Nos analyses sur le numérique se concentrent souvent sur les géants américains GAFAM, chinois BATX et les conséquences du numérique dans les sociétés occidentales, mais qu’en est-il dans les pays en développement ? Le numérique révolutionne tout autant, voire davantage l’économie des pays en développement.
Le numérique : un levier économique important
Les nouvelles technologies, et en particulier celles du numérique, apparaissent comme un levier économique clair, non seulement pour les pays développés mais aussi pour les pays en développement. C’est d’ailleurs une des thèses que soutient Dani Rodrik. Pour lui, les pays en développement devraient davantage sauter l’étape de l’industrialisation classique – passant par le secteur secondaire – pour passer directement dans les services et les nouvelles technologies à forte valeur ajoutée.
Le numérique et les technologies associées font donc partie de ces domaines qui forment des blocs de croissance et, par conséquent, qui peuvent devenir un moteur économique pour les pays en développement. À cet égard, il est intéressant de noter que le numérique est un levier économique à la fois direct et indirect. Direct, dans la mesure où des opportunités sont créées dans la proposition de services liés au numérique (software) et dans les infrastructures (hardware). Indirect, au vu des matériaux et des minerais utilisés pour concevoir les objets connectés.
Le numérique, un atout pour l’économie indienne
Pour le software, par exemple, l’Inde est le premier exportateur mondial de services logiciels, avec 194 Mds de dollars d’exportations dans le domaine des technologies de l’information en 2023 (+ 9 %). Cette omniprésence de l’Inde sur le marché lié au numérique s’explique par la présence de géants nationaux. Dans le classement des dix plus grandes sociétés mondiales qui ont une activité dans l’IT services, l’Inde est le pays le plus représenté avec ses géants : TATA Consultancy Services (2e), Infosys (6e) et Wipro (9e).
Cela témoigne en partie de la volonté du gouvernement indien de se porter comme un leader dans ce domaine, et cela depuis le Computer National Policy de 1984 et le Software Policy de 1986 de Rajiv Gandhi. Ces deux politiques ont grandement changé le secteur informatique en Inde en le libéralisant ainsi qu’en le transformant en un levier de croissance et d’exportation. Cela avait pour but de faciliter les importations de pièces informatiques, de démocratiser l’utilisation des nouvelles technologies, de faire de l’Inde un centre de développement logiciel et a posé les bases de l’industrie des services informatiques.
Petite parenthèse conseil, mais pour des sujets de dissertation ou d’oraux sur des thèmes très contemporains comme le numérique, un des gros écueils serait d’oublier complètement la dimension historique. Il est donc essentiel d’insister sur la profondeur historique : création d’Internet, développement, première régulation, indépendance du cyberespace de John Perry Barlow de 1996… Cet effort sera très valorisé.
Remonter les chaînes de valeur du numérique : un défi pour un grand nombre de pays en développement
Mais aussi indirect dans la mesure où les pays en développement peuvent prendre part à la chaîne de production. Dans La Guerre des métaux rares, Guillaume Pitron souligne le fait que les pays en développement sont cruciaux dans les chaînes de production des nouvelles technologies du fait qu’ils possèdent les minerais essentiels à la production de semi-conducteurs et batteries.
Cependant, il précise qu’ils sont bien souvent les grands perdants de cette chaîne de valeur. Ces pays souffrent souvent du dutch disease ou encore de la dégradation des termes de l’échange. C’est donc un défi auquel de nombreux pays font face : ne plus subir ces échanges déséquilibrés et transformer ces minerais en atouts.
Le cas de l’Indonésie : des politiques volontaristes pour remonter la chaîne de valeur du numérique
À cet égard, un exemple pertinent qui peut nourrir tes dissertations sur le numérique ou pour le module 2 à l’échelle continentale est l’Indonésie. Le pays est le premier producteur de nickel au monde, avec 43 % de la production mondiale. Le nickel, un minerai essentiel à la fabrication des batteries, est au cœur des chaînes de production des nouvelles technologies et de la transition énergétique.
Le défi pour l’Indonésie est de remonter la chaîne de valeurs du nickel afin de ne pas seulement exporter du nickel brut. Ainsi, depuis le 1er janvier 2020, les exportations de minerai de nickel brut sont interdites. Le gouvernement justifie cette décision par la volonté d’encourager les investissements dans la transformation du minerai. Cela a poussé certains fabricants de batteries à investir dans des usines sur le sol indonésien.
C’est notamment le cas de CATL qui, à travers un joint venture avec la Indonesia battery corporation, investit plus de six milliards de dollars dans une usine de fabrication de batteries fonctionnant à 95 % avec des énergies renouvelables. Ce projet, un des plus grands projets d’Asie du Sud-Est, va créer au moins 35 000 emplois et va donc permettre de stimuler l’économie locale.
Le numérique change les habitudes économiques
L’essor du mobile money permet l’inclusion financière à grande échelle
Dans les pays en développement, bien que souvent peu évoqués, le numérique révolutionne à la fois le mode de vie et les habitudes économiques. La microfinance permet au secteur financier et économique des pays en développement de devenir plus inclusif. À noter la définition de microfinance qui peut être intéressante : elle fait référence à l’offre de services financiers aux personnes à faibles revenus ou exclues du système financier traditionnel formel.
En effet, les nouvelles technologies et le numérique permettent de faciliter les transactions financières. Par exemple, en Afrique, il y a un essor des paiements par mobile grâce au mobile money. En quelques chiffres, selon un rapport du GSMA en 2024, il y a eu 190 milliards de dollars de transactions en mobile money, soit 7 % du PIB régional en Afrique. Ainsi, avec une valeur combinée de 1 100 milliards de dollars en 2024, l’Afrique est devenue, au cours de la dernière décennie, le leader mondial du mobile money.
M-Pesa : la fintech africaine leader dans le mobile pay
L’entreprise M-Pesa, aujourd’hui un des leaders dans le mobile pay, a été à l’origine d’un instrument facilitant la réalisation de transferts monétaires entre des proches. Ce système, qui a rapidement évolué, pénètre désormais une multitude de pans de l’économie, permettant notamment à ses utilisateurs des achats de biens et de services et le paiement des impôts.
Cela a permis de diviser par deux le taux de l’exclusion financière ( c’est-à-dire le pourcentage de personnes qui n’ont pas accès aux services financiers). Un partenariat avec le gouvernement kenyan a même permis de créer la plateforme I-tax ; une plateforme aujourd’hui qui permet à 54 % des Kenyans de payer leurs impôts. De plus, c’est aussi un moyen de plus en plus utilisé pour faciliter les transferts de remises avec des taxes de transfert de plus en plus faibles.
Le développement du microcrédit stimule les investissements et le tissu entrepreneurial
De plus en plus de banques accordent des prêts sous forme de microcrédit, permettant de faciliter les investissements. Ainsi, cela permet de stimuler le réseau entrepreneurial en Afrique.
Les microcrédits ciblent principalement les petites entreprises informelles et les entrepreneurs à faible revenu, souvent exclus du système bancaire classique. Ces derniers incluent des commerçants, des agriculteurs, des artisans, ainsi que des prestataires de services dans des zones rurales et périurbaines.
Ces entreprises, qui jouent un rôle clé dans l’économie locale, ont besoin de financements pour se développer, acheter des stocks, investir dans des équipements.
Enfin, il est intéressant de souligner que les microcrédits sont un moyen pour de nombreuses femmes d’accéder à une autonomie financière.
Les pays en développement sont un marché très attractif pour les acteurs économiques externes
Du fait de la croissance démographique qui est encore très forte dans les pays en développement et que la couverture en matière de téléphone mobile est encore faible, ces pays sont donc assez attractifs pour les entreprises du numérique.
Cependant, il faut souligner que les géants du numérique les plus présents dans les pays du nord ne sont pas forcément les plus présents dans les pays du sud. D’autres grands groupes concentrent une grande part des marchés en présentant une autre gamme de produits adaptés aux besoins des pays en développement. Par exemple, le groupe chinois Transsion Holding. Ce dernier se hisse au quatrième rang du Top 5 des fabricants de smartphones, capturant 9,5 % de la part de marché.
Ce géant discret, et souvent caché par les géants Apple et Samsung (qui voient leur part de marché se réduire d’ailleurs), réalise une grande part de ses ventes en Afrique, en Inde, au Bangladesh et au Pakistan. En 2017, Transsion est même devenu le premier producteur de smartphones pour le marché africain (aujourd’hui, le groupe détient plus de 40 % des ventes sur le continent).
Son succès dans ces pays est que, grâce à ses trois marques (Tecno, Infinix et Itel), il crée des smartphones d’entrée de gamme et de milieu de gamme. Transsion a été surtout précurseur dans les téléphones à plusieurs cartes SIM (essentiel pour les ménages qui ne peuvent pas se payer plusieurs smartphones). Des produits qui s’adaptent donc au mode de vie et aux besoins des consommateurs dans les pays en développement : voici le secret de leur succès.
Le numérique soulève aussi des enjeux de souveraineté économique et de patriotisme économique dans les pays en développement
L’Inde et le Brésil : deux modèles en matière d’indépendance financière
Les pays en développement qui ont des ambitions de puissance, comme c’est le cas pour l’Inde, ont nécessairement une volonté de ne pas dépendre des autres grandes puissances, et en particulier dans le domaine du numérique, un domaine d’avenir, où Chinois et Américains sont omniprésents, voire omnipotents.
L’exemple le plus probant est à nouveau celui de l’Inde. Le numérique à l’indienne se présente comme un rempart de l’impérialisme américain. L’Inde révolutionne les paiements avec l’UPI (Unified Payment Interface), un système de paiement mobile qui permet de payer simplement en scannant un QR code et qui n’inclut aucun coût pour les particuliers et un coût très faible pour les entreprises.
Ce système de paiement est utilisé par les petits commerçants, les taxis mais aussi les particuliers, et il permet d’éviter les paiements en espèces et surtout les paiements traditionnels souvent effectués par des cartes Visa ou Mastercard. Cela permet à l’Inde de sortir de la dépendance de ces géants américains (Visa, Mastercard), qui dominent complètement les transactions monétaires mondiales.
Des moyens de paiement qui se sont complètement démocratisés et répondent à des problèmes endémiques
De plus, dans un pays peu bancarisé et où l’économie informelle est très développée, ce mode de financement piloté par la Banque centrale indienne est non seulement un synonyme de souveraineté économique, mais aussi un moyen de réduire la corruption. Cela permet au gouvernement de faciliter les transferts d’aides et de soutien financier, mais surtout, en contrôlant le système de paiement, l’État garde la main sur les données, les flux financiers et les normes.
Les projections des paiements effectués grâce à ce système dépassent les 2 000 milliards pour cette année, soit presque la moitié du PIB indien. L’Inde est donc un modèle de la numérisation de la société à grande échelle à la fois pour les pays en développement, mais aussi pour les grandes puissances.
D’autres pays en développement ont suivi cet exemple, comme le Brésil qui a mis en place son système Pix qui est aujourd’hui le premier moyen de paiement dans le pays, utilisé par plus de 75 % de la population. Ce système de paiement lancé par la Banque centrale brésilienne a révolutionné les transferts d’argent et accentué l’inclusion bancaire des plus pauvres.
Ces deux pays bouleversent la domination américaine
Cet essor suscite des inquiétudes aux États-Unis, car ce système concurrence directement les variantes américaines, comme Apple Pay et Google Pay. Cela réduit la dépendance de ces pays avec les grandes entreprises américaines.
Pour te donner une idée : avec un paiement avec des cartes de crédit/débit Visa ou Mastercard, un commerçant paie environ 1,3 % et reçoit le paiement en 28 jours, alors qu’avec Pix, le commerçant paie 0,33 % et reçoit le paiement en deux jours. Paul Krugman, prix Nobel d’économie, soutient fortement ce système et a même intitulé une de ses récentes chroniques : « Le Brésil a-t-il inventé l’avenir de l’argent ? ». Bref, une révolution portée par ces deux pays en développement qui bouleverse les équilibres traditionnels !
Ainsi, face à cet essor de l’autonomisation financière, Trump a multiplié les attaques contre ces pays. Les États-Unis ont lancé une enquête officielle sur les pratiques commerciales numériques du Brésil en ciblant notamment Pix. Cette enquête, qui a débuté en juillet 2025, a pour objectif de montrer que ce système de paiement instantané désavantage de manière déloyale les entreprises américaines.
Bien que Pix soit un enjeu de taille, cela s’inscrit dans une dynamique plus globale : celle de la dédollarisation de l’économie et la volonté de nombreux pays en développement de ne plus dépendre des systèmes financiers traditionnels, comme SWIFT. Ainsi, le Brésil, faisant partie des BRICS, est aussi à l’origine du projet BRICS Pay : une plateforme de paiement transfrontalier. Celle-ci permet des échanges en monnaie locale et contribue aussi à cette réduction de la dépendance des systèmes financiers occidentaux.



