mode

De l’effervescence des Années folles à la libération stylistique des années 1970, la mode en Europe occidentale a été bien plus qu’une simple affaire de tissus et de coupes. Elle est le miroir des bouleversements sociaux, des innovations techniques et des tensions géopolitiques d’un demi-siècle mouvementé. Loin d’être un phénomène superficiel, elle incarne l’esprit d’une époque, ses rêves, ses fractures et ses aspirations. Étudier la mode, c’est donc plonger au cœur des mentalités collectives, au croisement du politique, de l’économique et du culturel.

Dans quelle mesure la mode en Europe occidentale (1920-1970) est-elle un miroir mouvant d’une société en transformation ?

Des Années folles à la Seconde Guerre mondiale : les prémices d’une modernité vestimentaire

Une soif de liberté

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Europe panse ses plaies, mais une soif de liberté s’empare des grandes capitales. C’est le début des fameuses Années folles. Ces années 1920 sont marquées par une volonté de rupture avec les codes rigides du XIXe siècle.

À Paris, Berlin ou Vienne, la mode féminine se réinvente, coïncidant avec les premières ébauches de mouvements d’émancipation féminine. Les silhouettes se raccourcissent, les lignes s’assouplissent, les corsets disparaissent. Coco Chanel devient une figure incontournable des nouvelles tendances modales.

Un changement dans le mode de vie des femmes

Après la grande saignée de la Grande Guerre, les pays doivent de plus en plus faire appel aux femmes pour travailler. La femme commence donc à sortir du foyer, et cela va bouleverser son mode de vie traditionnel. Ainsi, cette décennie est aussi celle de la femme active, citadine, qui fume, conduit et danse dans les clubs.

Elle se débarrasse de ses longs cheveux pour une coupe au carré. La garçonne, elle, n’est pas une lubie : elle incarne une féminité affranchie, influencée par le jazz et les figures mythiques du cinéma muet, comme Louise Brooks. Les accessoires à plumes connaissent leur âge d’or, symbolisant une touche exotique, presque sauvage.

On est certes encore très loin d’une consommation de masse, mais c’est tout de même tout un mouvement qui s’organise. Celui-ci est grandement influencé par les nouvelles tendances venues tout droit d’Amérique, ainsi que par l’apparition des affiches publicitaires. Dans un climat d’essor culturel mais de fragilité économique, la mode devient un langage de rébellion feutrée. La petite révolution consiste d’ailleurs dans la démocratisation qu’elle apporte. Elle n’est plus réservée à une petite élite, une aristocratie ou une bourgeoisie vivant à part.

Des changements pour la population la plus aisée

Pour les hommes, cette période est plus une période de consolidation, avec l’institutionnalisation du costume trois-pièces. Mais les changements concernent principalement les couches les plus aisées de la population. L’influence britannique se fait fortement sentir, avec des tissus comme la laine et la flanelle. Des accessoires comme le chapeau melon, le nœud papillon, la montre à gousset, voire la canne, deviennent de plus en plus courants. Le look du dandy reste quant à lui présent dans les grandes villes. Des styles plus décontractés font leur apparition, avec des tenues pour les week-ends : pulls, pantalon en coton, espadrilles

Mais la crise de 1929 et l’arrivée au pouvoir des régimes autoritaires en Italie et en Allemagne viennent imposer de nouvelles contraintes. La mode, surveillée, se politise : en Allemagne nazie, les créateurs juifs sont exclus des milieux artistiques et les canons esthétiques imposés célèbrent une féminité domestique, classique, opposée à l’audace des années 1920.

C’est le statut de femme au foyer qui est désormais valorisé. Les femmes sont priées de porter des jupes longues, des cheveux attachés, dans une optique de rigueur morale et nataliste. En Italie fasciste, le régime de Benito Mussolini tente de promouvoir une mode nationale face à la domination française, notamment par l’organisation de salons dédiés.

L’âge d’or du prêt-à-porter : la mode au rythme de la croissance

Après les pénuries et la rigueur vestimentaire imposées par la guerre, l’après-1945 marque une lente renaissance de l’élégance. Les années 1950 voient l’essor d’une classe moyenne européenne avide de consommation et d’affirmation sociale. Ce sont les Trente Glorieuses. La mode accompagne ce boom économique : les vêtements ne sont plus seulement des biens fonctionnels, ils deviennent des marqueurs d’ascension sociale et de bon goût.

Dans cette décennie, c’est l’avènement du prêt-à-porter qui transforme profondément les habitudes

Les grandes enseignes, comme Marks & Spencer au Royaume-Uni ou les Galeries Lafayette en France, développent des collections abordables pour les femmes modernes. Ce n’est plus l’élite qui dicte seule les tendances : la mode se massifie, tout en conservant l’influence symbolique des maisons de couture. La distinction se fait alors dans les coupes, la qualité des tissus, le nom de la griffe. La contrefaçon devient aussi un phénomène en soi, contribuant à sa manière à la grande démocratisation de la mode, en en ouvrant l’accès aux plus modestes.

Christian Dior, avec son New Look emblématique lancé en 1947, impose une silhouette hyperféminine et sophistiquée : taille marquée, jupe corolle et bustier structuré. Il ne s’agit pas tant d’un retour en arrière que d’une réaffirmation des identités de genre dans une société encore patriarcale. Mais ce modèle est rapidement contesté, notamment en Grande-Bretagne, où l’austérité demeure. En Italie, c’est Florence qui devient un pôle d’innovation, avec l’apparition du concept de Made in Italy, conjuguant élégance et accessibilité.

Des figures masculines comme Marlon Brando incarnent un nouveau style, moins chargé et plus décontracté, avec une touche rebelle. Il devient même un sex-symbol. Parallèlement, les adolescents deviennent un nouveau marché. L’arrivée du rock’n’roll et des disques 45 tours transforme les références culturelles. Des figures comme Elvis Presley ou James Dean influencent les coupes de blousons, les jeans slim et les coiffures rebelles. Les stars de Hollywood deviennent à leur tour de grands symboles de la mode : Marylin Monroe, Grace Kelly

Une adaptation de l’industrie textile

L’industrie textile s’adapte à cette jeunesse en rupture avec les codes parentaux, préparant les bouleversements des décennies suivantes. Ainsi, le bikini et les bas DIM commencent à se propager. C’est un nouvel élan de fougue et de jeunesse qui se crée. L’explosion du marketing et de la publicité joue évidemment un rôle clé dans cet élan. Les grandes entreprises de la mode rivalisent entre elles pour créer les « outfits » qui vont renouveler le désir. Paris, Londres et Milan deviennent les fers de lance européens de cette dynamique.

Les philosophes et intellectuels commencent eux aussi à s’intéresser à cette révolution sociétale, en tentant d’en comprendre les sources et les mécanismes. Dans Les Choses, Georges Perec évoque les désirs du consumérisme vestimentaire. Selon lui, le consommateur moyen est animé par le désir d’accéder à un certain mode de vie et l’apparence vestimentaire lui permet d’accéder aux signes d’une certaine appartenance sociale.

La mode est donc pour Pérec un langage social, un vecteur de distinction, mais aussi de frustration. Frustration, car Pérec considère que ces désirs ne sont jamais comblés, les gens désirant moins les choses que l’idée de les désirer. La mode devient donc un instrument de renouvellement du désir. René Girard, anthropologue et philosophe français, considère quant à lui que c’est le désir mimétique qui prime. La personne que l’on imite devient à la fois une figure admirée et rivale. « Nous ne désirons jamais un objet directement, nous désirons toujours l’objet désiré par un autre », écrit-il dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

Ainsi, la mode devient un théâtre du mimétisme collectif, où chaque individu tente inconsciemment de s’aligner sur les goûts supposés d’un « modèle » perçu comme enviable. Les icônes culturelles incarnent ainsi les modèles mimétiques. Leur style est imité non pas pour lui-même, mais parce qu’il est supposé donner accès à l’aura qu’elles incarnent. Sauf que si un modèle est massivement imité, il perd donc de sa valeur… Or, un vêtement est d’abord désirable s’il est rare.

Des années 1960 aux années 1970 : quand la mode devient politique

Les années 1960 accélèrent le processus de libéralisation

Sous l’effet conjugué de la démocratisation de l’enseignement, des mouvements étudiants, de la contraception et du féminisme, les normes esthétiques se transforment radicalement. Londres devient la capitale mondiale de la mode jeune : la minijupe de Mary Quant fait scandale, mais triomphe dans le monde entier. Elle est plus qu’un vêtement : elle incarne la liberté du corps, la maîtrise de la sexualité, l’insolence de la jeunesse.

Les styles vestimentaires masculins changent aussi de manière considérable

Le jean Levi’s devient le dénominateur commun de toute une génération. Les Beatles font exploser les vestes en cuir et les pantalons étroits. C’est la fin de la discrétion des hommes. L’augmentation exponentielle des enseignes de prêt-à-porter masculin le montre bien : chemises à fleur, foulards, maquillage, boucles d’oreilles, Vespa…

La rue devient un laboratoire d’innovation stylistique. On y croise des chemises à motifs psychédéliques, des pattes d’éléphant, des robes trapèzes, des chaussures à plateforme. À la différence de la mode des décennies précédentes, ce ne sont plus les couturiers qui dictent entièrement les tendances, mais les mouvements sociaux eux-mêmes : mai 68, le Flower Power, la contestation de la guerre du Vietnam infusent les styles.

Cette période voit aussi un déplacement des centres d’influence

Si Paris reste prestigieuse, Londres impose sa Swinging London, tandis que la Californie propage la contre-culture hippie. Les créateurs, comme Paco Rabanne ou André Courrèges en France, Rudi Gernreich aux États-Unis, expérimentent de nouveaux matériaux (plastique, vinyle), des coupes futuristes et des vêtements unisexes. Mais les styles hippie et disco restent les plus emblématiques de cette période. Le premier se caractérise par des vêtements amples, fluides et colorés, là où le second favorise plus l’aspect festif et glamour avec robes moulantes à paillettes et pantalons en lamé doré.

Bien sûr, l’ombre de la guerre froide n’est jamais très loin. Les styles vestimentaires deviennent pour les États-Unis un outil de soft power incroyable. Le jean fait le tour du monde et va même jusqu’en URSS. L’Union soviétique, quant à elle, peine véritablement à s’imposer dans ce secteur, coincée par son uniformisme, son homogénéité et son manque de liberté créatrice. Pendant ce temps, les Français et encore plus les Britanniques s’imposent comme des acteurs incontournables, derrière les Américains.

Dans ce contexte, la mode devient un langage de rupture. Elle s’internationalise, se diversifie et prépare l’entrée dans une ère post-moderne, où l’individu revendique des styles hybrides, des identités mouvantes, en écho à un monde désormais mondialisé et traversé par des luttes politiques, culturelles et identitaires.

Conclusion

Les tendances modales ont connu une évolution perpétuelle, influencée par divers facteurs : mouvements sociaux et politiques, célébrités, médias, etc. La mode est progressivement devenue un miroir de la société, dans toute sa diversité, et parfois même dans son uniformisme. Chaque détail peut en dire long sur les tiraillements que connaît une société ou, a contrario, sur ses moments de joie et d’exultation. En d’autres termes : la mode est le témoin de l’histoire.

Jusqu’à aujourd’hui, la mode continue de jouer un rôle crucial en tant que source d’inspiration et moyen d’affirmation. Un tissu de vêtement peut refléter toute une personnalité et toute une identité culturelle. Il peut aussi servir à véhiculer un message de contestation ou une affirmation politique, sexuelle… Cette influence est donc profonde et ancrée.

 

N’hésite pas à consulter toutes nos ressources géopolitiques.