Les inégalités : la poudrière chilienne ? Les inégalités : la poudrière chilienne ?
Le 7 octobre 2019, le gouvernement de Piñera a annoncé l’augmentation du prix du ticket de métro au Chili, provoquant une mobilisation d’une violence... Les inégalités : la poudrière chilienne ?

Le 7 octobre 2019, le gouvernement de Piñera a annoncé l’augmentation du prix du ticket de métro au Chili, provoquant une mobilisation d’une violence sans précédent depuis la fin de la dictature en 1990. Comment expliquer une telle déflagration de violence dans un pays qui est pourtant souvent présenté comme un modèle de développement en Amérique latine, et même dans le monde ?

 

Le modèle économique

Commençons par revenir sur les années Pinochet pour comprendre le modèle économique (et social ?) chilien. Lorsque Pinochet renverse Allende en 1973 avec l’appui de la CIA, il met en place avec l’aide de ce qu’on a appelé les Chicago Boys, un modèle économique nouveau, ultralibéral. Le Chili de Pinochet est considéré comme un « miracle économique ». C’est un exemple de succès de libéralisation économique impulsée par le consensus de Washington. Néanmoins, les politiques économiques libérales des années Pinochet ont fait du Chili l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine. Pour Milton Friedman, le Chili est l’archétype du miracle lié à la libéralisation économique, mais pour Stiglitz la situation est plus contrastée. En effet, le Chili a dû rétablir le contrôle des flux de capitaux après avoir subi des contrecoups très négatifs à la libéralisation de ces flux dans les années 1970-1980.

Néanmoins, il convient de se demander pourquoi le Chili n’est pas devenu un pays développé tel que le Canada ou l’Australie, si la croissance qu’il a connue était si spectaculaire. Selon Raul Prebisch, le Chili, comme d’autres pays d’Amérique latine tels que l’Argentine ou le Brésil, s’est appauvri par rapport aux autres pays industrialisés. Le Chili aurait alors connu une croissance sans développement qui se serait traduite par des inégalités très marquées (dans les domaines de l’éducation et de la santé par exemple).

 

L’absence de réforme agraire

Une autre dimension importante des fortes inégalités du modèle chilien réside dans l’absence de réforme agraire. En effet, de nombreux analystes considèrent que l’absence de réelle réforme agraire a empêché les pays d’Amérique latine de décoller, contrairement à leurs homologues asiatiques. De fait, on a pu observer que la mise en place d’une réforme agraire efficace permet l’essor d’une paysannerie moyenne qui tire la consommation et permet, à plus long terme, à un pays de se développer. Notons par ailleurs qu’à son arrivée au pouvoir en 1973, Pinochet a annulé la réforme agraire qu’Allende comptait mettre en place.

 

Les problèmes de la société chilienne

Revenons maintenant aux inégalités dont nous parlions. D’après un rapport de l’OCDE publié en 2019, le Chili serait le deuxième pays de l’OCDE qui ferait le moins de dépense publique. Cette donnée illustre que le libéralisme est roi au Chili, alors même que le pays affiche un coefficient de Gini de 0,5… Le journaliste Ricarte Soto définit le Chili comme la « Corée du Nord du capitalisme » ; cette désignation montre bien les problèmes de la société chilienne. L’absence d’un modèle étatique fort depuis la fin de la dictature a permis la conservation du modèle économique ultralibéral et tourné vers l’extraversion voulue par les Chicago Boys. La démocratisation n’a pas permis de réelle amélioration.

L’explosion de la violence, qui s’est déclarée le 7 octobre 2019, témoigne du mécontentement d’une partie de la population chilienne vis-à-vis de cette situation. Mais elle ne doit pas être analysée comme un fait ponctuel. C’est l’ensemble des politiques mises en place depuis la démocratisation qui doit être remis en question. Si l’on analyse la politique ultralibérale de Piñera, on peut y percevoir l’intention de mettre sur un même plan l’État et le marché. Ce qui a fonctionné lors de la dictature ne fonctionne plus ; et la vague d’indignation provoquée par « l’état de guerre » (évoqué par le président) et par la répression violente de l’armée lors des manifestations illustre le ras-le-bol des Chiliens.

 

Conclusion

Finalement, la gestion de crise par le dialogue que semble privilégier Piñera montre que désormais les décisions économiques et politiques au Chili devront prendre en compte davantage la redistribution des richesses, et que le modèle économique chilien n’est peut-être que le modèle dont rêvait une partie de la population : les Chicago Boys.

Aloïs Le Dorze