Dans L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire (2020), Jean-Michel Valantin traite de divers sujets portant sur la particularité de la rivalité sino-américaine et les enjeux environnementaux liés à cette rivalité.
Introduction
Il y a une relation qui « unit, hybride et oppose » les États-Unis et la Chine. Cette relation est à l’origine de la Chinamérique (concept de l’historien britannique Niall Ferguson). Cette relation a un poids particulier, car ses conséquences sont en réalité des conséquences sur le monde entier.
Prenons l’exemple environnemental. La Chine est aujourd’hui le premier pollueur du monde (10 milliards de tonnes en 2017). Les émissions cumulées du binôme sino-américain composent près de 45 % des émissions de CO2. Il y a un risque majeur de « sixième extinction ».
La Seconde Guerre mondiale : moteur du dérèglement planétaire
Jean-Michel Valantin considère que la Seconde Guerre mondiale est un épisode crucial, en particulier pour les États-Unis. C’est là où s’établit véritablement l’hégémonie américaine. En effet, la guerre réorganise l’aménagement industriel du territoire américain. En 1945, le constat est sans appel. La production d’acier des États-Unis représente 72 % de la production mondiale.
Le nucléaire et l’Anthropocène
À cette force de frappe industrielle s’ajoute un nouvel élément, qui va à lui seul dérégler le cours de l’histoire. C’est le nucléaire. En 1942 est lancé le projet Manhattan, dont le chef scientifique est Robert Oppenheimer. Son développement entraîne la création du complexe militaro-industriel nucléaire américain et nécessite d’importer de l’uranium ainsi que du plutonium des mines du Colorado, du Canada et du Congo belge.
Les deux bombes atomiques larguées sur le Japon en 1945 représentent un changement d’échelle. Le bombardement d’Hiroshima fait 140 000 morts en moins de deux minutes. Pour Jean-Michel Valantin, c’est ainsi que l’Anthropocène, cet âge de l’homme, commence en 1945.
Le focus de Valantin sur le bouleversement de la Chine
Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sur la Chine sont immenses. L’épisode de l’invasion japonaise a plus que jamais renforcé le Parti communiste chinois. En 1949, le PCC prend le pouvoir. Sur le plan militaire, le pays monte rapidement en puissance. Il est surtout porté par la puissance démographique de la Chine. Entre 1950 et 1953, la Chine s’investit ainsi grandement dans la Guerre de Corée. Elle envoie un contingent de plus de 1,7 million de « volontaires » contre le général MacArthur. C’est la tactique de la « vague humaine ».
Quelques années plus tard, en 1958, Mao lance le Grand Bond en avant. Le but est de développer l’industrie lourde, avec une collectivisation rapide de l’agriculture. S’ensuit l’une des pires catastrophes économiques, humanitaires et écologiques du XXe siècle. L’industrialisation des campagnes est un échec, la famine les ravage et fait entre 30 et 35 millions de morts entre 1958 et 1961. Le Grand Bond en avant est interrompu en 1961, après l’autocritique de Mao.
Plus tard, en 1966, Mao lance la Révolution culturelle, en mobilisant les étudiants contre les réactionnaires. Cette quasi-guerre civile est canalisée en 1968.
La Chine et la globalisation
La mort de Mao en 1976 et la prise de pouvoir par Deng Xiaoping s’accompagnent de réformes plus libérales. À partir de 1978, Xiaoping devient le leader officieux, mais incontesté de la RPC. Il reprend à son compte les « quatre modernisations » lancées en 1975 par Zhou Enlai. Ces quatre modernisations sont celles de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, de la science et des technologies, et des affaires militaires.
Ensuite, Deng Xiaoping lance le slogan : « Il est bon de s’enrichir. » Il visite les États-Unis en 1979, en particulier les grands centres industriels et la NASA. Il réforme ensuite l’armée chinoise.
À partir de 1979, il organise la privatisation rapide de l’agriculture. Cela permet d’augmenter les rendements. De plus, le gouvernement crée les « ZES », en particulier Shenzhen et Shanghai. Il opère aussi une révolution verte à l’image de ce qui se fait en Asie depuis les années 60.
En 1989, 17 ans après la visite historique de Nixon en Chine, la répression de Tian’anmen entraîne une période de gel entre la Chine, l’Europe et les États-Unis.
En tout cas, c’est ce basculement géopolitique et géoéconomique pensé par Xiaoping et Zhou Enlai qui a amené la notion de « Chinamérique ». C’est ensuite que se met en place « l’hybridation » des économies chinoises et américaines. La Chine devient ainsi à ce moment « l’atelier du monde ».
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L’hybridation des deux plus grandes économiques mondiales
Si la Chine a depuis longtemps cessé d’être l’atelier du monde, le constat de l’hybridation des deux économies est bel et bien réel. Ainsi, en 2018, les États-Unis importaient 500 milliards de dollars de la Chine et exportaient 130 milliards de dollars.
Cette interdépendance est devenue à la fois un risque et une opportunité pour les deux pays. Paradoxalement, c’est lors des crises aiguës que cette interdépendance est la plus utile. Prenons l’exemple de la crise de 2008. Celle-ci était une énorme menace pour la Chine, et la réaction chinoise fut à l’échelle de la menace. En effet, Pékin acheta pour 300 milliards supplémentaires d’obligations américaines. Cela a permis d’injecter une somme fantastique dans le système financier américain, en son heure de plus grand péril. Même si Washington ne l’admet pas officiellement, cette décision a grandement soutenu la politique de relance américaine.
Conséquence directe : la Chine détient ¼ de la dette américaine. Ces investissements massifs chinois ont donc renforcé l’interdépendance. Jean-Michel Valantin explique que les deux États sont conscients que, malgré leurs divergences idéologiques et leurs rivalités commerciales, la chute de l’un risque grandement d’entraîner la chute de l’autre.
Revers de la médaille pour les Américains. La République populaire de Chine apparaît comme un concurrent géopolitique d’autant plus dangereux qu’il détient la majorité de la dette américaine vendue sur les marchés internationaux. L’Amérique est en situation de dépendance. C’est ce qu’a dénoncé Donald Trump à son arrivée au pouvoir (en 2016, puis en 2024).
La nouvelle route de la soie, le « grand canal planétaire »
Le projet des nouvelles routes de la soie est lancé en 2013 par Xi Jinping. Aussi nommé « Une ceinture, une route », c’est un programme de développement d’infrastructures de transports terrestres et maritimes à l’échelle mondiale avec une stratégie d’extraction de ressources de tous types, à l’échelle planétaire.
Par ailleurs, Valantin insiste beaucoup sur l’originalité des nouvelles routes de la soie. Cette originalité réside dans sa fonction, qui est d’être un « canal planétaire ». L’attraction internationale de la Chine s’exprime notamment lors de la tenue à Pékin du Forum de la nouvelle route de la soie, en mai 2017. Le sommet accueille plus de 63 pays, avec notamment Poutine et Erdogan.
Le succès mondial révèle le rôle d’attracteur international. La Chine s’installe au « milieu » de la globalisation, revivifiant le caractère d’Empire du Milieu. Selon Valantin, la République populaire de Chine rayonne non par son modèle, mais par son pouvoir d’attraction.
J.-M. Valantin : l’exemple du Moyen-Orient
Ce projet immense permet à la Chine d’avancer ses pions dans diverses régions, à commencer par celles marquées par un recul américain. C’est notamment le cas du Moyen-Orient, avec des pays comme l’Arabie saoudite ou encore l’Irak et la Syrie. Ainsi, le rapprochement entre l’Arabie saoudite et la Chine traduit le pivot de la politique saoudienne, qui cesse d’être strictement tournée vers les États-Unis.
Récemment, Pékin a marqué les esprits en jouant le rôle de négociateur entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Ce n’est donc pas une coïncidence si, entre 2018 et 2019, les importations chinoises de pétrole d’Arabie saoudite sont doublées.
J.-M. Valantin : l’exemple de l’Afrique
Nous avons évoqué l’exemple du Moyen-Orient. On peut faire un constat similaire pour l’Afrique. Le cas du petit État insulaire de São Tomé-Et-Príncipe est un exemple de l’extension maritime de la route vers l’Afrique. L’intérêt chinois prend la forme de la construction d’un port d’accueil pour porte-conteneurs et de la rénovation de l’aéroport international.
Cela commence après la rupture des relations en 2016 avec Taïwan. Suite à cette rupture, la Chine investit dans la construction d’une base navale à Sao Tomé. L’île pourrait ainsi devenir le « carrefour » des exportations venues des États littoraux du golfe de Guinée (producteurs de pétrole).
Par ailleurs, le golfe de Guinée étant lourdement affecté par la piraterie, la création d’une base navale chinoise à Sao Tomé permettrait à la marine nationale chinoise de rayonner dans tout le golfe. De plus, São Tomé-Et-Príncipe permet à Pékin d’étendre les routes de la soie vers l’intérieur du continent, notamment vers des pays richement dotés comme la République démocratique du Congo.
La RPC s’intéresse notamment aux mines de cobalt congolaises, la RDC assurant les 2/3 de la production mondiale de cobalt, minerai essentiel aux appareils électroniques. Si Glencore, le géant minier nord-américain, est encore la première compagnie minière en RDC, la deuxième n’est autre que CMOC Group (anciennement China Molybdenum). On pourrait faire un parallèle similaire avec l’uranium du Niger.
Une méthode accaparatrice ?
Cependant, la méthode chinoise est parfois décrite comme accaparatrice. En effet, quand certains prêts deviennent trop difficiles à rembourser, les autorités chinoises envisagent d’accaparer des ressources ou des infrastructures nationales. Mais Pékin travaille toutefois à désamorcer ces situations.
En effet, une utilisation politique de la dette peut être un moyen de pression politique chinois efficace, mais elle peut s’avérer dangereuse à terme pour le projet international chinois. En outre, sur le plan humain, la présence chinoise augmente progressivement. Il y a bien une émigration chinoise sur le continent. Il y aujourd’hui plus de 1,5 million de Chinois en Afrique. On parle même désormais de Chinafrique.
Par ailleurs, il y a aussi une « route polaire de la soie » (Polar Silk Road). Cette zone immense se réchauffe deux à quatre fois plus vite que le reste de la planète. Les armateurs chinois investissent lourdement dans les ports de la route du Nord. Cette route du Nord permet de gagner des jours, voire des semaines de trajet. La Chine a même pu obtenir un statut de membre observateur du Conseil de l’Arctique, sans oublier les accords bilatéraux avec la Russie, le Danemark, la Norvège, la Finlande, la Suède…
L’Anthropocène, champ de bataille sino-américain
Le programme politique et économique de Trump repose sur une réindustrialisation qui souvent relance le charbon ainsi que les autres énergies fossiles. Le but est de répondre à la crise sociale en Pennsylvanie, en Virginie occidentale et dans le Wyoming.
Ce sont pour autant les deux mandats démocrates d’Obama qui autorisent et soutiennent l’exploitation gazière et pétrolière de schiste par la technique de fracturation hydraulique (fracking) et du forage horizontal. Cela permet aux États-Unis de dépasser la production de l’Arabie saoudite et de la Russie. Cela permet, avec les baisses fiscales de Trump, d’atteindre quasiment le plein emploi en 2018.
Le rôle particulier de l’armée américaine et de Hollywood
Par ailleurs, Valantin souligne le rôle crucial de l’opposition de deux institutions américaines face au climatoscepticisme de la base MAGA. Il s’agit de l’armée américaine et de Hollywood.
L’armée américaine
C’est la communauté de défense et de sécurité nationale, avec le Pentagone. Un rapport secret du Pentagone de 2003 prévoyait que le changement climatique mettrait en tension l’agriculture et la production alimentaire dans le monde, tout en déclenchant d’immenses flux de réfugiés.
Cela a été constaté dès 2005, avec l’ouragan Katrina et l’incapacité des forces fédérales à entrer dans la ville. Une compagnie privée a dû intervenir. Ce fut tout de même un choc pour le Pentagone. Depuis, il a expérimenté la conversion de certaines bases à la production photovoltaïque… La Navy a même un groupe de combat, The Great Green Fleet, qui expérimente des agrocarburants.
Hollywood
Depuis les années 2000, les grands studios américains s’emparent vigoureusement de la problématique qui lie le changement climatique et la compétition mondiale pour les ressources naturelles aux enjeux de défense et de sécurité nationale.
Cette dynamique fait une entrée fracassante avec The Day After Tomorrow en 2004 de Roland Emmerich. On y voit une mégatempête de neige et de glace qui recouvre les États-Unis, forçant le gouvernement américain à se réfugier au Mexique. De même, le film Avatar en 2009 évoque les réponses sécuritaires apportées au défi existentiel d’une planète mourante.
Ainsi, Hollywood participe à la transformation des mentalités, en les acculturant aux signaux de l’Anthropocène.
L’IA, la « civilisation écologique » et la « smart economy »
On évoque souvent le paradoxe énergétique chinois. La Chine est le premier pollueur mondial, mais aussi le premier investisseur dans les énergies renouvelables. Pour Valantin, ce paradoxe n’en est pas vraiment un. En effet, Xi Jinping cherche à mettre en place une « civilisation écologique », en intégrant le développement urbain au développement numérique.
En quelques années, la Chine est quasiment devenue une « cybernation ». Les Chinois sont parmi les peuples les plus connectés au monde. En témoigne le succès de WeChat, le réseau social chinois créé par Tencent. Le nombre d’usagers dépasse un milliard. Des compagnies géantes émergent, comme Huawei, Tencent, Alibaba.
De plus, la Chine a une stratégie de « smart cities » : traitement des flux de big data produits par les villes, optimisation des flux d’énergie, d’eau, de personnes, de nourritures, de rejets et de polluants. Le but est aussi de réduire le trafic, et l’une des conséquences immédiates est la réduction de la pollution de l’air.
La République populaire de Chine prévoit aussi de bannir les voitures à essence des villes d’ici 2040 et de les remplacer par des voitures électriques intelligences, reliées par la 5G à des rues intelligentes. Ses objectifs environnementaux sont donc en réalité bien plus élevés que les standards de Trump.
Un système de « crédit social » est même en train d’être mis en place. Il vise à noter le niveau de civisme des citoyens, avec un système de surveillance et d’identification. Les moins bien notés peuvent être interdits des transports publics et être « incités » à s’améliorer.
Chinamérique : vers la guerre des mondes sur une planète déréglée ?
Depuis le début du XXIe siècle, le budget militaire chinois augmente de 10 % chaque année.
Ces progrès militaires couplés au développement de l’influence chinoise en Asie incitent les États-Unis à déployer leurs forces navales dans le Pacifique Nord et Sud. Ainsi sont déployées la troisième et la septième flotte américaine, avec l’appui de la dixième pour les cyberopérations.
Cependant, Valantin souligne le fait que le changement climatique met l’US Navy en situation d’hypersiège. En Floride, le rythme de la hausse est passé de 3 à 9 mm par an. De même à Hawaï, qui accueille l’US Pacific Command. Donc, tous ces enjeux sont en réalité imbriqués.
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