direct à la mer, avec les contraintes logistiques et économiques que cela implique, l’Asie centrale n’en est pas moins riche en ressources naturelles (uranium, gaz, pétrole, minerais) et constitue une zone de diversité ethnique, religieuse et culturelle remarquable, où coexistent Ouzbeks, Kazakhs, Kirghizes, Turkmènes et Ouïghours, ainsi que sunnites, chiites et chrétiens orthodoxes. L’Ouzbékistan, avec ses 35 millions d’habitants, est le plus peuplé de ces États, suivi par le Kazakhstan et ses 20 millions d’habitants.

Du fait de sa position centrale, cet espace est directement influencé par les dynamiques géopolitiques des puissances voisines, en particulier la Russie et la Chine, qui y projettent leurs intérêts stratégiques. L’impact de la guerre en Ukraine, par exemple, s’est fait sentir jusque dans les villes d’Asie centrale, où sont venus se réfugier des migrants russes ou ukrainiens.

Dans ce contexte, il est légitime de se demander : l’Asie centrale est-elle aujourd’hui un véritable pivot de la géopolitique mondiale, ou bien reste-t-elle un espace dominé, traversé par des forces qui la dépassent ?

Pour y répondre, il convient d’analyser d’abord le poids historique de cette région dans les grands conflits géopolitiques, avant d’évaluer son intégration dans la mondialisation contemporaine et, enfin, d’examiner les enjeux stratégiques qui en feront peut-être, demain, un centre de gravité du continent eurasiatique.

Un espace au cœur d’enjeux conflictuels

L’Asie centrale occupe une place stratégique

Située au carrefour de la Russie, de la Chine, du Moyen-Orient et du sous-continent indien, l’Asie centrale occupe une place stratégique. Depuis le XIXe siècle, cette région a été au cœur de grandes rivalités impériales, servant tour à tour de zone tampon, de champ d’expérimentation idéologique et de terrain d’affrontements militaires. Son importance ne tient pas seulement à sa position géographique, mais aussi aux ressources naturelles qu’elle recèle et à sa proximité avec des zones de tensions majeures.

Dès le XIXe siècle, l’Asie centrale est intégrée dans le « Grand Jeu » qui oppose l’Empire russe à l’Empire britannique. Chacune des deux puissances cherche à étendre son influence dans cette région charnière, Moscou avançant depuis le nord, Londres redoutant pour sa part une menace sur les Indes britanniques. L’enjeu est double : contrôler des territoires qui constituent des marches stratégiques et empêcher l’adversaire d’en faire un tremplin militaire.

Cette rivalité aboutit à l’annexion progressive des khanats d’Asie centrale par la Russie, qui en fait une extension de son empire. Cette dynamique d’intégration se prolonge au XXe siècle avec l’URSS, qui fait de l’Asie centrale non seulement une périphérie administrative, mais aussi un outil de son projet politique, économique et militaire.

Un territoire clé de la stratégie du régime soviétique

Sous l’ère soviétique, l’Asie centrale devient en effet un territoire clé de la stratégie d’aménagement et de développement du régime. Les Républiques socialistes centrasiatiques sont spécialisées dans certaines productions, notamment agricoles, selon une logique de division du travail au sein de l’Union.

L’exemple emblématique de cette politique est celui de l’Ouzbékistan, transformé en gigantesque champ de coton dans le cadre de la campagne des terres vierges lancée en 1954. Ce projet vise à accroître l’autosuffisance de l’URSS, mais il se fait au prix d’un désastre écologique majeur, notamment avec l’assèchement progressif de la mer d’Aral. La région est également mobilisée pour les grandes ambitions technologiques de l’Union soviétique, comme en témoigne la construction du cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, d’où sont lancés les premiers vols spatiaux, dont celui de Youri Gagarine.

L’Asie centrale n’est donc pas une simple périphérie passive, mais bien un élément constitutif de la puissance soviétique, intégré à son appareil militaire, économique et symbolique. La Russie reste ainsi investie et proche des pays de l’Asie centrale, essayant de garder une coopération économique et militaire de proximité. Cette volonté se manifeste par exemple en 2021 au Kazakhstan, lorsque la Russie intervient à la demande du Kazakhstan qui faisait face à de grandes manifestations contre le pouvoir.

L’Afghanistan illustre de manière saisissante la centralité géopolitique de cette région

Si ce pays ne fait pas formellement partie de l’Asie centrale ex-soviétique, il en est le prolongement méridional et partage avec elle de nombreux enjeux. Dans le contexte de la guerre froide, l’intervention soviétique en 1979 inaugure une décennie de conflit sanglant, où l’URSS s’enlise face à une guérilla soutenue par les États-Unis, épaulés par l’Arabie saoudite et le Pakistan.

Cette guerre est souvent considérée comme l’un des facteurs majeurs du déclin soviétique, tant elle révèle les limites de la projection de puissance de Moscou. Par la suite, c’est au tour des États-Unis d’y intervenir après les attentats du 11 septembre 2001, dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

Pendant deux décennies, Washington s’efforce de stabiliser l’Afghanistan, en s’appuyant notamment sur des bases militaires installées dans plusieurs pays d’Asie centrale. Cette volonté échoue finalement en 2021, avec le retour au pouvoir des talibans. Ainsi, l’Afghanistan, « tombeau des empires », devient un théâtre où s’enchaînent les tentatives de domination extérieure, chacune se heurtant aux réalités géographiques, tribales et politiques du terrain.

Sur le plan interne, les pays de l’Asie centrale restent tout de même des pays qui coopèrent bien entre eux. Ainsi, il y a peu de revendications territoriales problématiques qui pourraient venir déstabiliser la région de l’intérieur et semer les graines de la discorde entre ces pays.

De plus, les relations entre les deux grandes puissances voisines, la Chine et la Russie, demeurent bonnes, voire très bonnes, donc il n’y a pas de risque d’embrasement ou d’affrontement qui pourrait déstabiliser la région. Il reste vrai tout de même que la Russie ne voit pas d’un très bon œil l’implémentation croissante des corridors chinois dans une zone qu’elle considérait encore il y a quelques années comme sa chasse gardée.

Un espace convoité et intégré de façon ambivalente dans la mondialisation

Depuis la fin de la guerre froide et l’éclatement de l’URSS en 1991, les pays d’Asie centrale sont devenus des États indépendants, mais confrontés à de puissantes contraintes géopolitiques, économiques et territoriales. S’ils sont désormais partie prenante d’un monde globalisé, cette intégration à la mondialisation se fait de manière inégale et souvent asymétrique.

Loin d’être des acteurs majeurs de cette mondialisation, ils en sont souvent les objets, tiraillés entre plusieurs puissances extérieures qui cherchent à capter leurs ressources, orienter leurs flux et parfois même peser sur leurs choix politiques.

Aujourd’hui, même les États-Unis et l’UE viennent rivaliser avec les Chinois et les Russes pour la signature de contrats d’exploitation. La Turquie essaye aussi d’augmenter sa présence, au vu de sa proximité culturelle et linguistique avec les populations turcophones de la région.

Des territoires riches en ressources

Les États d’Asie centrale disposent en effet d’un sous-sol particulièrement riche qui suscite l’intérêt des puissances économiques et industrielles. Le Kazakhstan, en particulier, est devenu un acteur incontournable dans certains secteurs stratégiques. Il est le premier producteur mondial d’uranium, dispose d’importantes réserves de pétrole et de gaz, ainsi que de nombreux minerais rares. L’Ouzbékistan et le Turkménistan sont également dotés de vastes ressources énergétiques, notamment gazières.

Pourtant, cette richesse n’a pas suffi à faire émerger une véritable puissance économique régionale. En effet, ces États sont enclavés, ce qui limite fortement leur capacité à commercer par eux-mêmes et les rend dépendants des pays voisins pour l’exportation de leurs ressources. Cette dépendance logistique renforce leur vulnérabilité géopolitique et limite leur autonomie dans les circuits de la mondialisation. De plus, certains gisements sont parfois difficiles à exploiter et peuvent porter préjudice à certains projets.

Par exemple, l’oléoduc Chine-Kazakhstan n’a pas pu être rentabilisé, car la production a peu augmenté. Il est possible ici de faire le parallèle avec les pays arabes du Golfe qui, à partir de leurs immenses ressources en hydrocarbures, sont tout de même parvenus à bâtir une économie compétitive et à se munir d’atouts très solides, sur le plan technologique, financier, diplomatique, etc.

Les puissances extérieures cherchent à accroître leur influence

Cette vulnérabilité de l’Asie centrale est exploitée par des puissances extérieures qui cherchent à accroître leur influence dans la région. La Russie, tout d’abord, continue de considérer l’Asie centrale comme son « étranger proche ». Les liens historiques, linguistiques, culturels et migratoires perdurent, mais c’est surtout sur le plan énergétique que la dépendance s’exerce.

De nombreux gazoducs et oléoducs reliant l’Asie centrale à l’Europe passent encore par le territoire russe, ce qui confère à Moscou un levier stratégique important. Dans les années 1990 et 2000, la Russie a ainsi pu freiner ou rediriger certains projets énergétiques concurrents, maintenant ainsi son contrôle sur les flux d’exportation des hydrocarbures centrasiatiques. Cela lui a aussi permis de garder la main sur les mannes d’hydrocarbures en direction de l’Europe, afin de créer un rapport de dépendance en sa faveur.

La Russie n’est pas seule à convoiter cette région

La Chine s’est imposée depuis une quinzaine d’années comme un acteur incontournable, notamment à travers l’ambitieux projet des nouvelles routes de la soie. Pékin cherche à développer des corridors de transport terrestre reliant la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, en construisant routes, pipelines, voies ferrées et zones industrielles. L’objectif est double : sécuriser ses approvisionnements énergétiques en diversifiant les itinéraires et structurer un vaste espace économique eurasiatique sous influence chinoise.

L’Asie centrale devient alors une zone de transit stratégique, mais aussi un débouché pour les excédents industriels chinois. Le Kazakhstan reste d’ailleurs de loin le premier partenaire commercial de la Chine dans la région. Cette présence économique s’accompagne de prêts massifs, de projets d’infrastructures financés par Pékin, mais aussi d’une dépendance croissante des États centrasiatiques à l’égard du géant chinois. Certains États, notamment le Kazakhstan, tentent de tirer leur épingle du jeu, en faisant jouer la concurrence entre la Chine et la Russie à leur profit.

Ainsi, l’Asie centrale est pleinement insérée dans des logiques mondialisées, mais cette insertion se fait dans un rapport de dépendance, voire de subordination. Elle exporte essentiellement des matières premières brutes et importe des produits manufacturés, sans véritable montée en gamme ou industrialisation locale.

Certains pays dépendent aussi beaucoup des transferts d’épargne de la diaspora, à l’instar du Tadjikistan. De plus, les rivalités d’influence entre puissances étrangères – Russie, Chine, États-Unis, Turquie, Iran – transforment la région en un espace de compétition stratégique. L’intégration à la mondialisation, loin d’apporter autonomie et prospérité, tend à reproduire des rapports inégalitaires hérités de l’histoire impériale et soviétique.

Un espace au cœur d’enjeux stratégiques d’avenir

Au-delà de son rôle historique et de sa situation actuelle de région convoitée, l’Asie centrale apparaît de plus en plus comme un espace stratégique de première importance pour les décennies à venir. Si les rivalités de puissances s’y maintiennent, elles se doublent désormais de défis nouveaux : environnementaux, sécuritaires, politiques et géoéconomiques. Cette mutation place les États centrasiatiques dans une position délicate, mais aussi potentiellement centrale dans l’équilibre du continent eurasiatique.

L’un des enjeux majeurs pour l’avenir de l’Asie centrale est d’ordre environnemental

Héritage direct de la période soviétique, la région est confrontée à des catastrophes écologiques d’ampleur. Le cas de la mer d’Aral est emblématique. Autrefois quatrième plus grande mer intérieure du monde, elle a été progressivement asséchée à partir des années 1960 en raison de la surexploitation des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria pour les besoins de l’agriculture intensive, en particulier la culture du coton en Ouzbékistan.

Ce désastre écologique a entraîné l’apparition de tempêtes de sable salé, la disparition de la faune halieutique, l’augmentation des maladies respiratoires chez les populations locales et l’effondrement d’activités économiques régionales.

L’Asie centrale est aussi menacée par la désertification, la fonte des glaciers et la raréfaction de l’eau, qui pourraient devenir des facteurs de tensions internes, voire de conflits entre États. Ces défis obligent les gouvernements à repenser leur modèle de développement, trop longtemps fondé sur l’extractivisme, et à intégrer la durabilité environnementale dans leur stratégie.

D’un autre côté, cela peut être une opportunité de diversifier davantage leurs modèles économiques, pour espérer atteindre le statut de puissances régionales et ainsi réduire leur dépendance vis-à-vis de leurs voisins.

La région cherche à mieux s’organiser pour affirmer son autonomie

L’un des outils principaux de cette tentative de coopération régionale et continentale est l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), créée en 2001 autour de la Chine, de la Russie et de plusieurs pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, rejoints ensuite par d’autres, comme l’Inde et le Pakistan).

L’OCS se veut un contrepoids aux institutions occidentales, notamment à l’OTAN, et repose sur une logique de non-ingérence, de souveraineté nationale et de lutte commune contre les « trois fléaux » : le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme religieux. Ce mode de fonctionnement s’inscrit dans ce que l’analyste Joshua Cooper Ramo a appelé le « consensus de Pékin », en opposition au « consensus de Washington ». Il s’agit d’un modèle où la croissance économique et la stabilité politique priment sur les exigences de démocratie libérale ou de droits humains, et qui séduit nombre de régimes autoritaires ou semi-autoritaires d’Asie centrale.

Ce repositionnement géopolitique traduit une ambition plus large : faire de l’Asie centrale non plus une simple périphérie, mais un acteur actif dans l’architecture régionale. Le Kazakhstan, par exemple, cherche à jouer un rôle de médiateur dans les relations internationales, en accueillant des négociations sur la paix (comme les pourparlers sur la Syrie à Astana), en promouvant un discours multilatéraliste et en investissant dans l’innovation technologique et l’énergie verte. Une grande ligne ferroviaire liant la Chine à la Russie et à l’Europe, passant par le Kazakhstan, a ainsi été construite.

Les pays de la région commencent également à tisser entre eux des liens économiques et diplomatiques plus étroits, en dehors des puissances tutélaires, comme en témoigne le développement de forums centrasiatiques intergouvernementaux.

Les enjeux sécuritaires futurs risquent de placer l’Asie centrale au cœur des préoccupations géopolitiques mondiales

Le retrait américain d’Afghanistan en 2021 a laissé place à une incertitude grandissante sur la stabilité de cette zone frontalière. La crainte de voir s’y développer des groupes terroristes transnationaux ou des trafics illicites alimente la volonté des États centrasiatiques de renforcer leurs dispositifs de sécurité.

Dans ce contexte, le rôle des armées, des services de renseignement et des alliances régionales devient crucial, tout comme l’enjeu de contrôler les mouvements migratoires, les flux d’armes et les réseaux mafieux.

Conclusion

L’Asie centrale n’est pas seulement un espace de transit ou une réserve de ressources : elle est en train de devenir un acteur stratégique, pris dans une double dynamique de vulnérabilités à surmonter et de leviers à activer. Les choix qu’elle effectuera – en matière d’environnement, de gouvernance, de coopération régionale – détermineront en grande partie sa capacité à s’imposer comme pôle d’équilibre dans le nouvel ordre mondial.

 

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