Cet article est consacré aux enjeux croisés de l’énergie et de la construction européenne. On va volontairement aller plus loin que ce que tu pourrais dire en khôlle pour te permettre de découvrir (ou redécouvrir) un maximum d’informations, de références et de clés de lecture sur le sujet.
Introduction
L’énergie est au cœur des préoccupations économiques, sociales et géopolitiques de l’Union européenne. Parce qu’elle touche à la fois à la souveraineté des États, au pouvoir d’achat des citoyens et à la transition écologique, sa gestion est particulièrement sensible.
Deux logiques s’affrontent dans la manière de penser le marché de l’énergie en Europe : la régulation, qui désigne les mécanismes mis en place par l’État ou l’Union pour garantir un équilibre du marché et éviter les abus de position dominante, et la dérégulation, qui vise à supprimer ces règles pour ouvrir le marché à la concurrence et stimuler l’efficacité économique.
Problématique : Comment l’Europe peut-elle choisir entre la régulation et la dérégulation de ses réseaux d’énergie, alors que, si la régulation favorise un marché européen équilibré, c’est la dérégulation, pourtant contestée, qui va dans le sens du GMU (grand marché unique) ?
Plan détaillé
I. La régulation des réseaux d’énergie se développe d’abord lors de la construction européenne
A) Le projet européen est né des enjeux de l’énergie (CECA/Euratom)
En 1951, six pays (France, Allemagne de l’Ouest, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) créent la CECA pour organiser la libre circulation du charbon et de l’acier, moteurs de la reconstruction. Cette « Europe du tout charbon » bascule ensuite vers le « tout pétrole » durant les Trente Glorieuses (1945–1975), que Jean Fourastié décrit dans son ouvrage Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible (1979).
Les Traités de Rome de 1957 fondent l’Euratom, avec l’ambition de développer une filière nucléaire civile. La crise de Suez (1956), révélant la vulnérabilité énergétique liée au pétrole, renforce cette volonté. Mais le projet échoue à unifier les politiques : peu de centrales voient le jour et la filière nucléaire reste marginale. La France, en tentant d’imposer son modèle à base d’uranium naturel, freine toute coopération européenne.
Franklin Dehousse (« L’Europe de l’énergie : un projet toujours reporté », 2000) écrit : « En pratique, les initiatives européennes allant dans le sens de l’intégration du marché nucléaire se sont heurtées à de vives résistances nationales. »
La période des Trente Glorieuses est une notion classique du programme alors n’hésite pas à lire notre article.
B) Cela mène à l’instauration d’autorités de régulation des réseaux d’énergie…
À partir des années 2000, l’Union européenne commence à structurer la régulation de son marché de l’énergie pour garantir plus de transparence, d’équilibre et éviter les situations de monopole. En 2000, le Conseil des régulateurs européens de l’énergie (CEER) est créé. Cette structure réunit les autorités de régulation des États membres ainsi que celles de la Norvège et de l’Islande. Elle sert de plateforme de dialogue et de coordination entre les pays.
En 2011, une étape est franchie avec la création de l’Agence pour la coopération des régulateurs de l’énergie (ACER). L’ACER aide les pays à appliquer des règles communes sur le fonctionnement des réseaux d’électricité et de gaz, et veille à leur bonne mise en œuvre. Elle peut aussi intervenir lorsqu’un conflit survient entre deux pays. Comme le résume Philippe de Ladoucette (« Régulation de l’énergie en Europe », Géoéconomie, 2013), « l’élaboration de ces règles techniques constitue un élément central pour l’achèvement du marché intérieur ».
C) … qui se remettent en question régulièrement pour être de plus en plus efficace
Les mécanismes d’ouverture à la concurrence ont d’abord été laissés à l’appréciation des États, selon le principe de subsidiarité. Mais cette liberté a créé des déséquilibres : certains pays ont rapidement ouvert leur marché, d’autres sont restés protectionnistes. Cela a rendu nécessaire une harmonisation progressive à l’échelle européenne.
Depuis 2003, les autorités de régulation jouent un rôle reconnu dans la libéralisation des marchés nationaux. Leurs compétences sont renforcées en 2009 : elles doivent être pleinement indépendantes et peuvent sanctionner les entreprises jusqu’à 10 % de leur chiffre d’affaires. Pour rester efficaces, elles coopèrent à l’échelle internationale, notamment via le Forum mondial ou la Confédération des régulateurs de l’énergie.
II. Mais l’avènement du monétarisme et du GMU incite les pays européens à déréguler
A) L’avènement du paradigme monétariste dans les années 1980
NB : Cette sous-partie nous permet de montrer que l’on connaît notre cours et de poser un contexte économique global qui servira à expliquer la suite !
Face à la stagflation des années 1970, provoquée par la fin de Bretton Woods (1971), la chute du dollar (dollar glut) et les chocs pétroliers (1979), les politiques keynésiennes apparaissent inefficaces.
Les idées néolibérales gagnent alors du terrain, portées par Milton Friedman (La Contre-révolution de la théorie monétaire, 1970) et reprises dans le Consensus de Washington (John Williamson, Latin American Adjustment: How Much Has Happened?, 1990). Ce nouveau paradigme promeut un État recentré sur ses fonctions régaliennes, dans la lignée d’Adam Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), et légitime les politiques de dérégulation dans de nombreux secteurs, dont l’énergie.
B) C’est dans ce contexte que naît le GMU
En 1984, lors du sommet de Fontainebleau, les Européens lancent le Comité Dooge pour rédiger le projet de marché commun. Ainsi, l’Acte unique européen (1986) fixe comme objectif la création d’un grand marché unique pour le 1er janvier 1993. L’économiste Bela Balassa (The Theory of Economic Integration, 1961) explique que cette étape correspond à la troisième phase d’intégration économique : après la zone de libre-échange et l’union douanière, vient le marché commun (et enfin l’union économique et monétaire, à l’instar de la zone euro).
Le but du GMU est de créer un espace économique où les entreprises peuvent librement se faire concurrence. Cela permet d’élargir l’offre, d’assurer la sécurité des approvisionnements et, à terme, de faire baisser les prix pour les consommateurs. Le secteur de l’énergie suit ce mouvement : une directive européenne ouvre le marché de l’électricité à la concurrence en 1996, puis celui du gaz en 1998.
C) Donc, il y a une privatisation du réseau de distribution
L’UE privatise son réseau de distribution entre 2004 et 2007. L’objectif est de renforcer la compétitivité du secteur, en attirant les investissements des grandes firmes pour réduire les coûts.
En France, la production reste publique (ERDF pour l’électricité, GRDF pour le gaz), mais la distribution passe progressivement dans le privé : EDF est partiellement privatisée en 2004, suivie de GDF (devenu Engie) en 2006. Le Royaume-Uni a été un des premiers à privatiser, dès les années 1990, en démantelant le Central Electricity Generating Board (CEGB), aujourd’hui en partie détenu par Engie.
III. La dérégulation est cependant limitée
A) Seule la distribution est libéralisée, du fait du rôle stratégique de l’énergie
La production d’énergie reste largement sous contrôle public, car elle touche à la souveraineté des États. En France, l’État détient encore 100 % du capital d’EDF et 23 % de celui de GDF-Suez (rebaptisé Engie en 2015). Le reste est détenu par des acteurs privés, ce qui permet d’attirer des investissements tout en maintenant une forme d’indépendance stratégique.
Par ailleurs, l’Union européenne cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement pour réduire sa dépendance, en particulier vis-à-vis de la Russie. Elle a ainsi soutenu des projets comme le gazoduc Nabucco (depuis l’Azerbaïdjan et le Turkménistan) ou le TAP (Trans Adriatic Pipeline, mis en service en 2020). Malgré cela, la Russie reste un fournisseur majeur : elle couvre environ 30 % de la consommation de gaz de l’UE, avec de fortes disparités (90 % pour la Slovaquie, seulement 5 % pour la France ou l’Espagne). Plusieurs infrastructures renforcent cette dépendance : le gazoduc Jamal (1997), Nord Stream (2012) ou Blue Stream (2003).
B) Les conséquences sociales font naître des mouvements d’opposition
Poussées par une logique de rentabilité, certaines entreprises ont augmenté leurs tarifs, réduit leurs effectifs et multiplié les démarches commerciales agressives. Ces évolutions ont contribué à une baisse du pouvoir d’achat et à un sentiment de précarisation, en particulier chez les ménages les plus vulnérables.
Ces tensions alimentent une montée de l’euroscepticisme. Le recul des acquis sociaux, les licenciements et l’impression d’une perte de contrôle sur un secteur aussi stratégique que l’énergie renforcent la défiance envers l’Union européenne. Pour certains, la politique énergétique commune est perçue non comme un levier d’efficacité, mais comme une atteinte à la souveraineté nationale.
C) Les institutions gouvernementales restent cependant primordiales
Malgré les privatisations, les États et les institutions publiques conservent un rôle central dans le secteur de l’énergie. Contrairement aux logiques purement marchandes, l’action publique s’inscrit dans le long terme : indépendance énergétique, lutte contre le changement climatique, transition vers le renouvelable… autant de priorités qui dépassent le simple calcul coûts/bénéfices. Comme l’écrit Philippe Delmas (Le Maître des horloges : Modernité de l’action publique, 1991) : « L’État est le maître des horloges. »
L’exemple d’EDF l’illustre : après une privatisation partielle en 2004, l’entreprise a été renationalisée à 100 % en 2023, pour 9,7 milliards d’euros. Selon Bruno Le Maire (ministre de l’Économie, juillet 2022) : « Cette opération donne à EDF les moyens nécessaires pour accélérer la mise en œuvre du programme de nouveau nucléaire voulu par le président de la République et le déploiement des énergies renouvelables en France. »
Si tu veux aller plus loin sur le sujet du nucléaire, lis cet article.
Conclusion
L’Europe s’est construite autour des enjeux énergétiques, en posant progressivement les bases d’une régulation commune. Avec l’arrivée du monétarisme et le projet du grand marché unique, l’Union a encouragé la dérégulation et la privatisation du secteur pour stimuler la concurrence.
Mais, en raison du caractère stratégique de l’énergie, cette ouverture reste partielle : les États conservent un contrôle important sur la production et les grandes orientations. Le compromis européen repose ainsi sur un équilibre entre régulation (pour garantir sécurité d’approvisionnement et souveraineté) et dérégulation (pour favoriser un marché compétitif et innovant).
Récapitulatif des références utilisées
- Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible
- Franklin Dehousse, « L’Europe de l’énergie : un projet toujours reporté », Courrier hebdomadaire du CRISP
- Philippe de Ladoucette, « Régulation de l’énergie en Europe », Géoéconomie
- Milton Friedman, La Contre-révolution de la théorie monétaire
- John Williamson, Latin American Adjustment: How Much Has Happened?
- Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations
- Phillipe Delmas, Le Maître des horloges : Modernité de l’action publique
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