Plateforme offshore et méthanier de GNL opérant dans les eaux du Mozambique

Le 13 novembre 2022, le président mozambicain Nyusi a annoncé le début de la première exportation de GNL hors du Mozambique. Un signal fort pour un des pays les plus pauvres du monde (l’IDH est de 0,35, soit le 171e mondial, et le PIB/habitant ne dépasse guère les 250 $), qui pourrait voir ses taux de croissance décupler dans les prochaines années grâce à son potentiel gazier exceptionnel. Toutefois, ces opportunités hydrocarburées attisent les convoitises et sèment la discorde dans un pays déjà en proie à de trop nombreux défis.

Le Mozambique : un pays aux multiples facettes

Un pays jeune, marqué par la colonisation…

Ce pays d’Afrique du Sud-Est de plus de 33 millions d’habitants a une histoire marquée par la colonisation portugaise. En effet, les Portugais, et notamment Vasco de Gama, sont arrivés sur les côtes mozambicaines dès 1498 où ils ont créé divers comptoirs commerciaux et ont mis en place l’esclavage dans le cadre de la « droiture portugaise ».

Or, en 1964, une guerre d’indépendance est déclarée par le FRELIMO (Frente de Libertaçao de Moçambique, soit Front de libération du Mozambique), un parti politique communiste. Cette guerre dura jusqu’au 25 juin 1975, date à laquelle le Mozambique obtient son indépendance à la suite de la révolution des œillets au Portugal. Le pays devient alors un régime communiste avec un parti unique, le FRELIMO.

Toutefois, dès 1977, le Mozambique voit éclater une nouvelle guerre sur son sol. Elle oppose le parti au pouvoir et le RENAMO (Resistencia Nacional Moçambicana), un parti anti-marxiste soutenu notamment par l’Afrique du Sud et la Rhodésie. Au total, cette guerre fera près d’un million de morts en 15 ans. Elle amènera ensuite les économistes à ériger le Mozambique en tant que pays le plus pauvre du monde en 1986.

… qui rêve aujourd’hui de plénitude économique

Selon le FMI, le Mozambique a enregistré en 2023 un taux de croissance de son PIB de 5 %. Ce chiffre devrait s’accroître légèrement en 2024 pour atteindre les 5,2 % et porter le PIB mozambicain à 18,41 milliards de $ (soit 22,5 fois moins que son voisin l’Afrique du Sud). La croissance du pays est en grande partie soutenue par les industries extractives (+ 18,6 % en 2024 par rapport à 2023) et le Mozambique cherche ainsi à poursuivre son objectif de consolidation budgétaire.

Enfin, le Mozambique possède un des taux de fécondité les plus élevés au monde (4,64 enfants par femme). Cela pourrait lui permettre, à court terme, de jouir d’une fenêtre d’opportunité démographique. D’autant plus que le pays est en train de développer deux énormes projets d’extraction de GNL au large de ses côtes.

Des opportunités économiques énormes au Mozambique

Un réservoir de GNL infini

Après la découverte des premiers gisements d’hydrocarbures au début des années 2000, le Mozambique s’est vu attribuer le surnom de « futur Qatar africain », un surnom qu’il tarde à justifier. Néanmoins, les estimations des réserves de gaz du pays s’élèvent à près de 5 000 milliards de mètres cubes sur deux sites offshore au Nord du pays. En plus de ces deux gisements, les champs de Pande et de Temane sont exploités dans le sud depuis 2004 par la société sud-africaine Sasol. Cette dernière achemine le gaz vers la région du Gauteng via un gazoduc.

Cette promesse gazière a permis au gouvernement de signer une série d’accords commerciaux avec divers pays pour son gaz. Il opte aussi pour cette stratégie concernant les ressources dont le pays dispose en abondance. Dès 2007, dans le cadre d’une coopération Sud-Sud, le gouvernement a signé un accord avec la multinationale minière brésilienne Vale. Elle a pour but développer la mine de charbon de Moatize dans le Nord-Ouest du pays.

Des projets lancés par des pays extérieurs

Mais c’est en Europe, en Asie et aux États-Unis que Maputo va trouver ses plus gros clients. Effectivement, il y a trois principaux projets d’extraction du GNL offshore dans la province du Cabo Delgado, au Nord du pays. Un projet dirigé par l’américain ExxonMobil, intitulé Rovuma LNG. Un autre projet dirigé par l’italien ENI, nommé Coral-Sul FLNG. Enfin, le plus grand projet, Mozambique LNG, mené par TotalEnergies (26,5 % des parts), le Japonais Mitsui (20 %), le Thaïlandais PTTEP (8,5 %), trois compagnies indiennes (pour 30 %) et, enfin, l’État du Mozambique, à hauteur de 15 %.

Mozambique LNG constitue le plus gros investissement privé jamais réalisé sur le continent africain (23 milliards de $). De plus, sa capacité d’extraction annuelle (13 mégatonnes de GNL) représente plus du quart de l’objectif de TotalEnergies (50 Mt). Les réserves colossales du Mozambique sont donc aussi une aubaine pour l’UE, récipiendaire du gaz.

Retrouver notre article sur les enjeux gaziers

 

Un rôle géopolitique à jouer

Si le Mozambique doit avant tout chercher à se développer économiquement. Sa situation géographique pourrait être un atout de taille, pour ses débouchés commerciaux, mais aussi dans une perspective plus géopolitique. Le Mozambique se situe de part en part du canal éponyme. Il apparait comme étant un des verrous de l’Indopacifique. Maputo pourrait ainsi devenir un carrefour commercial dans les décennies à venir.

Déjà actuellement, le canal du Mozambique représente 30 % du commerce mondial de pétrole. Ce qui représente 6 à 12 milliards de barils vendus chaque année et 5 000 m3 de gaz. Tous les ans, plus de 5 000 navires l’empruntent pendant 1 600 km. Or, seulement quatre pays disposent d’une souveraineté sur ce canal : le Mozambique, les Comores, Madagascar et… la France. C’est cette dernière qui contrôle une grande partie de ce canal grâce à sa ZEE (2ème derrière les États-Unis) et ses îlots confettis (Mayotte, Europa, Bassas da India, les Glorieuses et Juan de Nova).

Cette bordure de l’Indopacifique est une zone de tension sur fond de convoitises entre grandes puissances. La Chine cherche à sécuriser la zone dans le cadre de l’expansion de son projet BRI. Pékin a d’ores et déjà intensifié sa présence militaire et commerciale avec des IDE à Madagascar, aux Comores et au Mozambique. Ce dernier pourrait donc avoir un rôle à jouer en tant que nouvelle plateforme maritime du sud de l’Afrique. Toutefois, beaucoup d’analystes s’accordent à dire que cela reste pour le moment un vœu pieux, en raison de multiples défis endémiques.

Les nouvelles routes de la soie chinoise

 

Le développement économique du Mozambique freiné par un phénomène de straddling

Les défis liés aux matières premières

La manne gazière dont pourrait jouir le Mozambique risque d’engendrer une croissance sans développement. Le Mozambique se classe comme huitième pays avec le pire IDH du monde. Le pays est donc est un weak state et fait partie du groupe des 47 pays les moins avancés au monde. La moitié de la population vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. L’économie et la politique sont encore aux mains d’une très petite élite descendant des assimilados, les Africains « assimilés » par les Portugais pendant la période coloniale.

Le pays s’apparente ainsi à une kleptocratie où règne le clientélisme. Le manque criant d’infrastructures est aussi un frein au développement. La volatilité des cours des matières premières (gaz) ne permet pas à Maputo de baser toute son économie sur ses hydrocarbures. Le pays est cofnronté à la « malédiction des matières premières ». L’auteur de cette expression, Philippe Chalmin, explique aussi dans Matières premières et échanges internationaux que « le problème de l’Afrique n’est pas d’avoir des matières premières, c’est de n’avoir que des matières premières ».

Des problèmes économiques plus large

Ainsi ce constat global sur le continent africain peut s’appliquer au Mozambique qui n’a pas encore diversifié son économie. Celle-ci risque d’instaurer une trop forte dépendance à la rente gazière si le pays primarise totalement son économie. Le pays est aussi en proie à l’entrisme des puissances exogènes, attirées, comme des vampires, par les multiples ressources.

L’aide des IDE a permis au pays de faire quelques progrès économiques au début des années 2010. Il a notamment eu une croissance du PIB à plus de 7 % par an. Mais une dette abyssale de deux milliards de $, cachée, a été découverte en avril 2016, révélant les énormes difficultés financières de Maputo. Cette dette était liée à des emprunts opaques réalisés par des entreprises publiques. Elle a conduit le pays à se déclarer en défaut de paiement en janvier 2017.

La crise invisible au Mozambique

Des défis internes liés aux problèmes économiques

Xavier Harel, dans son ouvrage L’Afrique, pillage à huis clos (2006), explique « qu’en Afrique, le pétrole (ou le gaz) n’a jamais rimé avec prospérité, mais avec pauvreté, corruption, instabilité et guerre civile ». Le Mozambique n’échappe pas à cette prédiction. En effet, le pays est en proie à une double guerre civile sur fond de disparités religieuses.

Depuis octobre 2017, le Nord du pays est touché par une insurrection djihadiste menée par le groupuscule Ansar al-Sunna. Ce dernier est relié à l’État islamique depuis juillet 2019. En 2021, une attaque à proximité de Palma (au Nord du pays) a fait plus de 1 400 morts ou disparus, dont 55 employés chargés de la mise en œuvre du projet d’extraction gazière et de liquéfaction. Cette attaque a entraîné la mise en sommeil du projet Mozambique LNG jusqu’en mai 2023. 

Début 2024, 6 % du territoire du Cabo Delgado était contrôlé par la branche mozambicaine de Daech. Ils ont entrainé le déplacement interne de plus de 100 000 personnes (la population du Cabo Delgado était de 2,5 millions). Cette région, où se situent les deux plus grands gisements de GNL du pays, est paradoxalement la plus pauvre du pays. Elle est aussi la plus marginalisée, en partie en raison de sa différence religieuse avec le reste du pays. C’est la seule région majoritairement musulmane (54 % de la population).

Le phénomène de straddling au Mozambique

Le pays fait ainsi face à un phénomène de straddling : un enchevêtrement des causes de conflits. Les aspects économiques, religieux et sécuritaires liés au terrorisme sont les premières causes. La très forte prévalence du sida (12,6 % des adultes sont séropositifs) est aussi un frein au développement.

Enfin, selon l’indice mondial des risques climatiques, le Mozambique figure parmi les cinq pays les plus touchés par des catastrophes naturelles. En 2019, le cyclone Idai a provoqué la mort d’au moins 650 personnes. Il a engendré le déplacement forcé de plusieurs centaines de milliers de Mozambicains. Il a aussi placé plus de 1,8 million de personnes sous assistance humanitaire. Maputo doit donc réussir à surmonter une montagne de défis à l’avenir. Le Mozambique souhaite évidemment sortir du groupe des PMA et devenir un pôle attractif d’Afrique et d’Indopacifique.

Un pays qui reste plein d’espoir

Sur le plan économique

Le Mozambique va donc s’appuyer très fortement sur ses matières premières. Les doutes et les risques liés à cette stratégie sont multiples. Cette dernière permettra tout de même à Maputo de s’insérer durablement dans le commerce mondial. Le pays peut devenir un maillon essentiel des chaînes de valeur globale.

Le Mozambique sera, à n’en pas douter, un partenaire privilégié des grandes puissances en quête de ressources et d’appui géopolitique en Afrique. Son rôle a jouer comme trempli vers l’Indo-pacifique n’est pas à négliger. Charge alors au gouvernement mozambicain, de développer une coopération dite win-win avec ses nouveaux partenaires. Le but étant de consolider ses rapports avec ses partenaires historiques, notamment ses voisins africains. En 2009, Barack Obama, affirmait déjà lors de son discours à Accra que « l’Afrique n’est pas à l’écart des affaires du monde. Elle n’a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions solides ».

Sur le plan sécuritaire

Et, dans cette lignée, Maputo a pu compter sur l’aide de la SADC (Communauté des pays d’Afrique australe). Cette zone d’intégration régionale a envoyé des troupes face à l’État islamique en 2021 dans la province du Cabo Delgado. Ils ont rejoint 1 000 soldats rwandais déjà envoyés par Paul Kagame dans le cadre d’une opération de l’Union africaine.

Sur le plan sécuritaire, les plus grandes puissances pourraient jouer un rôle important dans la lutte face à l’État islamique. En perdition dans sa zone d’influence historique en Afrique, la France a changé son fusil d’épaule sur le continent. E.Macron cherche à mettre en place une nouvelle politique africaine. Il souhiate notamment se rapporcher de nouveaux partenaires comme l’Angola ou le Kenya. La proximité géographique entre le Mozambique et les îles françaises et la présence de TotalEnergies pourraient pousser la France à aider Maputo. D’autant plus qu’elle cherche à s’affirmer comme une puissance de l’Indopacifique.

D’un point de vue environnemental

Si le pays est durement touché par les catastrophes naturelles, il tire parti de son potentiel en ressources pour décarboner son mix énergétique. En effet, près de 60 % de l’électricité du Mozambique provient du barrage de Cahora Bassa sur le fleuve Zambèze.

Selon l’IHA (International Hydropower Association), la production hydroélectrique mozambicaine est la plus importante du continent africain (10% du total). Il reste aussi beaucoup d’espoir autour du potentiel gazier, estimé à 4 250 milliards de m3. Elle ferait du Mozambique le quatrième exportateur mondial de GNL d’ici 10 ans (derrière le Qatar, la Russie et l’Iran). Ce potentiel a notamment été souligné par la Direction du Trésor français dès 2017. Elle affirme que le pays accédera au rang de pays à revenu intermédiaire une décennie après le début de ses exportations. Alors même qu’il compte aujourd’hui parmi les plus pauvres.

Plus encore, le Mozambique pourrait devenir à l’international un lieu extrêmement stratégique en Afrique de l’Est. Il pourrait s’ériger comme alternative à une Afrique du Sud hégémoniste et aux ports embourbés de Durban et Dar-es-Salam. Il  pourrait aussi désenclaver les riches Zimbabwe et Zambie.

 ZOOM : Schéma récapitulatif de la situation du Mozambique

Les enjeux gaziers dans le sud est africain.
Le canal du Mozambique apparait comme une zone très stratégique pour les enjeux gaziers
Mozambique
Légende de la carte ci-dessus

Accéder à tous nos articles de géopolitique