Suisse

La Suisse est mondialement connue pour sa fameuse neutralité, au point d’en faire une expression. Cette neutralité s’explique par des raisons historiques profondes, progressivement érigées en tradition diplomatique. Même aux heures les plus sombres de l’Histoire, la Confédération helvétique est demeurée fidèle à sa doctrine. Cependant, les conflits actuels, notamment celui en Ukraine, lèvent le voile sur les ambiguïtés de cet État richissime.

Aux sources de la neutralité suisse

1515 et 1648

La situation géographique de la Suisse est loin d’être favorable. Entourée de grandes puissances, elle a longtemps vécu sous la menace d’une guerre ou d’une invasion. En 1515, la désastreuse défaite des cantons suisses face à la France lors de la bataille de Marignan pousse les Helvètes à remettre en question leur vision expansionniste. Une première prise de conscience a lieu et une sorte de neutralité défensive se met en place. Le pays signe alors des traits dits de « paix perpétuelle ».

La guerre de Trente Ans (1618-1648) joue ensuite un rôle important pour entériner l’indépendance suisse, vis-à-vis du Saint-Empire romain germanique. Cette guerre politico-religieuse a véritablement ravagé l’Europe centrale. Durant ce conflit, la Suisse parvient à maintenir sa neutralité au moment où catholiques et protestants s’entretuent, et ce, malgré sa pluralité confessionnelle qui aurait pu entraîner une implosion.

Les considérations économiques contribuent à maintenir cette position, vu que le pays dépendait beaucoup du commerce et de l’export. Pour autant, il ne s’empêche pas de vendre des armes à différents belligérants. Même sous les coups du canon, le commerce continue de battre son plein.

Pour la Suisse, cette guerre eut par ailleurs un impact considérable. Le traité de Westphalie, signé en 1648 pour entériner la paix, reconnut officiellement l’indépendance de la Confédération helvétique vis-à-vis du Saint-Empire romain germanique.

L’invasion française, puis le Congrès de Vienne

Les guerres napoléoniennes prennent de court les Suisses. En 1798, la France envahit la Suisse. Celle-ci passe alors sous la houlette de l’Empire, devenant un pays satellite. Après la défaite napoléonienne à Waterloo, les grandes puissances européennes (Autriche, Prusse, Russie, Royaume-Uni, France) se réunissent pour le Congrès de Vienne en 1815.

Celles-ci reconnaissent alors la « neutralité permanente » de la Suisse. Les raisons avancées, au-delà de l’attachement des helvétiques à leur neutralité, résident dans la volonté de stabiliser la région et de préserver un certain équilibre entre grandes puissances.

Depuis ce congrès, la Suisse n’a officiellement jamais participé à un conflit extérieur majeur.

En 1848, cette neutralité est entérinée et institutionnalisée. L’article 1 de la Constitution fédérale stipule que la « Confédération suisse garantira la neutralité permanente ». Quant à l’armée, elle a pour unique rôle la défense du territoire. Aucune mission offensive ne peut lui incomber.

La Suisse durant les déflagrations mondiales

Lorsque les alliances se mettent en place en amont de la Grande Guerre, la Suisse veille à bien se tenir à distance. Les deux camps lui font pourtant les yeux doux, en vain. Ainsi, alors que le Vieux Continent s’entre-déchire, le pays des montres demeure un quasi-havre de paix.

Sans s’ingérer, la Suisse accueille toutefois divers blessés pour les soigner, peu importe leur allégeance. La Croix-Rouge, active pendant cette première déflagration, avait d’ailleurs son siège à Genève. En 1920, lorsque vint le moment de trouver une ville pour le siège à la toute nouvelle Société des Nations (ancêtre de l’ONU), Genève s’imposa naturellement.

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La neutralité suisse mise à l’épreuve par le nazisme

La mythique neutralité suisse connaît sa plus grande crise avec l’avènement du nazisme et du fascisme. La Confédération helvétique martèle sa neutralité, mais est effrayée de voir tout son entourage sombrer dans les filets du IIIe Reich. Au-delà de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, la Suisse fut choquée de voir des pays pourtant neutres être envahis par la Wehrmacht. Ce fut le cas du Danemark et de la Norvège, ainsi que du Benelux. Quant à la France et à la Pologne, leur résistance est de courte durée.

Totalement isolée sur le Continent, la Suisse doit marcher sur une ligne de crête. Elle multiplie alors les efforts pour éviter de froisser Hitler sans sortir de sa neutralité. L’État somme même les médias de ne pas critiquer frontalement le Führer. L’importation du charbon des pays de l’Axe est aussi un facteur justifiant la fragilité de la neutralité.

Par ailleurs, le pays continue de produire et d’exporter vers l’Allemagne. Cela fait que Hitler n’a pas vraiment besoin d’envahir la Suisse, puisqu’elle lui fournit déjà ce dont elle a besoin et que ses voies ferrées sont très utiles. D’autant plus que les forces armées suisses avaient une bonne réputation.

Le lendemain de la chute du régime nazi, la Suisse est parvenue (difficilement) à maintenir une façade de neutralité, mais doit faire face aux critiques des voisins européens. Ceux-ci estiment que sa neutralité à l’égard d’un régime fasciste était immorale et que sa politique à l’égard des réfugiés juifs était irresponsable.

Une grande prudence durant la Guerre froide

Après 1945, la Suisse se concentre sur l’humanitaire. Elle ne s’engage sur aucun champ militaire et mène une politique prudente. Non seulement elle ne rejoint ni l’Union européenne ni l’OTAN, mais elle refuse également de rejoindre l’ONU ! Elle n’intégrera les Nations unies qu’en 2002.

Cette posture unique lui permet de jouer le rôle de médiateur lors des grandes crises et des grands sommets, y compris entre les deux superpuissances de l’époque. À la fin de la Guerre froide, beaucoup se mettent à questionner l’intérêt de poursuivre une politique de neutralité dans un monde de multilatéralisme, la jugeant obsolète. L’idée d’une guerre sur le territoire européen paraissait en effet improbable, si ce n’est impossible.

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Guerre en Ukraine : la fin de la neutralité suisse ?

L’agression russe contre l’Ukraine, en violation flagrante du droit international, pousse la Suisse dans ses retranchements. La situation est bien différente qu’en 1940 et la pression populaire est grande pour soutenir l’Ukraine. La Suisse n’est certes pas le seul pays neutre en Europe (Autriche, Suède, Finlande, Malte…), mais c’est la seule à ne pas être membre de l’UE.

Fidèle à sa tradition humanitaire, la Confédération accueille les réfugiés ukrainiens, puis envoie une aide humanitaire à Kiev. Un grand pas est franchi lorsque la Suisse décide de rejoindre les sanctions occidentales imposées contre Moscou, ce qu’elle n’avait pas voulu faire lors de l’annexion de la Crimée en 2014. Une proposition de loi visant à envoyer des armes à Kiev a même failli être votée. Il s’en est fallu de peu.

Ce n’est pas la première fois que Berne décide d’imposer des sanctions contre un pays tiers. Elle l’avait déjà fait à l’encontre de l’Iran, l’Irak ou encore la Corée du Nord. Pour autant, les Suisses traînent du pied pour appliquer les sanctions. C’est notamment le cas en ce qui concerne le gel des avoirs des oligarques russes.

De plus, Berne interdit aux acheteurs d’armes helvétiques de les fournir à l’armée ukrainienne, par souci de neutralité. Cette décision déplaît fortement aux voisins d’Europe du Nord, qui considèrent qu’être neutre revient à jouer le jeu de Moscou. D’autant plus que le souvenir de la collaboration bancaire avec l’Allemagne nazie n’est jamais très loin.

Au Moyen-Orient, la Suisse s’accroche tout autant à sa neutralité. Elle a ainsi refusé l’accès à son espace aérien d’avions militaires américains.

Conclusion

Les Suisses n’ont pas forgé la neutralité légendaire de leur pays à partir d’une décision formulée d’un seul coup. C’est plutôt le fruit d’une longue réflexion et d’une évolution s’étalant sur plusieurs siècles.

Quoi qu’il en soit, le fait est que, depuis l’invasion napoléonienne, aucune armée étrangère n’a foulé le territoire suisse (dans un but offensif). La politique de neutralité a donc permis de préserver ce petit pays des diverses atrocités des deux siècles précédents. Cet isolement helvétique est devenu un marqueur de l’identité nationale, puisqu’il apparaît comme un garant de stabilité, de prospérité et de paix intérieure.

Mais cette politique de neutralité est parfois difficilement tenable moralement. Avec le temps, elle a pris du plomb dans l’aile. Les accusations de lâcheté, de complicité et d’affairisme ne cessent de pleuvoir de toutes parts.

Pour ses voisins, la Suisse est une sorte de passager clandestin en Europe. De l’autre côté, le parti d’extrême droite UDC pèse de tout son poids dans la balance pour empêcher toute concession vis-à-vis de la neutralité historique du pays. Le gouvernement se trouve pris entre deux feux, s’efforçant de concilier les attentes de toutes les parties.

 

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