Situé au cœur de l’océan Indien, le canal du Mozambique sépare le Mozambique, l’île de Madagascar, les Comores, Mayotte et les Glorieuses. Il s’étale sur 1 600 km de long et 420 km de large. Par sa situation principalement, le contrôle du canal comporte trois enjeux majeurs : le contrôle d’une voie maritime stratégique, l’accès aux ressources naturelles et l’affirmation d’une influence géopolitique et militaire.
Le canal du Mozambique : un passage d’importance pour le commerce mondial
Un hub historique mondial
Historiquement, le canal du Mozambique fut un véritable hub mondial. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il s’agissait de l’une des routes commerciales les plus utilisées du monde, par le contournement du cap de Bonne Espérance. Toutefois, le canal de Suez est ouvert en 1869 et induit une déportation du trafic. Le canal du Mozambique demeure aujourd’hui un haut lieu du trafic commercial international. En effet, en quelques chiffres, le canal, c’est environ 5 000 navires par an et 30 % du trafic pétrolier mondial.
À partir de 2013, le trafic se structure autour de la mise en place d’une autoroute maritime reliant le Kenya, la Tanzanie, le Mozambique et l’Afrique du Sud aux pays de la Commission de l’océan Indien (COI). Ces flux importants ont nécessité une régulation régionale. Ainsi, la Banque mondiale et l’UE ont financé la création d’un centre de coordination régionale d’observation maritime, basé au Cap, ayant pour prérogative principale la régulation des flux.
Les évolutions géopolitiques récentes accroissent son importance
Si le canal fut un temps délaissé au profit de la mer Rouge et du canal de Suez, la situation a tendance à s’inverser désormais. De fait, les risques liés au passage par la mer Rouge induisent une déportation croissante des flux vers la route par le Cap. Les compagnies d’armement doivent en effet envisager trois risques majeurs associés au passage par la mer Rouge :
- des risques techniques, liés à la surfréquentation du canal de Suez ;
- des risques politiques, cristallisés par des conflits régionaux multiples ;
- des risques sécuritaires, incarnés par la piraterie.

Malgré l’allongement significatif du temps de navigation, le contournement de l’Afrique est devenu un choix économiquement intéressant. Ce choix est d’autant plus intéressant que les prix du carburant baissent, incitant à ne pas forcément privilégier la route la plus courte. Le canal du Mozambique pourrait bien retrouver sa qualité de principale route commerciale mondiale.
Un eldorado maudit ?
Un autre enjeu associé au contrôle du canal du Mozambique est de mettre la main sur les ressources riches qu’il renferme.
La « nouvelle mer du Nord »
Tout d’abord, le canal du Mozambique regorge d’hydrocarbures. Souvent surnommés « nouvelle mer du Nord », les sous-sols du canal représenteraient 6 à 12 milliards de barils de pétrole.
La zone est ainsi investie par une myriade d’investisseurs internationaux. Total a, par exemple, développé le projet « Mozambique LNG ». Celui-ci représente un investissement de 20 milliards d’euros. Il fut cependant suspendu en 2021 en raison des instabilités régionales (voir ci-après). ENI et ExxonMobil se sont aussi intéressés à la zone. Ils ont ainsi développé conjointement le projet Rovuma LNG. Il a fait également l’objet d’une suspension en 2024 pour les mêmes raisons.

Une biodiversité très riche
Le canal du Mozambique se caractérise également par la richesse de ses ressources halieutiques. Selon les études réalisées, la valeur économique annuelle totale des ressources vivantes et des services écosystémiques du canal s’élèverait à 20 milliards $. Néanmoins, les écosystèmes de la région connaissent un déclin progressif. Ils sont abîmés par l’essor de la pêche illégale et de l’industrie de la pêche. Il s’agit d’un défi majeur, car la pêche est une activité centrale d’un point de vue économique et nutritionnel à échelle locale. Ainsi, les pêcheurs artisanaux et de subsistance représentent 70 à 80 % des prises totales.
La situation n’est pas facilitée par l’appétit économique des géants de la pêche chinois, qui entretiennent une relation de collusion avec les autorités mozambicaines. En 2017, les entreprises chinoises ont multiplié par deux les capacités d’accueil du port de Beira. Au contraire, l’UE tente de limiter la surpêche. Elle prône la signature d’accords de pêche contraignants avec les pays limitrophes du canal. L’objectif ? Lutter contre la surpêche en donnant des contreparties financières aux États concernés.
Une mine d’or
Enfin, le canal est riche de ses ressources en minerais. Ces derniers sont au cœur de la transition énergétique actuelle et font du canal une vraie mine d’or. Le Mozambique est ainsi le deuxième producteur de charbon du continent africain. Toutefois, force est de constater que le secteur est bien en deçà de son potentiel en raison d’une gouvernance publique peu attractive pour les investisseurs et d’infrastructures qui demeurent insuffisantes.
Des instabilités géopolitiques dans le canal du Mozambique
Des possessions françaises contestées
La France exerce sa souveraineté sur quatre des cinq îles éparses (Bassas da India, Europa, Juan de Nova et les Glorieuses). Elles participent à la puissance française. Elles représentent en effet 42 km2 de terres pour 360 000 km2 de ZEE. Depuis 2007, elles font partie des Terres australes et antarctiques françaises.
Cependant, les revendications régionales sur ces territoires français se multiplient alors que toujours plus de ressources sont découvertes. Ainsi, Madagascar revendique les quatre îles. Les Comores revendiquent la souveraineté sur Mayotte.

Le cas des Comores
Le cas des Comores traduit la réactivation d’un contentieux historique, né dès la décolonisation et la séparation des Comores et de Mayotte en 1975. Si la France a passé un accord pour encadrer les arrivées de migrants comoriens en échange d’une aide au développement de 130 millions d’euros en 2019, les incidents se multiplient.
En 2011, Mayotte devient le 101e département français. La même année, les Comores signent un accord tripartite avec le Mozambique et la Tanzanie pour établir les limites de la ZEE, sans prise en compte de la souveraineté française. De même, en 2018, l’ambassade de France suspend les délivrances de visas.
Le cas des îles Éparses
Depuis les années 1970, Madagascar revendique la souveraineté sur les îles Éparses. Cette revendication est approuvée par l’ONU en 1972. Néanmoins, ces îles représentent 6 % de la ZEE française. De fait, la France n’entend pas abandonner sa souveraineté. Elle met ainsi en œuvre une politique de sanctuarisation écologique des îles Éparses. Celle-ci se traduit par une mise en avant des valeurs écologiques des îles et une politique de protection environnementale.
En 2009, les deux gouvernements signent un accord sur l’île Tromelin qui prévoit une cogestion de la ZEE. Toutefois, l’accord est un échec. En 2020, lors d’une visite sur l’archipel, Emmanuel Macron clôt le débat en affirmant : « Ici, c’est la France. »
Finalement, la réponse française se concentre sur la protection de l’environnement marin du canal. En 2020, elle impose un strict contrôle de l’exploitation des ressources halieutiques et interdit les forages et les recherches pétrolières. Plus concrètement, la France institue une présence militaire permanente pour protéger les ZEE contre la pêche INN, la piraterie, les trafics illicites et l’immigration illégale.
Luttes d’influence dans le canal du Mozambique
La Chine
Pékin appuie sa politique africaine sur trois moteurs :
- le développement d’un portefeuille de coopérations institutionnelles très diverses ;
- des prêts importants pour le financement d’infrastructures essentielles ;
- des visites et échanges de haut niveau.

Ainsi, la Chine a investi massivement dans des infrastructures à Maputo, dans l’aéroport de Xaixai, à Beira. Huawei a construit un centre de données au Mozambique. De plus, Pékin promeut le désenclavement des économies minières de Zambie et du Zimbabwe. En 2016, la CNPC et l’ENH signent un accord-cadre, et la CNPC obtient 30 % du projet Rovuma LNG.
La Chine entend se rendre indispensable auprès des économies locales. Aussi, 15 % de la dette extérieure du Mozambique sont des créances chinoises. La Chine est également devenue le premier partenaire commercial de Madagascar. Pékin s’appuie enfin sur la construction d’une diaspora locale, qui se compose aujourd’hui de près de 100 000 Chinois.
La Russie
La stratégie du Kremlin se centre sur l’octroi de services de sécurité/communication en échange de ressources naturelles et/ou d’un soutien lors de votes au Conseil de sécurité de l’ONU. La Russie a plutôt tendance à cibler Madagascar. En 2019, elle lui apporte son soutien lors de la conférence « les îles de l’espoir », centrée sur la restitution des îles Éparses à Madagascar.
La même année, l’ACEPA est créée à l’occasion du sommet Russie-Afrique de Sotchi. Néanmoins, si le Mozambique est l’illustration de la stratégie économico-sécuritaire déployée par la Russie, le pays est aussi le premier exemple d’échec du groupe Wagner.
L’Inde
Par sa proximité géographique, l’Inde est un acteur incontournable de la stabilité régionale. Assurer des alliances régionales est une priorité dans la perspective géostratégique de l’Inde, marquée par sa stratégie maritime dans l’océan Indien et sa rivalité historique avec la Chine. De plus, l’Inde jouit d’une communauté très développée à Madagascar. Delhi entend ainsi développer ses relations diplomatiques avec l’île. En 2021, les deux États signent un accord visant à organiser la formation des forces spéciales malgaches par l’Indian Navy.
De même, l’Inde a signé un accord avec les États-Unis, en 2016, pour faciliter l’accès à des installations militaires américaines dans l’océan Indien. Enfin, l’Inde s’est accordée avec Maurice et les Seychelles pour permettre aux forces indiennes de patrouiller dans leurs eaux territoriales. Au-delà de la dimension militaire, la région intéresse aussi l’Inde pour ses ressources gazières. Les exploiter permettrait en effet à l’Inde de diversifier et sécuriser ses approvisionnements, qui dépendent actuellement du Qatar.
La France
L’objectif principal de la France dans la région est le renforcement de ses liens avec Maputo pour contrebalancer la présence chinoise. L’Agence française de Développement et les entreprises privées sont très impliquées et multiplient les investissements. Le gouvernement français déploie également une aide directe pour traiter des enjeux sécuritaires.
Ainsi, en 2021, Emmanuel Macron a proposé une aide pour la lutte contre le terrorisme. La stratégie française s’appuie sur une coopération régionale avec la contribution française à une plus grande intégration économique des îles de l’océan Indien avec la façade est-africaine. Par exemple, la France a développé un réseau régional de câbles Internet haut débit, appelé METISS.
Les États-Unis
Étonnamment, les États-Unis s’illustrent par leur discrétion régionale. Ils sont un partenaire certes discret, mais influent. Ainsi, la Maison-Blanche multiplie les coopérations avec le Mozambique, en matière d’assistance humanitaire, juridique et sécuritaire, d’agriculture, de lutte contre le VIH…
En 2017, la DEA a ouvert un bureau à Maputo. De même, en 2019, l’armée américaine a organisé un exercice interarmes régional, appelé Cutlass.

La problématique du trafic de drogues
Le canal se situe sur la route sud de l’héroïne. Il fait le lien entre les zones de production afghanes et l’Afrique australe. La plateforme mozambicaine représente des transbordements de 40 tonnes d’héroïne par an, soit 100 M$. En 2021, la frégate française Nivôse a intercepté plus de 300 kg de drogues au large du Mozambique. Les saisies se multiplient aussi à Maurice et aux Seychelles, qui figurent parmi les pays ayant le plus fort taux de prévalence de consommation d’héroïne.
Le cannabis est également au cœur du trafic régional. Madagascar est en effet un grand producteur et exportateur régional de cannabis.
Les insurrections islamistes dans la région du Mozambique
Depuis le début des années 2005, un activisme islamiste remet en cause la stabilité régionale. Si les autorités, mozambicaines notamment, ont d’abord minimisé la question, celle-ci s’est rapidement transformée en insurrection.
Ces actions prennent leurs racines dans :
- les traditions rebelles du Nord du Mozambique ;
- les écarts de développement entre nord marginalisé et sud plus développé ;
- la préemption de la rente gazière par l’élite gouvernementale.
En 2020, le Mozambique est victime d’une vague d’attentats meurtriers. Les autorités mozambicaines se retrouvent rapidement submergées et dans l’incapacité de contenir l’insurrection du Cabo Delgado. La SADC a proposé son aide qui lui a été refusée. Les autorités mozambicaines lui ont préféré des entreprises de mercenariat type Wagner. En 2021, la ville de Palma tombe aux mains des islamistes.
Conséquence ? Le départ de Total. Par ailleurs, la communauté internationale se mobilise autour d’une offre de services que le gouvernement mozambicain ne peut plus refuser. Le conflit du Cabo Delgado est aujourd’hui en voie d’internationalisation, investi notamment par les forces rwandaises.
Conclusion
Ainsi, le canal du Mozambique tend à devenir un haut lieu stratégique. Son positionnement géographique charnière et ses ressources pourraient lui permettre de redevenir un hub mondial, au gré des instabilités géopolitiques qui secouent la mer Rouge. L’enjeu est désormais de stabiliser la région, sujette à une conflictualité interne non négligeable, pour attirer de potentiels investisseurs et permettre un développement régional via l’intégration économique.



