Le 12 juin 2025, Bernard Cassen, figure clé dans la fondation du mouvement altermondialiste, est mort. Cofondateur de l’association ATTAC, il consacre sa vie à la déconstruction du capitalisme et la recherche de solutions alternatives à un modèle de croissance qu’il considère comme pernicieux. Alors que le dernier vestige de l’altermondialisme semble s’éteindre à travers la mort de Cassen, que reste-t-il aujourd’hui du mouvement ? Plongée au coeur de la lutte altermondialiste.
Création de l’altermondialisme
Naissance de l’altermondialisme à Seattle
A l’échelle de l’histoire économique, l’altermondialisme est certainement l’un des concepts qui a eu la vie la plus courte. Popularisé à la fin des années 1990 par les médias, le terme a connu son paroxysme dans les années 2000 jusqu’à devenir de moins en moins utilisé à partir des années 2010. A l’origine, ce sont les manifestations lors du Sommet de Seattle en 1999 qui permettent une médiatisation du mouvement et son internationalisation.
En effet, en novembre 1999, lors du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), plus de 40 000 manifestants de tout genre (syndicats, ONG, écologistes, étudiants) ont investi les rues de Seattle. Leur objectif était de bloquer l’ouverture officielle du sommet. Ainsi, le 30 novembre 1999, des milliers de militants ont encerclé le centre de conférences, empêchant plusieurs délégations d’entrer. Face à cette mobilisation, les autorités ont déployé près de 20 000 policiers et membres de la Garde nationale pour calmer les manifestations. Les affrontements ont entraîné plus de 600 arrestations et des dégâts matériels estimés à plusieurs millions de dollars. Sous pression, le sommet a tourné court : les négociations prévues pour lancer un nouveau cycle commercial mondial ont échoué, faisant de Seattle le point de départ symbolique du mouvement altermondialiste.
Une émergence en opposition à la mondialisation
A l’origine on parle surtout « d’antimondialisme » pour traduire l’opposition des militants à la mondialisation débutée dans les années 1980. Les anglo-saxons utilisent encore le terme antiglobalization par exemple. En réalité, l’altermondialisme est un mouvement hétérogène regroupant plusieurs autres groupes de différentes envergures – régionale, nationale voire transnationale – et de différents combats – écologie, allègement de la dette du tiers-monde, anticapitalisme, anarchisme…
Néanmoins, l’altermondialisme se retrouve sur la contestation non pas de la mondialisation comme telle, mais de la mondialisation libérale marchande actuelle, débutée dans les années 1980 et qui se différencie par la financiarisation de l’économie (à l’origine, le terme anglais globalisation renvoie au mouvement financier puis économique).
Une figure clé : Bernard Cassen
Si l’on ne peut parler d’altermondialisme qu’en référence à la mondialisation actuelle, l’aspect pluriel des mouvements qui le composent permet néanmoins de la placer dans une certaine continuité historique.
Cette idée a d’ailleurs été soutenue par l’ancien président d’honneur de l’organisation ATTAC, Bernard Cassen, qui dans un article paru le 8 octobre 2003 dans le Figaro expliquait que l’altermondialisme pourrait être le mouvement d’émancipation sociale du XXIe, succédant au mouvement communiste puis écologiste.
L’altermondialisme triomphe là où la mondialisation échoue
La fin des Trentes Glorieuses : lancement de l’altermondialisme
Les premiers balbutiements de ce qui fera ensuite partie du mouvement altermondialiste peuvent se situer à la fin de la période des Trente Glorieuses. A l’époque, deux dynamiques différentes se jouent. Dans les pays développés (les PDEM – Pays Développés à économie de marché), mais surtout quasi exclusivement en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, le fordisme qui était le mode d’organisation et de de développement d’entreprises privilégié depuis le début du XXe siècle entre crise : les marchés occidentaux sont alors saturés. Le chômage commence à réapparaître, accompagné de l’inflation. On pense alors voir le capitalisme atteindre ses limites.
Rappel sur la période des Trente Glorieuses
C’est à ce moment là qu’émerge la pensée écologiste. Dans le rapport Meadows Limit to growth commandé par le Club de Rome en 1970 au MIT et publié en 1972, les scientifiques exposent la durabilité finie des ressources naturelles et les limites d’une croissance exponentielle et les conséquences néfastes de la pollution engendrée par la croissance. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 qui aggraveront la crise joueront le rôle de catalyseur pour une prise de conscience généralisée.
Le lien vers le Rapport Meadows !
Démocratisation du concept d’altermondialisme
Le mouvement prendra de l’ampleur en étant par la suite porté par les grandes institutions internationales comme l’ONU tout d’abord avec le rapport Our Common Future (Notre avenir à tous) rédigé par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement présidée par Gro Harlem Brundtland (d’où le nom de « Rapport Brundtland ») à l’occasion de la Conférence de Stockholm en 1987 ; puis avec le premier Sommet de la Terre organisé en 1992 à Rio. Les revendications sociales sont également de plus en plus fortes comme l’illustre le mouvement de 1968 en France (Mai 1968), en Tchécoslovaquie (le « Printemps de Prague ») ou encore au Japon. La nouvelle génération exige plus de justice mais aussi la paix et s’oppose à la logique impérialiste des pays dont elle est issue (les jeunes américains critiquant l’intervention de l’armée au Vietnam, renforcée en 1968).
Une portée paradoxalement internationale
En revanche, alors que dans les pays du Nord on commence à s’interroger, même dans les courants non socialistes, sur l’avenir du capitalisme, dans ce qui est alors appelé Tiers-monde (selon l’expression consacrée par Alfred Sauvy en 1952) on se tourne de plus en plus vers un modèle capitalistique libéral. Ainsi en Amérique latine le modèle mixte fondé sur la logique de l’ISI (« Industrialisation par substitution aux importations ») et prévalait jusque là est lui aussi en crise. Sans entrer dans le détail, l’ISI s’est révélé inefficace (voire désastreux à part pour le Brésil, l’Argentine et le Mexique) et les pays ont dû continuer d’importer et pour cela ont dû s’endetter.
Or, la crise aux Etats-Unis se double d’une crise du dollar à partir de 1968 (et qui se terminera par la fin du système de Bretton Woods avec les accords de la Jamaïque en 1976). Les dettes sud-américaines largement libellées en dollar explosent alors. Pour se sortir de la crise, les pays font alors appel au FMI et à la Banque mondiale qui accepte de les aider à condition qu’ils mettent en place le « Consensus de Washington » (selon l’expression de l’économiste John Williamson) qui implique entre autres la libéralisation du commerce extérieur et la déréglementation des marchés.
L’altermondialisme en réaction à l’expansion globale du capitalisme
C’est par exemple le cas du Mexique qui après s’être déclaré en faillite en 1982 devient le « bon élève » sous Miguel de la Madrid et Carlos Alinas adhérant même au GATT en 1986. Dans ce contexte né le mouvement pour l’allègement de la dette du Tiers-monde. En Asie alors que le Japon et les Quatre Dragons asiatiques développent un modèle reposant fortement sur le commerce mondial, la Chine finit par céder et commence à ouvrir son économie sous Deng Xiaoping avec l’ouverture des premières zones économiques spéciales (ZES) en 1979 et l’Inde suit au début des années 1990 avec la fin des licences Raj. Enfin, la chute de l’URSS en 1991 finit par parachever l’extension mondiale du capitalisme.
Pour en savoir plus sur la crise mexicaine
Quelles critiques de la mondialisation ?
Ainsi, avec l‘extension du capitalisme entre les années 1970 et le début des années 1990, les critiques de la mondialisation s’accentuent. D’un côté, la réalité d’une mondialisation en plein essor est à la fois le fruit d’un besoin des pays du Nord d’internationaliser leur économie pour surmonter la crise du fordisme et de l’échec des politiques mixtes et socialistes. De l’autre, la baisse des contraintes normatives entraînée par la mondialisation entraîne des conséquences nocives pour l’homme et son environnement, ce qui nourrit les critiques.
Naissance du néolibéralisme, essor de l’altermondialisme
Avec la dérégulation des marchés opérée par les gouvernements anglo-saxons néo-libéraux de Thatcher et Reagan dans les années 1980, on assiste alors au début de la mondialisation. Les années 1990 qualifiées de celles de la « Mondialisation heureuse » (Alain Minc) sont pourtant celles du retour des critiques du capitalisme et donc de nouvelles critiques s’adressant directement à la mondialisation. La révolte du Chiapas est souvent considérée (avec les manifestations de Seattle de 1999) comme la date de naissance du mouvement altermondialiste.
Le 1er Janvier 1994, date d’entrée en vigueur de l’accord ALENA entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada, les troupes zapatistes du sous-commandant Marcos s’insurgent contre la mise en place de l’accord qui met en péril les cultures vivrières locales mises en compétition avec les cultures intensives du mid-west amércain. La première critique portée proprement à la mondialisation est donc celle d’un échange inégal qui met en péril les pays du Sud qui s’ajoute à la critique déjà ancienne du capitalisme, au mouvement pour l’allègement de la dette du tiers-monde et au mouvement écologiste.
L’altermondialisme, un mouvement hétérogène
Comment dès lors définir l’altermondialisme? Le politologue et chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de l’altermondialisme et des débats sur la mondialisation, Eddy Fougier, détermine cinq caractéristiques communes aux mouvements composites de l’altermondialisme.
Les caractéristiques de l’altermondialisme
La première est qu’ils sont tous issus de la société civile (ce qui exclut par exemple les partis politiques). La seconde est de s’opposer à « la mondialisation néolibérale », définie comme « le phénomène d’extension du capitalisme » (Laurent Carroué) d’une part, et, d’autre part, comme l’occidentalisation du monde. Les altermondialistes s’opposent notamment aux institutions et aux gouvernements qu’ils jugent responsables de la mise en place de cette mondialisation. La troisième caractéristique est leur refus de se limiter à une critique mais de proposer une alternative. La quatrième est qu’ils suivent le mot d’ordre écologiste « penser global, agir local » (mener des actions locales pour des enjeux globaux). Enfin la dernière est l’importance accordée aux Forum sociaux mondiaux.
Dans un premier temps, il est important de distinguer les différents acteurs du mouvement. Leur caractéristique commune est donc d’être issus de la société civile (on parle d’OSC : Organisation de la société civile). En revanche, Eddy Fougier délimite deux groupes. Le premier est constitué des mouvements nés en réaction à la mondialisation et dont le cœur d’activité est l’analyse critique de la mondialisation. On peut citer : ATTAC, le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde ou Global Trade Watch.
Pour en savoir plus sur l’article d’Eddy Fourgier
Le second partage avec les premiers, outre son origine civile, le même constat sur la mondialisation et les mêmes luttes mais diffèrent dans le sens où leurs activités ne sont pas centrées sur l’analyse du phénomène mais dans la défense d’intérêts spécifiques. On y retrouve essentiellement des ONG à l’image de Greenpeace fondée en 1971 et luttant pour la défense de l’environnement, Amnesty International fondée en 1961 et luttant pour la protection des droits de l’homme, le Mouvement des Sans-terres au Brésil… Les plus connues dans le mouvement altermondialiste sont Oxfam et Via Campesina.
Etudes de cas des mouvements altermondialistes
ATTAC (l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne)
ATTAC a été fondée en 1998 en France et est aujourd’hui présente dans plus de 38 pays. L’idée d’ATTAC apparaît en 1997 dans un éditorial du numéro de décembre de 1997 du journal Le Monde diplomatique intitulé « Désarmer les marchés » dans lequel Ignacio Ramonet, ancien directeur du journal, constatant l’emprise toujours croissante de la mondialisation financière, appelle à la création d’une « taxe Tobin » sur toutes les transactions financières.
Via Campesina
Via Campesina est une association paysanne fondée en 1993 et forte de près de 200 millions d’adhérents dans le monde qui défendent notamment la souveraineté alimentaire ou la défense des petites et moyennes structures agricoles. Elle a notamment organisé six conférences à Mons (Belgique) en 1993, Tlaxcala (Mexique) en 1996, Bengalore (Inde) en 2000, São Paulo (Brésil) en 2004, Maputo (Mozambique) en 2008 et finalement à Djakarta (Indonésie) en 2013.
Oxfam
Née dans sa forme actuelle de la fusion de différentes ONG en 1995, Oxfam lutte contre la pauvreté, les inégalités dans le monde et globalement pour le développement durable : commerce équitable, lutte contre la pauvreté, réglementation des armes, éducation pour tous … Oxfam soutient des programmes de développement dans près de 90 pays. Elle a par exemple brillé en réussissant à faire plier Starbucks dans un contentieux qui l’opposait au gouvernement éthiopien. Oxfam accusait la multinationale américaine de priver les paysans éthiopiens de plus de 88 millions de $ en faisant du lobbying pour empêcher que le gouvernement dépose la marque de trois variétés de cafés réputés.
L’influence de l’altermondialisme sur les forums mondiaux
Ces mouvements se retrouvent dans l’organisation des forums sociaux mondiaux. Ces derniers sont des lieux de rencontre et d’échange qui sont indissociables du mouvement altermondialiste. Plutôt que de se placer dans une logique d’opposition parfois violente qui peut desservir l’image du mouvement, les organisations ont prôné l’échange et la réflexion intellectuelle à travers l’organisation de grands forums. Le premier Forum Social Mondial est organisé en janvier 2001 à Porto Alegre au Brésil, puissance émergente dirigée alors par le socialiste Lula. À la suite de premier rendez-vous est notamment rédigée la « Charte des principes du Forum social mondial » qui dicte les principales lignes du mouvement altermondialiste. Ce premier forum regroupe 20 000 personnes.
La Charte des principes du Forum social mondial, un « consensus de Porto Alegre » (Eddy Fougier) ?
A la suite du premier Forum Social Mondial, le Comité d’organisation décide la rédaction du Charte des principes qui doit servir de ligne directrice pour les futurs Forum Sociaux Mondiaux. Constituée de 14 points, on y retrouve notamment l’affirmation du caractère civil du mouvement (Point 5) ainsi que la définition des ambitions du mouvement altermondialiste. La critique porte sur la mondialisation néolibérale créatrice d’inégalités et de précarisation des populations, mais aussi responsable de la marchandisation des biens communs. Les altermondialistes contre-proposent donc une mondialisation reposant sur un nouvel ordre économique plus équitable et plus régulé, assurant l’accès équitable aux biens partagés (eau, air, cultures, … ainsi que les services fondamentaux comme l’éducation, la santé ou la culture). Ce nouvel ordre économique doit être régi par une nouvelle forme de démocratie.
Au total douze forums ont eu lieu. Le quatrième forum a lieu à Mumbai en 2004 et a vu des personnalités de premier ordre s’y prononcer: Joseph Stiglitz (Prix nobel d’économie) ou Chirine Ebadi (Prix nobel de la paix). En 2006 est organisé un forum polycentrique qui a lieu successivement à Caracas (Venezuela), Bamako (Mali) et Karachi (Pakistan) mais c’est avec le forum de Nairobi en 2007 que l’on considère que l’altermondialisme est présent réellement partout sur le globe.
Le forum de Montréal en 2016 est le premier à avoir lieu dans un pays du Nord mais déçoit par sa participation: 35 000 personnes uniquement contre des chiffres allant de 80 000 à 120 000 habituellement. Le forum social mondial a donné naissance à des forums continentaux à l’image du Forum social européen depuis 2002, ou des Forums sociaux africains, américains et asiatiques. Ponctuellement ont également lieu des forums régionaux comme le Forum social de la Méditerranée en 2005 à Barcelone.

Quel mode d’action pour les mouvements altermondialistes ?
Une action pacifiste
Néanmoins, le premier mode d’action des altermondialistes a été celui de la lutte le plus souvent pacifiste mais parfois violente. Ainsi si les révoltes du Chiapas sont un des moments fondateurs du mouvement, c’est avec les manifestations à l’occasion du sommet de l’OMC à Seattle en 1999 que le mouvement bénéficie d’une forte couverture médiatique et prend fortement de l’ampleur. Les manifestants réussissent alors tout bonnement à bloquer l’organisation du sommet.
En dépit d’une majorité non-violente, on note l’organisation de Black Bloc (mouvement ponctuel visant à s’attaquer aux symboles de l’Etat et la société capitaliste) contre les bâtiments de plusieurs multinationales. Ce type de manifestations sera organisé à l’occasion de la plupart des rencontres internationales entre la fin des années 1990 et la fin des années 2000. En juillet 2001, à Gênes (Italie), des manifestations altermondialistes menées aussi bien par des syndicats, des groupuscules d’extrême gauche, des militants écologistes ou du mouvement « black bloc » dégénèrent et font plus de 600 blessés. Elles se feront plus discrètes et moins violentes suite au 11 Septembre.
Un fort appui sur les mouvements citoyens
Enfin depuis les années 2010 surtout, les mouvements citoyens ont eu davantage d’importance. Deux mouvements principalement ont eu un large écho à l’échelle du globe.
Le premier et le plus important est le mouvement « Indigné ». Ce dernier est inspiré par l’ouvrage du français Stéphane Hessel Indignez-vous ! publié en octobre 2010 dans lequel il appelle notamment à s’indigner face au creusement des inégalités. Traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d’exemplaires, l’ouvrage de 30 pages a rapidement inspiré de nombreux mouvements locaux. Les premiers à s’en revendiquer sont les « Indignados » espagnols issus des manifestations de mai 2011 à Madrid et dans toute l’Espagne en réaction notamment à la crise financière qui a sévèrement touché l’Europe en particulier à travers la crise de l’Euro.
Le second mouvement est le mouvement new-yorkais Occupy Wall Street né à New-York en Octobre 2011 et dont la principale revendication est « Ce que nous avons tous en commun, c’est que nous les 99% qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1% restant », mouvement clairement opposé au capitalisme financier dont le symbole est la bourse de New-York, Wall Street. Dans cette lignée, et bien que ne pouvant être considéré comme faisant partie du mouvement altermondialiste selon la définition de la Charte de Porto Alegre, de nombreux partis politiques, souvent qualifiés d’extrême-gauche, ont repris les thèses altermondialistes parfois avec succès. On peut citer par exemple le parti espagnol PODEMOS fondé en 2014 et devenu la 3e force politique du pays avec près de 20% des suffrages aux élections générales de 2015 et de 2016.

Quel bilan pour l’altermondialisme ?
Un échec marqué
Il est certain que depuis les années 1990, l’altermondialisme a fait couler beaucoup d’encre. Evaluer le succès du mouvement est complexe. En effet, on pourrait considérer que l’expérience altermondialiste est un échec vue la mobilisation actuelle. Il est certain que les évènements de grande ampleur se font de plus en plus rares et les forums sociaux de moins en moins fréquentés, à l’image de l’échec du Forum Social Mondial de Montréal en 2016. L’idée d’un mouvement altermondialiste à bout de souffle existe en réalité depuis… 2001 quand, après les attentats du 11 Septembre, certains journalistes croient déjà prédire la fin prochaine du mouvement altermondialiste.
Mais de nombreux succès notables
Il faut cependant se garder de conclusions hâtives. Déjà, le mouvement altermondialiste a eu de belles victoires. L’une des premières revendications, celle de l’allègement du Tiers-monde, a été en partie obtenue à travers l’Initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés conjointement menée en 2005 par le G8, l’Association Internationale pour le Développent, le FMI, la Banque Mondiale et le Fond Afrique pour le Développement et qui annule totalement les dettes de plusieurs pays. On peut également citer l’abandon à l’octobre 1998 du projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI), négocié en secret et qui devait fortement accélérer la libéralisation du commerce, suite à une campagne d’alerte de différentes ONG.
Un militantisme en déclin au profit d’une montée des idées
Paradoxalement le mouvement altermondialiste a semblé s’essouffler alors que son action devenait de plus en plus légitime, en particulier après la crise de 2008. En réalité, il semble que l’importance du mouvement est décrue de manière inversement proportionnelle à l’influence des idées.
Ainsi, la plupart des exigences altermondialistes (une mondialisation plus juste et plus équitable, un développement durable, le respect des droits de l’hommes) sont toujours plus partagées par les populations et des actions locales se développent. Une pensée altermondialiste s’est également développée chez les économistes que ce soit chez des économistes altermondialistes convaincus ou alter-compatibles à l’image de Joseph Stiglitz, prix nobel d’économie et ancien économiste en chef de la Banque mondiale (envers laquelle il est depuis critique) qui a de nombreuses fois alertées face aux dérives de la mondialisation actuelle (voir La grande désillusion (2002), Le Triomphe de la cupidité (2010), ….)
L’altermondialisme a donc réussi en partie à populariser ses idées, même au sein des cadres dirigeants privés et publics : Manuel Valls déclarait par exemple dans un éditorial publié dans les Echos en Novembre 2016 “La mondialisation a fait beaucoup de dégâts”; toutefois il faut rappeler que la mondialisation libérale semble encore avoir de beaux jours devant elle à la vue des derniers forums économiques de Davos et de la réunion du G20 à Huangzhou à l’automne 2016 qui a marqué un recul des ambitions de régulation économique.
Un mouvement en mutation
Ainsi, Nicolas Weill publie en octobre 2001 un dossier dans le monde intitulé « Les antimondialisations cherchent un nouveau souffle après le 11 septembre ». En réalité le mouvement connaît alors sa mutation d’antimondialisme à altermondialisme.
Il faut cependant selon le polititologue Yves Sintomer davantage parler de fin de cycle. La contestation a changé de forme et les associations ont moins de pouvoir au déterminent de groupes politico-civils à l’image de Nuit debout en France ou Podemos en Espagne.
Pour en savoir plus sur le concept de fin de cycle de Sintomer : le lien ici !
Les fondements des revendications altermondialistes
Finalement il est légitime de se demander si les revendications altermondialistes sont fondées. On peut interroger cette question sous trois angles : la question des inégalités, du respect des droits de l’homme et de la question environnementales (entre autres).
La réduction de la pauvreté
Rendons dans un premier temps à César ce qui est à César. Depuis les années 1980 et le début du processus de mondialisation, la richesse mondiale a augmenté de manière exponentielle et surtout grâce à la croissance formidable des pays du Sud, parmi lesquels se sont distingués les pays émergents (Chine, Inde, Brésil en particulier). Les écarts en les pays du Nord et du Sud se sont fortement réduits et le Sud participe aujourd’hui davantage au commerce mondial que le Nord. De manière globale la pauvreté a fortement diminué: la Banque Mondiale estime que depuis 31 ans la part de la population vivant en situation d’extrême pauvreté (moins d’1,90$ par jour) est passée de 41% à 12%.
La persistance des inégalités à la base de l’altermondialisme
Cette tendance cache néanmoins de grandes disparités : cette réduction s’est surtout opérée en Asie, où le taux d’extrême-pauvreté est passé de 80 à 7% en Asie du Sud-Est et Pacifique et de 58 à 18% en Asie du Sud, contre 50 à 42% en Afrique subsaharienne. Cela représente toujours 800 millions de personnes. Toutefois, la répartition des richesses est toujours plus inégale. Selon un rapport de Oxfam paru en janvier 2025, les 1 % les plus riches captent 20 % de l’ensemble des revenus mondiaux, soit 2,5 fois plus que les 50 % les plus pauvres, qui n’en perçoivent que 8 %.

Il faut ajouter à cela que la si la pauvreté diminue la condition de nombreux travailleurs dans le monde reste précaire. En Asie, où a eu lieu la baisse la plus spectaculaire de pauvreté sur les trente dernières années, 80% des entreprises violent le droit des travailleurs. Ainsi le respect des droits se retrouve souvent affaibli par les logiques mondialisatrices.
En Chine, Foxconn sous-traitant pour Apple ou Samsung a par exemple été condamné pour le travail d’enfants. L’effondrement du Rana Plaza à Dhaka en 2013 dans lequel travaillaient de nombreux sous-traitant pour de grandes entreprises occidentales (Benetton, H&M, …) a rappelé cette réalité à de nombreux observateurs occidentaux. Généralement, on peut s’interroger sur la comptabilité entre la démocratie et la mondialisation.
Le concept de triangle d’incompatibilité
Dani Rodrik, professeur à la John F. Kennedy School of Government (Université d’Harvard), considère que la mondialisation, la démocratie et l’Etat-nation constituent un triangle d’incompatibilité. Dans son dernier ouvrage (Straight Talk on Trade : Ideas for a Sane World Economy), il explique que les forces financières et économiques peuvent finir par entrer en contradiction avec la volonté des populations et éroder la souveraineté des Etats-nations démocratiques.
De nouvelles préoccupations : l’environnement
Enfin, les acteur de l’altermondialisme partage surtout la préoccupation environnementale. Les scientifiques ont depuis longtemps montré l’impact de l’activité économique industrielle était responsable d’innombrables externalités négatives sur l’environnement. La mondialisation est responsable de la hausse du trafic des transports qui est la deuxième source de pollution derrière l’élevage. Ajoutons que les aménagements d’infrastructures permettant d’accueillir des transports de toujours plus grande taille modifie durablement les écosystèmes et les terrains. La grande barrière de corail en Australie par exemple est fortement inquiétée par le commerce de charbon partant des côtes du Queensland.
L’altermondialisme a été autant critiqué qu’il n’a critiqué. La grande majorité des économistes ont tendance à rappeler que le libre-échange est le plus souvent positif pour les économies nationales et qu’une participation à la mondialisation participe toujours à augmenter, même a minima la richesse d’un Etat. L’économiste américain Paul Krugman, qui est de la mouvance post-keynésienne, reproche ainsi aux détracteurs de la mondialisation dans La Mondialisation n’est pas coupable (1998) de promouvoir l’idée fallacieuse d’une compétition entre Etats plutôt que de coopération qui semble s’imposer (les pays ont besoin d’exporter et d’importer). Mieux, le libre-échange est la meilleure solution pour éviter une guerre économique selon Paul Krugman. Le politologue français Zaki Laïdi souligne dans La grande perturbation que la mouvance altermondialiste a une capacité extrêmement limitée à proposer des solutions alternatives.
La démondialisation, une proposition pour l’altermondialisme ?
Théorisée par l’économiste philippin Walden Bello en 2002 dans Deglobalization : ideas for a new world economy, la démondialisation se définit comme “la réduction volontaire de l’interdépendance entre les écononomies au profit de circuit moins longs“.
Quand il l’imagine, Walden Bello critique surtout l’absence de régulation prônée par les pays du Nord ainsi que la libéralisation excessive menant parfois à une perte de contrôle totale par certains pays du Sud de leur marché (notamment de l’agroalimentaire comme il le développera dans Food Wars en 2009). Beaucoup de politiques, d’intellectuels, d’économistes de tous les bords ont repris cette idée.
Globalement, la démondialisation prône un retour du protectionnisme, pas nécessairement à l’échelle nationale (Emmanuel Todd sollicite un protectionnisme européen) mais dans son idée originale elle n’est pas non plus un refus du commerce international (comme le prône les protectionnistes notamment le FN en France) mais plutôt la volonté de mieux contrôler les flux commerciaux. Ainsi la démondialisation se rapproche des idées altermondialistes. Il ne faut pas la comprendre comme la fin de toutes mondialisations mais comme fin de la mondialisation néo-libérale. En France, Arnaud Montebourg s’est notamment proclamé candidat de la démondialisation en 2012 puis en 2017. De quoi imaginer, une réalisation concrète des idées altermondialistes ?
Pour en savoir plus sur la démondialisation : le lien ici !
Comment utiliser le concept d’altermondialisme en concours ?
Il est impératif de maîtriser la partie historique et les dates clés qui sont à l’origine de l’altermondialisme. Cela permet de faire une sous-partie historique en dissertation, ou bien d’être au taquet sur les questions à l’oral. La mort d’un personnage clé comme Bernard Cassen peut entraîner la résurgence de sujets sur l’altermondialisme. Ainsi, l’année de mort d’un personnage important, utilise l’évènement pour faire une accroche originale.
Major Prépa t’a récapitulé dans ce tableau l’essentiel à savoir pour que tu sois bien calé sur les dates.
Tableau récapitulatif
| Date | Événement clé | Contexte et impact |
| 1944 | Création du FMI et de la Banque mondiale (Accords de Bretton Woods) | Nouvel ordre mondial dominé par les Etats-Unis |
| 1972 | Rapport Meadows | Début d’une prise de conscience écologiste. Remise en question du modèle capitaliste. |
| 1973 & 1979 | Chocs pétroliers | Début de la crise du fordisme, chômage et inflation . Terrain favorable à la critique du capitalisme. |
| 1980s | Politiques néolibérales de Reagan (USA) et Thatcher (UK) | Dérégulation, financiarisation et libre-échange intensif. Début de la mondialisation libérale contestée. |
| 1987 | Rapport Brundtland (Our Common Future) | Concept de « développement durable » |
| 1992 | Sommet de la Terre à Rio | Institutionnalisation des préoccupations environnementales. |
| 1994 | Soulèvement zapatiste (Chiapas, Mexique) | Opposition à l’ALENA. Naissance symbolique de l’altermondialisme en tant que lutte contre les effets sociaux de la mondialisation. |
| 1997 | Fondation d’ATTAC | Mouvement structuré contre la finance mondiale. Bernard Cassen en est une figure centrale. |
| 1999 | Manifestations de Seattle contre l’OMC | Événement fondateur médiatisé du mouvement altermondialiste. Coalition internationale écologistes, syndicats, ONG, anarchistes. |
| 2001 | 1er Forum social mondial à Porto Alegre (Brésil) | Début d’un espace de convergence internationale des luttes. Slogan : « Un autre monde est possible ». |
| 2003 | Bernard Cassen théorise l’altermondialisme comme mouvement d’émancipation du XXIe siècle | Mise en perspective historique, héritier des luttes communistes et écologistes. |
| Années 2010 | Déclin du terme « altermondialisme » | Le mouvement s’essouffle médiatiquement, récupéré ou dilué dans d’autres luttes. |
| 12-juin-25 | Mort de Bernard Cassen | Symbole de la fin d’une ère, fin du mouvement mais ses idées perdurent |
Finalement, pour avoir une référence intéressante sur la démondialisation, tu peux t’intéresser à la fiche de lecture sur l’ouvrage de Serge d’Agostino.
Fiche de lecture sur les mythes et réalités de la démondialisation



