John Maynard Keynes est l’un des plus grands économistes de tous les temps. Il a profondément transformé notre manière de comprendre l’économie et d’agir face aux crises. Cet article te propose de revenir sur les moments forts de sa vie pour mieux saisir pourquoi Keynes demeure, aujourd’hui encore, un penseur essentiel.
La vie de Keynes
Bibliographie
Keynes est né le 5 juin 1883 à Cambridge. En 1902, il rentre au King’s College dans cette même ville et lance sa propre légende. Petite anecdote, il a d’ailleurs raté une épreuve d’économie. Il est donc la preuve qu’on peut rater une épreuve et devenir une légende dans cette matière !
Haut fonctionnaire du trésor britannique à partir de 1914, il publie un ouvrage en 1919. Cet ouvrage aurait peut-être pu éviter le nazisme en Allemagne.
En 1929, il sors les Etats-Unis de la crise. Il remet en question les théories proposées par les classiques, les néo-classiques et Hayek. Keynes ne croit absolument pas à un équilibre automatique qui régule le marché.
En 1936, il écris l’un des plus grands ouvrages de l’histoire économique qui révolutionne le mode d’intervention politique.
Mort depuis 62 ans, le New York Times fait de lui l’homme de l’année en 2008.
Keynes en quelques mots
Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste passé.
C’est ce que J.M Keynes disait dans La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936 – chapitre 24). Cette situation est à la fois importante et ironique, importante car elle montre que la théorie économique avait et a une influence décisive sur l’action politique, et ironique car elle vient de Keynes… Il est vrai qu’il est probablement l’économiste qui aura le plus influencé l’histoire de la pensée économique au XXe siècle. Cette théorie, dite « keynésienne », a influencé le monde entre 1919 et les années 1970. L’ouverture des économies a contribué à remettre en question cette théorie, remettant en cause son fameux « effet multiplicateur», ainsi que son analyse du débat inflation-chômage (sujet HEC 2016).
Sa théorie, encore aujourd’hui, est très présente. Nous parlons depuis la crise de 2008 d’un « keynésianisme hydraulique aux USA », qui, petite coïncidence, s’appliquait grâce à un enseignant de la théorie keynésienne, monsieur Ben Bernanke ! Notons d’ailleurs que la nouvelle économie keynésienne, le néokeynésianisme ou bien le post-keynésianisme sont issus de son oeuvre.
En gros, que ça plaise ou non, Keynes a révolutionné l’économie à sa manière. Faisons le point sur les grands faits d’armes d’un économiste légendaire en 5 dates !
1919 : Keynes publie l’ouvrage Conséquences économiques de la paix
Dans Les Conséquences économiques de la paix (1919), Keynes met en cause et surtout met en garde les nations par rapport aux réparations de guerre et aux futures représailles. Ces réparations, fixées lors de la conférence de Londres (1921), s’élèvent à 132 milliards de mark-or, payables annuellement, à raison de 2 milliards de marks par an pendant 66 ans. Les exportations étaient également taxées (26% pendant 30 ans). C’est alors à la Banque Centrale (la Reichsbank) de monétiser le déficit, en faisant tourner la planche à billets, ce qui provoquera une hyper inflation.
De plus, face à cette inflation galopante, les détenteurs de capitaux anticipent une chute du mark en convertissant les marks en dollars. Cette « fuite devant le mark » débouche sur une crise de change qui se répercute sur les importations et cassera le pays (l’exemple de l’Allemand poussant une brouette de billets pour payer son pain est plutôt parlante…). Keynes prédisait que cela casserait le pays et il avait raison, car l’inflation qui traumatisa le peuple allemand est l’une des raisons qui expliqueront la popularité du nazisme par la suite.
C’est le premier fait d’armes marquant de Keynes. Cet ouvrage, qui, à l’époque ne fut pas écouté aurait pu éviter la montée du nazisme.
1929 : krach boursier et crise économique, Keynes impose sa théorie
Quand éclate la crise de 1929, enfin plutôt le krach financier qui se répercute sur l’économie réelle en crise économique, J.M. Keynes va remettre en cause la théorie néoclassique… rien que ça…
Pour lui, l’équilibre automatique des marchés ne fonctionne pas, il remet en cause Marshall et Pigou. Ainsi, durant cette crise, il va nous apprendre quatre choses :
- Le chômage est involontaire et résulte d’anticipations pessimistes des entrepreneurs.
- La monnaie est essentielle dans les ajustements macroéconomiques d’une nation.
- L’économie se contracte lorsqu’elle rencontre une insuffisance de la demande globale.
- L’Etat doit alors intervenir via des politiques conjoncturelles (budgétaires et monétaires). Il doit relancer l’activité, la demande globale, et rentrer à nouveau dans la croissance. L’exemple historique de cette théorie, c’est le New Deal de Roosevelt en 1933.

Bref, Keynes va changer la manière de réagir en temps de crise. L’Etat doit avoir un rôle pour palier le manque de demande globale (et surtout effective, théorie keynésienne oblige…)
Lire aussi : les marchés peuvent-ils fonctionner sans Etat ?
1936 : Keynes publie son ouvrage le plus célèbre : La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie
Ouvrage légendaire dans le paysage économique et qui peut se targuer d’avoir révolutionné l’économie… Retour sur les grandes lignes de ce best-seller économique ! Voici les principales idées de cet ouvrage :
- Le chômage résulte de l’insuffisance de la demande effective (anticipée).
- Nous devons stimuler la demande globale (consommation et investissement à court terme).
- Le principal levier d’action, c’est la politique budgétaire dont les effets sont fortement corrélés à l’efficacité des multiplicateurs d’investissement et de dépense publique (1 / (1-c) avec c la propension marginale à consommer). Keynes définit cet effet multiplicateur comme étant « un coefficient d’ampleur de la variation de la production à la suite d’une variation soit des dépenses publiques, soit des impôts, soit de l’investissement ».
Alors que les néo-classiques sont favorables à un Etat minimal, Keynes prône l’intervention de l’Etat-Providence. Notamment sous la forme d’une politique de relance, afin de lutter contre « l’équilibre de sous-emploi ».
L’effet multiplicateur
Nous allons faire un point sur l’effet multiplicateur qui es un pilier de la théorie de Keynes. Pour bien comprendre ce mécanisme, je te recommande de relire celui qui porte sur la théorie du diagramme à 45° de Samuelson. Rappelons que cette théorie de l’effet multiplicateur de Keynes permet de comprendre comment se réalise l’équilibre sur le marché des biens et services.
Les hypothèses
- Raisonnement en courte période : dans ce cas, les capacités de production sont fixes, et si elles sont en partie inutilisées, la relance est efficace sur l’activité économique.
- Les prix sont rigides et il existe un sous-emploi de type “chômage keynésien” (chômage causé par une insuffisance de la demande).
- Le taux d’intérêt est constant pour éviter un effet d’éviction.
Qu’est ce que l’effet multiplicateur
Commençons par exposer clairement l’idée centrale de cette théorie. Selon Keynes, toute augmentation de la demande globale entraîne une augmentation plus que proportionnelle du revenu. Ainsi, toute augmentation de l’investissement, de la consommation ou des dépenses publiques, va entraîner une hausse plus que proportionnelle de la richesse produite dans le pays. Comme nous le savons (cf. article sur le diagramme à 45° de Samuelson), il y a équilibre dans l’économie si et seulement si :
Z = Ys = Y = C + I + G
avec Ys : l’offre ; Z : la demande ; Y : le revenu national ; C : la consommation ; I : l’investissement et G : la dépense publique.
Rappelons que C, I et G forment les trois composants de la demande globale.
Déploiement par vagues successives de l’effet multiplicateur de Keynes
- Prenons l’exemple d’une hausse de la consommation incompressible (notée ΔCo.). Co désigne la consommation incompressible des ménages, c’est-à-dire ce qu’ils consomment même lorsque leur revenu est nul (pour répondre aux besoins physiologiques…).
- Pour répondre à cette hausse de la consommation, les entreprises vont augmenter leur production de ΔCo.
- Puisque la production est distribuée sous forme de revenus, les revenus augmentent de ΔCo.
- Ainsi, la consommation des ménages augmente de c*ΔCo, avec c la propension marginale à consommer (c est compris entre 0 et 1, il s’agit de la partie que consacrent les ménages à la consommation lorsque leur revenu augmente), ce qui provoque dans le même temps une hausse de la demande de c*ΔCo, qui va à son tour augmenter l’offre des entreprises, etc.
Nous voyons que se dessine un cercle positif ! C’est donc la propension marginale à consommer, notée PmC, qui va déployer l’effet multiplicateur en vagues successives. Maintenant, il s’agit d’expliquer pourquoi l’investissement permet d’accroître les richesses de l’économie de manière plus que proportionnelle. Pour cela, nous allons formaliser mathématiquement l’effet multiplicateur keynésien.
La formalisation mathématique du multiplicateur keynésien
À l’équilibre, l’offre est égale au revenu national qui est égal à la demande soit : Ys = Y = Z
Or, la demande globale correspond à la somme de la consommation des ménages, de l’investissement des entreprises et des dépenses publiques de l’État soit : Z = Y = C + I + G
Par souci de clarté, nous ne tiendrons pas compte des dépenses publiques ici. Donc Y = C + I
Étudions l’impact d’une variation de la demande globale sur la variation du revenu national : soit ΔY = hausse du revenu national ; ΔC = hausse de la consommation et ΔI = hausse de l’investissement ; c la propension marginale à consommer.
En partant du postulat que : ΔY = ΔC + ΔI
Puis en s’aider du paragraphe précédent, on sait que : ΔC = c*ΔY
Ainsi, en remplaçant ΔC dans l’équation on obtient :
ΔY = c*ΔY + ΔI
Puis on insole ΔI en faisant passer c*ΔY à gauche :
ΔY – c*ΔY = ΔI
ΔY (1-c) = ΔI
Enfin, pour comprendre comment la variation de I (soit ΔI) impacte Y, on isole ΔY :
ΔY = ΔI (1/1-c)
Conclusion : l’effet multiplicateur keynésien est égal à 1/(1-c). Une variation de la demande globale entraîne une variation plus que proportionnelle (1/(1-c)) du revenu global.
1944 : le rôle de Keynes dans les accords de Bretton-Woods
La signature des accords de Bretton-Woods
La signature des accords de Bretton-Woods (22 juillet 1944) est le résultat de négociations débutées en 1941. En juin 1941, Keynes fut chargé par le Trésor britannique de rédiger un article prévoyant la réforme des relations monétaires après-guerre. En décembre de cette même année, White est chargé par le secrétaire d’Etat au Trésor de penser le système monétaire international d’après-guerre. Le système de Bretton-Woods est la conséquence de la confrontation des deux plans.
Le plan Keynes pendant Bretton-Woods
Le plan Keynes préparait un système monétaire international fondé sur une monnaie supranationale. Il s’agit du bancor, dont la valeur serait exprimée par son poids en or, et à laquelle les monnaies auraient été rattachées. Une des principales motivations du projet bancor était de pacifier les relations économiques entre nations en évitant des déséquilibres importants des balances extérieures. Dans cette monnaie seraient libellés les prêts accordés par une Banque Centrale Mondiale (ICU). Ce point de vue s’explique par la priorité économique de la Grande-Bretagne de l’époque : retrouver la croissance et le plein-emploi. L’idée est donc de favoriser la croissance mondiale par l’octroi généreux de liquidités internationales.
Le plan White pendant Bretton-Woods
Le plan White, lui, met plus l’accent sur la stabilité des taux de change que sur l’octroi de liquidités. Il propose en effet la création d’un Fonds de Stabilisation International avec une souscription à une unité de compte appelée « unitas ». L’idée d’une Banque Centrale Mondiale rebute les Etats-Unis. Ces derniers souhaitent disposer de leur indépendance en matière monétaire et veulent profiter de la position dominante du dollar à l’époque. White propose donc plutôt le rôle de pivot-dollar, avec un rattachement nominal à l’or.
Notons que l’accord de Bretton-Woods reprendra majoritairement les idées de White !
Années 1970 : « La seconde mort de Keynes »
Au tournant des années 1980, on assiste à la « seconde mort de Keynes » (J. Rueff, La fin de l’ère keynésienne, Le Monde, 19, 20, 21 février 1976). L’ouverture des économies va introduire dans le multiplicateur keynésien la propension marginale à importer (m), ce qui remet en question toute la théorie keynésienne. De plus, le débat inflation chômage ne fonctionne plus aux Etats-Unis. On donne désormais la priorité à l’éradication de l’inflation. C’est également la remise en cause du fordisme, comme le souligne l’Ecole de la Régulation, à la fois dans le rapport salarial, l’économie d’endettement (les marchés financiers sont libéralisés et on passe de plus en plus par un financement sur les marchés), et la demande de plus en plus segmentée et non plus standardisée.
On constate toutefois que les politiques keynésiennes n’ont pas été abandonnées. Si l’Europe adopte les recettes monétaristes, ce n’est pas le cas des Etats-Unis. « Les monétaristes n’ont jamais eu le pouvoir aux Etats-Unis, ils n’ont jamais pu quitter les universités » (J.-M. Daniel, Ricardo, reviens ! Ils sont restés keynésiens…, 2012 (au passage, référence très utile car J.-M. Daniel est professeur à l’ESCP Europe, c’est bien de connaître qui sera potentiellement en face de vous le jour J)).
Alors évidement, tout Keynes n’est pas traité. Son rapport à la monnaie active et non neutre, sa théorie du taux de change par rapport aux taux d’intérêts (PTI), son débat inflation/chômage, ainsi de suite… Mais ces trois dates peuvent expliquer pourquoi Keynes a révolutionné l’économie moderne et qu’il fait aujourd’hui partie des auteurs incontournables de la discipline !
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