Trafic

Dans l’ombre de la mondialisation et du progrès technologique, une économie parallèle s’est développée, fondée sur les trafics illicites, la corruption et la criminalité organisée. Loin d’être cantonnée aux marges, cette criminalité transnationale infiltre les États, détourne les ressources et fragilise des sociétés entières. Du blanchiment d’argent au trafic de drogues, en passant par la traite d’êtres humains ou encore les cyberattaques, ces phénomènes criminels redessinent les rapports de force à l’échelle mondiale.

Fraudes et corruptions

Les paradis fiscaux

Des montants colossaux échappent chaque année aux contrôles des caisses nationales, du fait des fraudes et des corruptions massives qui gangrènent la plupart des pays, y compris les plus développés. Les progrès financiers et informatiques ont démultiplié ces phénomènes. Les paradis fiscaux en sont une bonne illustration. Ces criminels sont qualifiés de « criminels en col blanc ».

Le blanchiment d’argent

Il faut sortir du mythe qui raconte que ces criminels vivent en marge de la société. Ils font au contraire appel à des entreprises bel et bien réelles pour faciliter leur blanchiment d’argent. L’Afrique reste un des continents les plus affectés par la corruption endémique. Celle-ci est évaluée à près de 90 milliards de dollars par an de flux financiers illicites. Dans de nombreux cas, ces flux viennent financer du terrorisme sur le continent.

Lors de la crise bancaire de 2008, il est apparu que nombre de grandes banques avaient contribué à dissimuler des sommes astronomiques en facilitant le blanchiment d’argent. Le grand problème de cette corruption financière réside dans le fait que ces sommes détournées sont ensuite réinvesties dans l’économie licite, rendant leur traque encore plus compliquée.

Quant aux pots-de-vin, l’ONU les estime à quasiment 1 000 milliards d’euros. Le récent scandale européen Qatargate a montré que même les institutions politiques les plus respectables sont sujettes aux pots-de-vin.

Le détournement de l’aide internationale

Il y a aussi une corruption qui est peu évoquée dans le débat public : le détournement de l’aide internationale. Il s’agit là d’un type de corruption d’une grande gravité, qui empêche l’arrivée d’une aide internationale tant attendue chez ceux qui en ont le plus besoin, pour le profit d’organisations occultes, de mafieux et parfois même de gouvernements corrompus.

Surtout, ce type de corruption crée une méfiance envers les acteurs de l’aide internationale. Les pays les plus affectés sont ceux d’Afrique et du Moyen-Orient. Durant des années, le gouvernement de Bachar Al-Assad aurait manipulé les taux de change pour profiter de millions de dollars d’aide internationale. En République démocratique du Congo, des notables locaux qui servent de partenaires et reçoivent l’aide pour ensuite la distribuer en ont fait une rente.

Plus récemment, le gouvernement israélien a mobilisé cet argument pour justifier son interdiction d’acheminement de l’aide humanitaire à Gaza. Selon lui, cette aide internationale n’aurait que servi les intérêts du Hamas. On peut donc voir que l’aide humanitaire et la corruption qui va avec, dans certains cas, peuvent devenir un prétexte ou un outil politique.

Trafic de drogues

Depuis la crise Covid, on voit de plus en plus une augmentation du trafic de drogues en ligne, avec des services de livraison plus difficiles à surveiller que le trafic de rue traditionnel.

Le cannabis, produit le plus consommé au monde, continue d’avoir beaucoup de succès en Amérique du Nord (États-Unis et Canada), alors que de plus en plus d’États en légalisent l’utilisation. Le Maroc reste le premier producteur mondial de cannabis (35 000 tonnes par an). Il est de loin le premier approvisionneur de l’Europe, principalement en résine de cannabis.

Pour les opioïdes, avec l’héroïne en tête, la production se concentre dans le « Croissant d’Or », formé par l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran. Ces trois pays concentrent 80 % des surfaces cultivées mondiales. À eux s’ajoute la Colombie, pays qui produit et transforme beaucoup l’héroïne, principalement à destination du marché américain, en transitant par le Mexique.

Il y a aussi une explosion des drogues synthétiques, qui sont principalement produites aux États-Unis, en Chine, en Iran et au Mexique. En effet, les drogues de synthèse ont connu un essor considérable ces dernières années. Les laboratoires nécessaires à leur production sont mobiles et discrets. De plus, l’investissement de départ est plus faible (pas d’achat de matières premières), alors que la rentabilité est la même. Surtout, les drogues de synthèse créent plein de microtrafics, avec parfois des consommateurs qui peuvent devenir importateurs, dealers ou chimistes…

Au total, le trafic de drogues s’élève à près de 380 milliards de dollars (chiffres de l’ONU).

Traite d’êtres humains

La traite d’êtres humains générerait encore 150 milliards de dollars par an. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas un fléau qui appartient au passé. C’est encore, dans de nombreux pays, une réalité bel et bien ancrée. Elle s’inscrit dans l’héritage de l’esclavage et de la rente monétaire qui en découle.

Les Balkans ont historiquement été une zone marquée par la traite d’êtres humains, notamment de femmes. Jusqu’à la fin du XXe siècle, des milliers de femmes moldaves, ukrainiennes et roumaines étaient vendues pour être sexuellement exploitées.

Aujourd’hui, le terme de traite d’êtres humains dépasse le cadre de l’exploitation sexuelle des femmes et englobe aussi celle des hommes, l’exploitation domestique et économique, l’exploitation de la mendicité, la vente d’organes et la contrainte à commettre des délits.

Ce phénomène reste présent même chez les pays les plus développés. En France, l’exploitation sexuelle reste présente. Les femmes nigériennes, bulgares et roumaines en sont les principales victimes. Les réseaux sociaux rendent le travail des services policiers et judiciaires encore plus compliqué, avec une anonymisation des victimes. Plusieurs plateformes et sites internet cachent en réalité des systèmes de prostitution et de traite d’êtres humains élaborés, dont les femmes immigrées sont les principales cibles. Le Royaume-Uni, quant à lui, se distingue par un système d’identification des victimes performant.

Trafic d’armes

Plus d’un milliard d’armes à feu sont en circulation dans le monde, un chiffre ayant doublé en 20 ans. Un véritable commerce de la mort, sachant que l’immense majorité de ces armes légères sont aux mains de civils.

Les États-Unis demeurent sans surprise les champions mondiaux du trafic d’armes, loin devant les zones les plus mouvementées du Sahel ou du Moyen-Orient. 13 millions d’armes à feu y sont produites chaque année. Le laxisme des autorités américaines face à ce fléau a d’ailleurs des conséquences sanglantes dans les pays voisins, notamment le Mexique. Ce trafic est facilité par la clémence dont bénéficient les vendeurs d’armes américains, malgré toutes les poursuites judiciaires de l’État mexicain.

La loi sur la protection du commerce légal d’armes à feu

Ainsi, en 2024, une décision de la Cour suprême américaine a considéré que les fabricants d’armes américains bénéficiaient d’une immunité grâce à la loi sur la protection du commerce légal d’armes à feu (PLCAA). Selon ce texte adopté en 2005, les fabricants d’armes ne peuvent être poursuivis pour l’utilisation de leurs produits, aussi criminelle soit-elle.

De plus, la Cour suprême a estimé que le Mexique n’avait pas suffisamment prouvé que les industriels de l’armement encourageaient le trafic illégal d’armes vers le Mexique. Pourtant, les fabricants d’armes mènent des campagnes marketing qui visent quasiment directement les narcotrafiquants mexicains. Le constat au Mexique est terrible : 80 % des armes impliquées dans des crimes au Mexique proviennent des États-Unis.

L’essentiel du trafic d’armes en Amérique latine s’explique par le laxisme des autorités américaines et la faiblesse des réglementations. L’influence du puissant lobby pro-armes, la NRA, y est pour quelque chose.

L’impression 3D est aussi en train de révolutionner le commerce licite et illicite des armes légères. Il est de plus en plus possible d’imprimer une partie de l’arme, puis d’y ajouter des pièces détachées achetées légalement.

Trafic de diamants

Il s’agit là d’un trafic qui est bien présent dans la conscience collective, mais face auquel les mesures restent plus ou moins modestes. On qualifie souvent ces diamants trafiqués de « diamants de sang ».

La Russie possède les plus grandes réserves de diamants au monde. L’Afrique vient juste après, avec notamment le Botswana et l’Angola. À ces deux pays, on peut ajouter l’Afrique du Sud, la République démocratique du Congo et le Canada.

Mais les diamants de sang concernent surtout l’Afrique, avec des trafics qui sont souvent meurtriers, en plus de priver le continent africain de ses ressources naturelles. Au Botswana, par exemple, la moitié des recettes budgétaires provient de l’exploitation des mines de diamant. De manière plus générale, la faiblesse des États, la corruption endémique et la demande croissante aggravent le phénomène.

L’exploitation du diamant naturel connaît cependant une concurrence accrue, surtout face au diamant synthétique, qui est plus facilement traçable et plus écologique. Face aux exigences des organisations internationales en matière d’écologie et de gouvernance, le diamant synthétique apparaît comme une meilleure alternative. Conséquence logique, plusieurs mines de diamants ont été contraintes à fermer, ce qui a créé de graves difficultés pour les producteurs africains.

Trafic de cigarettes

La France est le premier pays consommateur de tabac illicite en Europe, notamment à cause de la hausse des taxes sur le tabac. 16,8 milliards de cigarettes illégales ont été consommées en 2023 dans l’Hexagone, soit près de la moitié des volumes illégaux de l’UE. Ces cigarettes sont issues soit de la contrebande, soit de la contrefaçon. Une bonne partie de ces cigarettes proviennent d’Europe de l’Est (Moldavie, Biélorussie…).

Surtout, il y a un véritable commerce parallèle qui s’est installé. Aujourd’hui, une cigarette sur deux en France n’a pas été achetée chez un buraliste (chiffres de KPMG). Les puffs, malgré leur récente interdiction, continuent d’être vendues illégalement, même dans des épiceries. Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle remarquable dans la continuité et la réussite de ce type de trafics, avec une clientèle qui se fidélise et s’élargit.

Les cigarettes issues de la contrebande ou de la contrefaçon, ou encore celles produites illégalement dans des usines en France, le sont dans des conditions de travail non réglementées et la qualité des cigarettes n’est pas conforme aux normes européennes. Le prix des cigarettes chez les buralistes en France ne facilite pas les choses. Une cigarette coûte 40 à 100 % plus cher en France qu’en Espagne, par exemple, d’où l’existence de nombreux circuits de trafics entre les deux pays, y compris à très petite échelle.

La politique gouvernementale est ainsi souvent critiquée. La politique fiscale a maintenu le nombre de fumeurs et a en plus créé un circuit de trafic parallèle difficile à endiguer. Sans réelle coordination, a minima avec les pays frontaliers, le problème du trafic de cigarettes n’est pas près d’être réglé.

Les yakuzas japonais

Les yakuzas sont le symbole même de la criminalité japonaise, et en particulier du crime organisé. Mais ils sont aujourd’hui relativement en déclin, du fait d’une nouvelle criminalité, plus jeune et plus technologiquement « branchée ». Les yakuzas subissent aussi l’effet du vieillissement que connaît le Japon ainsi que le déclin économique des commerces traditionnels.

Surtout, les autorités japonaises ont beaucoup serré la vis quant à cette criminalité qui était presque tolérée depuis la révolution de Meiji et relativement proche des milieux d’extrême droite. Le but étant d’accroître la respectabilité du Japon. En effet, leur visibilité ainsi que leur notoriété nuisaient à l’image internationale du Japon.

Par ailleurs, la pandémie de la Covid-19 et la fermeture du monde de la nuit (discothèques, prostitution, jeux, drogues…) ont profondément impacté les yakuzas qui reposaient toujours sur un système de criminalité plutôt traditionnel.

À cela s’ajoute l’émergence d’une nouvelle cybercriminalité, moins organisée et moins contrôlée, qui prend en quelque sorte la relève.

Criminalité agricole

Les trafics illicites de produits agricoles figurent parmi les plus anciens trafics de l’histoire de l’humanité. Détournements, spéculations volontaires, ventes illégales, tout ou presque a déjà été tenté. Avec la financiarisation actuelle de l’économie, ces trafics posent de plus en plus de problèmes.

L’agromafia

Cette criminalité est qualifiée en Italie « d’agromafia ». Pratiquée par la Ndrangheta ou Cosa Nostra, elle consiste notamment à utiliser des faux fruits et légumes bio pour se faire du bénéfice. Cette agromafia a généré plus de 25 milliards d’euros en 2019. C’est même l’un des secteurs ayant connu le plus d’expansion pour les mafias depuis le début du XXIe siècle. Les crises sociales et économiques viennent accentuer ces phénomènes, avec des familles démunies qui n’ont pas les moyens de se nourrir ou de s’acheter des produits de qualité.

Dans de nombreux pays plutôt pauvres du Moyen-Orient, le trafic de légumes d’un pays à l’autre est monnaie courante. On retrouve ces pratiques au Liban, en Égypte ou en Iran. Or, plusieurs de ces légumes ne respectent pas les normes sanitaires.

Sans omettre la question des trésors agricoles de guerre, cette question s’étant posée lors de l’expansion de Daech. En effet, entre 2014 et 2016, Daech avait accaparé de très larges plantations et champs agricoles en Syrie et en Iraq, pour répondre aux besoins de ses membres et pour accentuer la pression sur ses adversaires. Le même principe s’applique pour Boko Haram et les plantations de coton au Burkina Faso.

Un exemple ayant marqué les esprits est celui de l’avocat, dont l’exploitation mondiale a explosé ces dernières années vu qu’il est devenu le fruit star des influenceurs sur les réseaux sociaux et que peu de pays en produisent.

Au-delà des fruits et légumes, les plantations de cannabis entraînent également un lourd trafic de drogues. C’est le cas dans le Rif marocain, par exemple.

Trafic de déchets

Il s’agit là d’un trafic dont on parle très peu, voire jamais. C’est pourtant l’un des plus lucratifs. Contrairement aux idées reçues, un déchet n’est jamais sans valeur. La criminalité des déchets consiste principalement à gérer des déchets dans le non-respect du droit environnemental. En d’autres termes, c’est le fait d’échanger, de traiter ou d’éliminer les déchets d’une manière qui contrevient au droit international ou national.

Ces infractions peuvent avoir des conséquences fatales sur l’environnement et sur la santé humaine. Les décharges illégales de déchets contiennent souvent des matières toxiques qui auraient dû être traitées, mais ne l’ont pas été à cause du coût de ce traitement.

Au moins un quart des transferts de déchets à l’échelle mondiale sont illégaux

D’abord, comme il y a différentes classifications de déchets, il y a beaucoup de fraudes sur celles-ci, vu que chaque classification a un prix donné (selon le traitement nécessaire pour la prise en charge de ces déchets). Ces décharges illégales sont ensuite rejetées dans la mer, où elles participent à la pollution des mers et océans. Dans d’autres cas, elles sont brûlées et participent à la pollution de l’air. Par exemple, brûler des décharges de produits électroniques peut libérer des matières hautement toxiques.

Plusieurs mafias sont concernées par la gestion des déchets, notamment en Italie. La Camorra, mafia napolitaine locale, est très investie dans le secteur des déchets qui lui rapporte près de 15 % de ses bénéfices.

De nombreuses affaires de corruption ont éclaté à cause de la gestion des déchets. Par exemple, en Tunisie, plusieurs manifestations ont eu lieu après un scandale de corruption sur l’importation de déchets illégaux d’Italie. Récemment, un immense réseau d’exportation de déchets provenant de France et du Portugal vers le Maroc et la Turquie a été démantelé. Comme souvent, il s’agit d’un mouvement du Nord pollueur vers le Sud pollué.

La cybercriminalité

Les cyberattaques relèvent de l’escroquerie, de la fraude, du chantage, de la désinformation ou de la surveillance. L’objectif des cybercriminels est de commettre des fraudes, des vols de données, des usurpations d’identité, de diffuser des virus, etc. Le cyberespace apporte un confort inédit aux criminels : l’anonymat et la distance vis-à-vis de leurs victimes. La propagation de contenus illicites est devenue plus facile que jamais auparavant.

De plus, la difficile coopération entre les pays du monde entier rend les choses encore plus compliquées, vu que plusieurs États sont adversaires et que certains sont même de grands habitués des cyberattaques. La Russie est un acteur majeur, ainsi que la Chine qui mobilise les attaques cyber pour déstabiliser Taïwan. La Corée du Nord dispose elle aussi de capacités avancées en cyberguerre, lui permettant d’engranger près de 670 millions de dollars. Plusieurs pays occidentaux ont aussi des moyens avancés et peuvent même mener des cyberattaques. Le programme nucléaire iranien a ainsi été victime de cyberattaques américaines et israéliennes à de nombreuses reprises.

N’importe quelles infrastructures peuvent devenir les cibles de cyberattaques, des centrales nucléaires jusqu’aux banques et aux hôpitaux. Dans la plupart des cas, des rançons sont demandées, mais celles-ci ne sont pas tout le temps payées. Les données personnelles, cibles récurrentes, se retrouvent alors divulguées sur Internet, à la merci de tout le monde.

Conclusion

Qu’elle prenne la forme de corruption politique, de trafics violents ou de criminalité en ligne, l’économie souterraine constitue une menace systémique pour la stabilité des États et la justice sociale. La lutte contre ces fléaux ne pourra se faire sans une coopération internationale renforcée, une volonté politique ferme et une prise de conscience collective du coût humain, économique et environnemental de l’inaction.

Il est bien sûr impossible de répertorier toutes les catégories de criminalités, tant elles sont nombreuses. Celles évoquées sont parmi celles ayant le plus d’impact à l’échelle mondiale. Mais la réalité est que chaque zone, chaque pays, chaque région a ses propres criminalités. Les progrès de l’informatique et de la finance rendent la traçabilité et la surveillance des trafics encore plus compliquées, et les agences de sécurité doivent toutes multiplier leurs efforts pour rester au niveau face à cette véritable fuite en avant.

 

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