traité de Versailles

« Les humiliations survivent aux générations et structurent les politiques bien plus durablement que les victoires », disait Raymond Aron. En novembre 2025, alors que la guerre en Ukraine s’enlise durablement, le discours du Kremlin reste constant. Une notion souvent oubliée, mais pourtant essentielle refait surface : la géopolitique du ressentiment. Malgré l’adaptation de l’économie russe aux sanctions occidentales et la stabilisation relative du front, Poutine continue de justifier le conflit par la nécessité de réparer une injustice historique née de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. L’argument n’est pas seulement stratégique ou sécuritaire : il est mémoriel, presque existentiel. Découvre dans cet article comment les émotions pèsent dans les relations internationales !

Rappelons ce que Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de Jimmy Carter, affirmait dans son Grand Échiquier (1997) : « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire pour redevenir un pays. » Cette rhétorique n’est pas propre à la Russie, puisque la Chine de Xi Jinping mobilise elle aussi le récit du « siècle de l’humiliation » afin de légitimer une politique à visée expansionniste.

L’humiliation comme matrice politico-économique

L’humiliation et le ressentiment : des concepts opératoires en relations internationales

En relations internationales, l’humiliation ne se résume pas à perdre une guerre ou une négociation. C’est une blessure durable pour un État, qui touche sa dignité, son statut et son image. Elle est encore plus forte quand le pays se sent traité injustement dans un système international perçu comme inégal.

Dominique Moïsi, auteur particulièrement précurseur dans cette vision du monde émotionnelle, explique que le ressentiment naît de la combinaison de deux autres sentiments : l’humiliation et la peur. Selon lui, les émotions collectives façonnent la politique internationale autant que les intérêts économiques ou militaires. Le monde contemporain peut se lire comme une carte émotionnelle structurée par trois sentiments dominants : la peur, l’humiliation et l’espoir (lis La Géopolitique des émotions pour approfondir).

Le philosophe Max Scheler définit le ressentiment comme une émotion refoulée, nourrie par l’impuissance à réagir immédiatement. Transposé à l’échelle des États, le ressentiment devient une mémoire politique collective, capable de structurer des choix stratégiques sur le long terme. Il ne relève pas de l’irrationnel, mais d’une interprétation morale du système international. Cependant, ce mécanisme émotionnel peut également se retrouver à l’échelle individuelle.

L’exemple souvent cité d’Adolf Hitler, dont certaines frustrations personnelles précoces ont nourri un profond ressentiment (notamment son rejet à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne), illustre la manière dont une humiliation intime peut influencer durablement une trajectoire politique.

L’ordre international comme producteur structurel d’humiliations

Les humiliations géopolitiques naissent rarement de manière spontanée. Elles s’inscrivent dans des configurations institutionnelles précises, souvent à l’issue des grandes guerres. Les traités de paix constituent à cet égard des moments fondateurs. Le traité de Versailles de 1919 impose à l’Allemagne des réparations évaluées à 132 milliards de marks-or, tout en la tenant pour seule responsable du conflit. Dès 1920, John Maynard Keynes alerte sur les conséquences économiques et politiques de cette humiliation organisée.

Le traité de Sèvres de 1920, prévoyant le démembrement de l’Empire ottoman, produit un traumatisme durable dans la mémoire politique turque. Bien que remplacé par le traité de Lausanne en 1923, Sèvres demeure un symbole de dépossession et d’encerclement, régulièrement mobilisé dans le discours politique contemporain.

La fin de la guerre froide constitue un autre moment clé. En 1991, l’effondrement de l’Union soviétique entraîne un déclassement brutal de la Russie. Entre 1991 et 1998, le PIB russe chute d’environ 40 %, tandis que l’espérance de vie masculine recule de près de six ans. L’ouverture économique rapide, sous l’impulsion du FMI, provoque une hyperinflation cumulée dépassant 2 000 % entre 1992 et 1995. La pauvreté massive renforce alors le sentiment d’injustice et de spoliation. 

L’économie joue un rôle central dans la formation du ressentiment collectif. À cela s’ajoute le déclassement d’un pays sur la scène internationale, phénomène récurrent, presque classique, dans l’émergence d’un désir de revanche. Aujourd’hui, la presse internationale évoque fréquemment le retour d’une « logique d’empire », qu’il s’agisse des revendications territoriales américaines ou russes. Ce regain impérial traduit aussi une période de doute et de déclassement. Tout cela enracine progressivement un sentiment durable, difficile à dissiper.

L’ordre international libéral apparaît dès lors, pour ces États, non comme un espace de coopération, mais comme un mécanisme de domination économique et politique.

De la mémoire du traumatisme à la ressource stratégique

L’humiliation ne disparaît pas avec le retour de la croissance ou de la stabilité. Elle se transforme en mémoire stratégique, entretenue par les récits nationaux, les programmes scolaires et les discours officiels. Elle devient un instrument politique mobilisable (surtout en période d’élections, s’accompagnant souvent d’un regain de nationalisme et de patriotisme).

La Chine offre un exemple particulièrement structuré de cette dynamique. Le « siècle d’humiliation », s’étendant des guerres de l’opium en 1839 à la proclamation de la République populaire en 1949, constitue aujourd’hui un pilier idéologique du régime. Ce récit justifie la centralité accordée à la souveraineté et au refus de toute ingérence extérieure. Pourtant, entre 2000 et 2024, le PIB chinois est multiplié par plus de douze, montrant que la réussite économique ne suffit pas à effacer le ressentiment historique.

En Russie, la mémoire de l’effondrement soviétique est explicitement politisée. En 2005, Vladimir Poutine qualifie la disparition de l’URSS de « plus grande catastrophe géopolitique du XXᵉ siècle ».

Zoom sur les conséquences de la chute de l’URSS

La chute de l’URSS : un traumatisme fondateur du ressentiment russe

L’effondrement de l’Union soviétique en décembre 1991 marque une rupture majeure pour la Russie. En quelques mois, le pays perd son statut de superpuissance et une grande partie de son influence internationale.

Sur le plan économique, la transition vers l’économie de marché est brutale. Entre 1991 et 1998, le PIB russe recule d’environ 40 %, tandis que la pauvreté touche près d’un tiers de la population. Les années 1990 sont perçues comme une décennie de chaos et d’humiliation.

Sur le plan géopolitique, la Russie se sent marginalisée dans un ordre international dominé par les États-Unis. L’élargissement de l’OTAN à l’Est alimente un sentiment d’encerclement et d’injustice stratégique.

Ce traumatisme nourrit durablement la géopolitique du ressentiment russe. Il fonde l’idée que l’ordre international issu de la fin de la guerre froide repose sur une défaite non reconnue et jamais réparée.

 

Cette formule devient un socle doctrinal. Elle permet de légitimer une politique étrangère assertive, mais aussi l’acceptation sociale de choix économiques coûteux. En 2024, la Russie consacre plus de 7 % de son PIB à la défense, un niveau comparable à celui de l’économie de guerre soviétique. Ce sacrifice est largement accepté par la population, car il s’inscrit dans une logique de réparation historique. L’humiliation, initialement subie, devient ainsi une ressource stratégique mobilisée par le pouvoir.

La géopolitique du ressentiment et la révision de l’ordre international

Les puissances animées par le ressentiment ne se contentent pas d’exprimer une frustration historique. Elles développent une manière spécifique de penser et d’agir sur la scène internationale. Malgré des contextes culturels et géographiques différents, leurs stratégies obéissent à une logique commune.

Le ressentiment devient alors le point de départ d’une entreprise de révision de l’ordre international existant.

Ressentiment et révision de l’ordre international

La notion de puissance révisionniste permet de comprendre cette dynamique. Le politologue A.F.K. Organski, dans World Politics publié en 1958, distingue les États satisfaits de l’ordre international, dits de statu quo, et ceux qui le contestent, qualifiés de révisionnistes. Les puissances dominantes cherchent à préserver les règles existantes, tandis que les puissances révisionnistes les remettent en cause au nom d’une injustice passée ou présente.

Le ressentiment joue ici un rôle central. Il fournit une justification morale à la contestation. Les puissances concernées estiment que l’ordre international actuel reflète un rapport de force hérité d’un moment historique défavorable. Elles ne contestent pas seulement leur position, mais la légitimité même des règles du jeu. Cette contestation porte d’abord sur les normes plutôt que sur les frontières.

Contrairement aux conflits du XXᵉ siècle, il ne s’agit pas toujours de conquérir des territoires. L’enjeu principal réside dans la remise en cause des principes qui structurent l’ordre libéral, comme l’ingérence humanitaire, la primauté des droits de l’homme ou la hiérarchie implicite entre États.

Zoom sur la remise en cause du modèle libéral

La contestation du modèle libéral s’accompagne de tendances mesurables sur le plan politique et économique.

La liberté politique et civique dans le monde recule depuis des années : en 2023, seuls 20 % de la population mondiale vivaient dans des pays considérés comme « libres », 38 % dans des pays « non libres » et 42 % dans des pays « partiellement libres ».

La liberté d’Internet a aussi diminué quinze années consécutives, avec une amplification de la censure et du contrôle de l’information dans au moins 27 pays en 2025.

Sur le plan monétaire, la dominance du dollar reste forte, mais montre des signes d’érosion, représentant 56,9 % des réserves de change officielles en 2025, contre environ 70 % à la fin des années 1990.

Enfin, les BRICS, dont la part du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat) approche un tiers, militent pour une diversification des instruments économiques et financiers.

Ces données illustrent que la critique du modèle libéral n’est pas seulement idéologique, mais s’appuie sur des évolutions observables au niveau global.

Les formes de la revanche dans la géopolitique du ressentiment

La revanche issue du ressentiment ne s’exprime pas sous une seule forme. Elle se décline selon plusieurs registres, souvent combinés.

Sur le plan militaire, les puissances contestataires privilégient des stratégies indirectes. La guerre hybride, mêlant actions militaires limitées, cyberattaques, désinformation et pressions politiques, permet d’éviter une confrontation frontale avec les grandes puissances occidentales.

Les conflits périphériques jouent également un rôle central. Ils permettent de tester les lignes rouges de l’ordre international sans remettre en cause directement l’équilibre global. Ces conflits servent aussi à affirmer une capacité de nuisance, tout en conservant une marge de déni politique.

Sur le plan économique, la revanche passe par la contestation des mécanismes de domination financière. Ainsi, la dédollarisation, encore partielle, traduit cette volonté de réduire la dépendance au système monétaire dominé par les États-Unis. De fait, en 2023, le dollar représente encore près de 58 % des réserves mondiales, contre plus de 70 % au début des années 2000, illustrant une lente érosion.

Parallèlement, les BRICS, élargis depuis 2024, incarnent cette volonté de créer des alternatives institutionnelles. Sans renverser l’ordre existant, ces structures cherchent à offrir des marges de manœuvre aux États contestataires. En définitive, elles témoignent d’une stratégie de long terme visant à fragmenter l’architecture économique mondiale.

Enfin, la revanche prend une dimension normative. La « guerre du droit » et des valeurs oppose deux visions du monde. D’un côté, un universalisme libéral fondé sur les droits individuels. De l’autre, une conception souverainiste privilégiant l’ordre, la stabilité et l’identité nationale. Cette confrontation idéologique devient un champ de bataille à part entière.

Tableau récapitulatif

Géopolitique du ressentiment : formes de la revanche des puissances révisionnistes
Dimension Logique centrale Objectif stratégique Exemple typique
Militaire Guerre hybride Éviter l’affrontement direct Conflits périphériques
Diplomatique Rupture symbolique Affirmer la souveraineté Expulsions, retraits
Économique Dédollarisation Réduire la dépendance BRICS
Institutionnelle Institutions alternatives Contourner l’ordre libéral Nouvelles banques
Normative Rejet de l’universalisme Défendre des valeurs propres Discours souverainistes
Symbolique Mémoire de l’humiliation Mobilisation interne Récits historiques

Une rationalité stratégique cohérente

Contrairement à une lecture émotionnelle, la géopolitique du ressentiment repose sur une rationalité assumée. Les puissances contestataires acceptent des coûts économiques, diplomatiques et sociaux importants au nom d’une justice historique à restaurer. Dans cette logique, les sanctions, l’isolement partiel ou le ralentissement de la croissance sont présentés comme des sacrifices nécessaires.

Cette rationalité s’appuie sur une temporalité longue. En contraste, là où les démocraties libérales sont souvent contraintes par l’urgence politique et électorale, les puissances révisionnistes privilégient une stratégie de patience. Par conséquent, la revanche n’est pas immédiate. Elle est progressive, cumulative et parfois discrète.

Le ressentiment permet ainsi de donner une cohérence à des politiques publiques parfois coûteuses. Il offre un récit explicatif simple, mobilisateur et durable. La revanche devient un projet systémique, articulant politique étrangère, choix économiques et contrôle social.

Cette logique explique la résilience de certaines puissances face aux pressions extérieures. Elle montre aussi pourquoi la géopolitique du ressentiment constitue une clé de lecture essentielle pour comprendre les recompositions de l’ordre international contemporain.

Les limites et les dangers de la géopolitique du ressentiment

Si le ressentiment constitue une clé de lecture puissante pour comprendre les stratégies de révision de l’ordre international, il ne saurait être érigé en principe explicatif exclusif ni en stratégie durable sans coûts. À long terme, la mobilisation politique de l’humiliation comporte des risques majeurs, tant pour les puissances qui s’en réclament que pour la stabilité du système international.

Le piège de la surenchère et de l’enfermement victimaire

La géopolitique du ressentiment repose sur une lecture morale du monde opposant victimes et dominants. Dans ce cadre, l’histoire coloniale structure durablement les relations entre certains États africains et la France. Toute concession à l’ancienne puissance coloniale peut alors être perçue comme une trahison de la mémoire nationale. Le compromis devient synonyme de soumission.

Depuis la fin des années 2010, ce discours s’est renforcé au Mali, au Burkina Faso ou au Niger. La présence militaire française, initialement justifiée par la lutte contre le terrorisme, est présentée comme une atteinte à la souveraineté. La France devient par conséquent le symbole d’un ordre international jugé injuste et néocolonial.

En effet, ce récit produit un enfermement narratif. Une fois la France désignée comme responsable des difficultés sécuritaires et économiques, toute coopération devient politiquement coûteuse. Les dirigeants sont alors incités à durcir leur position afin de préserver leur légitimité interne, quitte à réduire leurs marges diplomatiques.

Les ruptures avec la France, comme le retrait des forces françaises du Mali en 2022 ou du Niger en 2023, illustrent de fait cette logique. Ces décisions renforcent la cohésion nationale à court terme. Elles participent d’une revanche symbolique, mais enferment durablement ces États dans une logique de confrontation, au détriment de leur stabilité à long terme.

Une stratégie mobilisatrice, mais économiquement coûteuse

À court terme, le ressentiment peut renforcer la cohésion nationale. Il permet de justifier des sacrifices économiques et sociaux. Toutefois, sur le long terme, ces coûts fragilisent la puissance qu’ils sont censés restaurer.

L’orientation vers une économie de confrontation entraîne souvent une allocation inefficace des ressources. De plus, la hausse des budgets militaires, la priorité donnée aux industries stratégiques et le repli commercial freinent l’innovation et la croissance. À cet égard, en 2024, les dépenses militaires mondiales dépassent 2 400 milliards de dollars, un record historique, traduisant une militarisation croissante de l’économie mondiale.

Les sanctions économiques, même lorsqu’elles sont partiellement contournées, réduisent l’attractivité des économies concernées. Elles limitent l’accès aux technologies de pointe et aux investissements étrangers. Le ressentiment permet d’en atténuer l’impact politique, mais il n’en annule pas les effets structurels.

Ainsi, la revanche symbolique peut se payer d’un affaiblissement matériel durable, rendant paradoxalement plus difficile la restauration du rang recherché.

Vers un monde durablement fragmenté et conflictuel ?

La généralisation des logiques de ressentiment transforme profondément l’ordre international. En effet, la multiplication des puissances contestataires affaiblit les institutions multilatérales, déjà fragilisées par la rivalité entre grandes puissances. Le droit international, fondé sur des normes partagées, perd progressivement sa force contraignante.

Ce contexte favorise l’émergence d’un monde fragmenté, structuré par des blocs concurrents et des normes incompatibles. La coopération devient plus coûteuse, tandis que les conflits périphériques se multiplient. Le ressentiment nourrit ainsi une conflictualité diffuse, moins spectaculaire que les guerres totales du XXᵉ siècle, mais plus permanente.

Pour autant, réduire les comportements révisionnistes à une fatalité mémorielle serait une erreur. Le ressentiment est une ressource politique, non une contrainte mécanique. Il peut être atténué par l’intégration économique, la reconnaissance symbolique et la réforme des institutions internationales. La stabilité future dépendra donc de la capacité du système international à répondre aux humiliations perçues sans céder à la logique de la revanche.

 

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