Tirailleurs sénégalais en uniforme portant leur drapeau, étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Les étrangers pendant la Première Guerre mondiale constituent un sujet fondamental du programme d’histoire des concours khâgne A/L et LSH. Souvent réduite à la figure du « poilu » français, la Grande Guerre est pourtant aussi l’histoire de centaines de milliers d’hommes venus d’ailleurs : travailleurs recrutés dans les colonies, soldats engagés sous le drapeau tricolore, réfugiés fuyant les zones de combat, ressortissants ennemis internés sur le sol français.

Avant 1914, les migrations ont déjà cours en France. L’industrialisation de la fin du XIXe siècle a attiré de nombreux travailleurs étrangers, notamment des Italiens, des Espagnols et des Belges, vers les mines, l’agriculture et l’industrie françaises. Ces flux sont plus ou moins renforcés par les alliances et tensions internationales, avec la présence d’étrangers issus des pays alliés et des colonies françaises.

La Première Guerre mondiale accentue brutalement ces phénomènes migratoires, en raison d’un besoin massif de main-d’œuvre et de force militaire en métropole. Qui sont ces étrangers pendant la Première Guerre mondiale ? Dans quelles conditions vivent-ils et combattent-ils ? Et quelles sont les séquelles sociales, politiques et coloniales de leur présence en France ?


Les migrations internationales, chance ou menace ?

 

Le recrutement des travailleurs étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Les besoins économiques et militaires

La mobilisation de millions d’hommes au front plonge l’économie française dans une crise sans précédent, notamment dans les secteurs de l’agriculture et de l’industrie. Pour maintenir l’économie nationale et ravitailler les armées, le gouvernement se tourne rapidement vers la main-d’œuvre étrangère.

Ce besoin pressant touche particulièrement trois secteurs :

  • l’industrie de l’armement : avec une demande en constante augmentation, il faut des ouvriers pour travailler dans les usines de production de munitions et d’équipements militaires ;
  • l’agriculture : en l’absence des agriculteurs partis au front, la production de nourriture risque de chuter dangereusement, menaçant la survie des civils et des militaires ;
  • les infrastructures de transport : l’acheminement de matériel et de ravitaillement nécessite la réparation et l’entretien des chemins de fer, des routes et des ports.

 

En septembre 1915, la Commission interministérielle de la main-d’œuvre (CIMO) est créée pour établir les principes de gestion de la main-d’œuvre, ainsi que les conditions d’embauche et les types de contrats de travail. Entre 1915 et 1917, trois services distincts sont mis en place sous la supervision des ministères de l’Agriculture, de la Guerre et du Travail, ce dernier prenant peu à peu le pas sur la politique d’immigration.

Les accords de recrutement d’étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Face à ces besoins colossaux, la France signe des accords avec plusieurs pays pour attirer une main-d’œuvre étrangère. Ces accords incluent l’Italie, le Portugal et la Grèce, mais aussi les colonies françaises comme l’Algérie, le Maroc et l’Indochine. Chaque accord comporte des conditions spécifiques, souvent très inégalitaires et assorties de limitations juridiques. Les travailleurs coloniaux sont soumis à un régime militaire strict, tandis que les Européens disposent de conditions légèrement meilleures.

Les accords stipulent que les travailleurs doivent être logés et nourris par l’État français. Dans la pratique, ces conditions ne sont pas toujours respectées : les ouvriers étrangers vivent dans des baraquements rudimentaires, sans hygiène ni confort. Malgré tout, les campagnes de recrutement permettent d’attirer plusieurs centaines de milliers de travailleurs étrangers, contribuant ainsi à maintenir les industries en activité.

Les conditions de vie et de travail pour les étrangers pendant la Première Guerre mondiale

La vie quotidienne des étrangers pendant la Première Guerre mondiale est marquée par des conditions précaires et une exploitation intense. En 1917, environ 225 000 travailleurs coloniaux et étrangers, dont de nombreux Indochinois, sont logés dans des baraquements insalubres et surpeuplés, avec un accès limité aux soins médicaux. Leur journée de travail peut atteindre jusqu’à 12 heures dans des environnements dangereux, souvent sans mesures de sécurité. Les salaires sont 20 à 30 % inférieurs à ceux des ouvriers français.

Des discriminations sévissent également au niveau des permissions. Tandis que certains travailleurs européens peuvent parfois bénéficier de courtes périodes de repos, les permissions pour les ouvriers coloniaux sont plus restreintes, voire inexistantes. Ces différences de traitement sèment un sentiment d’injustice qui marque profondément la mémoire collective des populations concernées, favorisant ultérieurement l’émergence de revendications anticolonialistes.

La mobilisation militaire des étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Les régiments de volontaires étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Avant 1914, le gouvernement français hésite à recourir aux troupes indigènes en cas de guerre européenne. À partir de 1914, la nécessité guerrière fait loi. La guerre dure et se révèle mangeuse d’hommes : il faut contrebalancer les pertes et les apports insuffisants en recrutement français. C’est l’objectif de la « Force noire » de Mangin : en 1915, il faut augmenter les effectifs en puisant chez les engagés volontaires d’Afrique.

C’est pendant la guerre que naît vraiment l’action psychologique en direction des colonisés. Le discours officiel insiste sur la participation des colonies à une œuvre commune de civilisation contre les « barbares turco-allemands ». Pour la première fois, les colonisés sont rangés verbalement par le colonisateur au rang de « civilisés ». Le journal des colons de l’AOF appelle les populations africaines, sur les principes de 1789, à défendre le sol sacré de la patrie. La presse française au Maghreb stigmatise les Turcs. La France se donne pour meilleur ami l’islam et flatte les populations colonisées pour réaliser les recrutements.

Pour obtenir de bons résultats, le pouvoir français se tourne prioritairement vers les notables « indigènes ». Blaise Diagne, premier député noir africain à l’Assemblée nationale française, prend le relais et gère le recrutement. Il appelle toutes « les populations africaines » au loyalisme patriotique et au rassemblement sous les plis du drapeau de la « mère patrie ».

La motivation des engagés étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Chez les indigènes, les motivations sont diverses : envie de bouger, hâte d’échapper à l’oppression du clan, soif de respirer les vents frais de l’extérieur. Les soldats originaires des colonies se sont, dans l’ensemble, bien battus et se sont finalement bien intégrés dans l’armée. Et pourtant, ils ne sont jamais considérés ni traités à l’égal des Français.

La surveillance des tirailleurs est constante : cadres miloufs sur le front, officiers interprètes dans les dépôts de passage, camps « d’hivernage » dans le Midi. Avant 1917, il n’existe pas d’officiers sénégalais, alors qu’il existe environ 200 officiers maghrébins. Les règlements prescrivent que les officiers indigènes ne peuvent jamais dépasser le grade de lieutenant et qu’un indigène doit obéissance à un collègue français. Les unités de tirailleurs sénégalais sont homogènement composées d’Africains, cadres non compris, mais les unités de tirailleurs maghrébins comprennent une proportion de 20 à 30 % de tirailleurs français.

Les mauvais traitements et les humiliations ne sont pas rares, les Africains noirs en faisant davantage les frais que les Maghrébins. Le classement des Sénégalais en « races guerrières » et « non guerrières » se révèle le plus souvent absurde. La discrimination existe aussi dans le régime de permissions.

Pour les Algériens, s’allier pour venger solidairement à la fois Sedan et Staoueli n’a évidemment pas le même sens que pour les Français. Pourtant, aucune unité de tirailleurs algériens ne participe aux mutineries de 1917. Ils sont même utilisés pour garder des points chauds ou pour réprimer des révoltes de Français. Un seul bataillon de Sénégalais, le 61e BTS ou « bataillon Malafosse », se mutine pour les mêmes raisons que les unités françaises : le « sang versé sans mesure », selon l’expression de l’historien M. Michel. Au total, le « loyalisme » n’est pas qu’un mythe.

Les pertes et le sacrifice des soldats étrangers pendant la Première Guerre mondiale

Au total, les colonies fournissent de 540 000 à 600 000 soldats à la guerre française. L’historien Sarraut retient le chiffre de 587 000, en comptant les 4 000 Français des colonies et les 73 000 Français d’Algérie recrutés, soit 7 à 8 % du chiffre des Français mobilisés pendant la Grande Guerre. Selon les évaluations, de 66 000 à 71 000 coloniaux sont tués à la guerre, dont 25 000 Algériens sur 36 000 Maghrébins et 30 000 à 35 000 Sénégalais. Au total, pour sa guerre, le pouvoir français prélève de 800 000 à 900 000 hommes, tirailleurs et travailleurs confondus.

La perception des étrangers pendant la Première Guerre mondiale dans la société française

Des sentiments ambivalents

La présence d’étrangers pendant la Première Guerre mondiale suscite des réactions ambivalentes au sein de la société française. Les sentiments patriotiques et le contexte de guerre exacerbent les différences culturelles et les tensions sociales. Les étrangers, bien que nombreux à contribuer à l’effort de guerre, sont parfois perçus avec méfiance par la population française. Ces suspicions touchent particulièrement les ressortissants des pays ennemis comme les Allemands et les Austro-Hongrois, mais concernent également des étrangers venus des pays alliés ou des colonies, dont les mœurs et pratiques diffèrent souvent.

Les travailleurs et soldats venus d’Afrique, d’Asie et des régions méditerranéennes sont perçus comme des étrangers en dépit de leur engagement pour la France. Leur apparence physique, leurs traditions culturelles et religieuses, ainsi que leurs habitudes de vie, suscitent incompréhension et rejet. En période de guerre, la crainte d’infiltration et d’espionnage alimente cette méfiance, en particulier dans les régions frontalières et les grandes villes. Ces tensions mènent parfois à des conflits ouverts, et certains étrangers deviennent victimes de discrimination et de violence verbale ou physique.

Les étrangers comme « indésirables »

Le gouvernement français, sous la pression des peurs collectives, met en place des mesures strictes de surveillance à l’égard des étrangers, en particulier ceux issus des pays ennemis. Les Allemands et les Austro-Hongrois présents en France avant le conflit sont classés comme « indésirables » dès le début de la guerre. Suspectés de sympathies pour l’ennemi, voire d’espionnage, de nombreux ressortissants sont arrêtés, surveillés et parfois internés dans des camps de détention.

Ces camps, destinés à isoler les étrangers considérés comme des « menaces », se multiplient sur le territoire français. Les conditions de vie y sont souvent rudes et les familles étrangères souffrent d’un isolement social marqué. En parallèle, des mesures sont instaurées pour contrôler la circulation des étrangers : délivrance de permis de séjour, obligation de se déclarer auprès des autorités locales, surveillance accrue de certains quartiers urbains.

Les Italiens, bien que membres des Alliés à partir de 1915, n’échappent pas à des discriminations dans certains cas, en raison des différences culturelles et d’une méfiance envers les travailleurs étrangers. Ces mesures témoignent de la perception ambiguë que la société française entretient vis-à-vis de ces populations, oscillant entre un besoin de main-d’œuvre indispensable et une crainte de trahison.

Les travailleurs coloniaux : Indochinois, Africains, Maghrébins

Les conditions particulières des travailleurs coloniaux

Mis à part quelques hommes employés aux moissons ou aux vendanges, la grande majorité des colonisés sont embauchés dans l’industrie. Ils sont placés sous régime militaire, à l’exception de 30 à 50 % des Maghrébins selon les périodes. Dans chaque région militaire, ils sont rangés dans des « groupements » placés sous l’autorité d’un commandant général. Ils sont en principe nourris et logés par l’État et surveillés par des « bureaux des affaires indigènes », créés en 1916.

Dans la pratique, les travailleurs coloniaux sont logés dans des baraquements de fortune souvent lamentables, les installations modèles de Toulouse faisant figure d’exception. La santé est souvent précaire et se détériore rapidement. En deux mois, au groupement de Vénissieux, l’effectif diminue de 14 % au printemps 1917 en raison de décès, d’hospitalisations et d’inaptitudes physiques. À la poudrerie de Bergerac, deux épidémies provoquent une mortalité de 4 % chez les ouvriers français, de 13 % chez les Algériens et de près de 20 % chez les Annamites. L’alcoolisme travaille par ailleurs les ouvriers « libres », ce qui entraîne l’interdiction théorique, dès 1917, de la vente d’alcool pour les seuls « indigènes de l’Afrique du Nord ».

Au total, durant quatre ans, l’Afrique du Nord envoie 180 000 travailleurs dans l’Hexagone, dont beaucoup resteront sur place après la fin des hostilités : 100 000 Algériens et 40 000 Marocains, essentiellement dans les grandes villes comme Paris, Marseille, Lyon et Saint-Étienne. Les premiers quartiers historiques maghrébins de France se constituent à cette époque, notamment la Goutte-d’Or à Paris et Vénissieux à Lyon. C’est de la Première Guerre mondiale que date l’immigration maghrébine en France.

Les séquelles sociales et politiques

Les conséquences sont nombreuses et importantes. Environ 70 000 Africains ont perdu la vie dans cette guerre, sans compter les blessés et mutilés. Des villages indigènes ont été détruits, des infrastructures ravagées, de graves pénuries alimentaires et famines ont touché les zones de combat.

Mais la Grande Guerre produit aussi une prise de conscience décisive : les colonisés ont mesuré leur propre dignité et le mythe de l’homme blanc invincible et supérieur s’est effondré, ce qui engendre la naissance des mouvements nationalistes durant l’entre-deux-guerres. Les premières révoltes réclament, au nom des principes républicains, l’égalité sociale, voire l’indépendance. C’est le cas en Algérie avec Messali Hadj, qui dirige à partir de 1926 la première organisation indépendantiste algérienne. C’est également le cas au Maroc, marqué par les révoltes des tribus du Rif en 1925-1926, réprimées dans le sang. En 1930, naissent les Jeunes marocains, étudiants anticolonialistes qui s’organisent face à une mesure française de désislamisation de la justice.

C’est dans ce contexte de fermentation anticoloniale que les mouvements de libération se propagent. Les congrès panafricains continuent dans la lancée de celui de Paris en 1919, militant pour la décolonisation en Afrique et aux Antilles, la fin de la discrimination raciale et le respect des droits de l’homme.

Conclusion

Les étrangers pendant la Première Guerre mondiale ont joué un rôle capital et largement sous-estimé dans le maintien de l’effort de guerre français. Travailleurs coloniaux exploités dans des conditions précaires, soldats engagés sous un drapeau qui ne les reconnaissait pas comme égaux, ressortissants ennemis internés : tous ont vécu une expérience de l’altérité profondément marquée par les contradictions de la République française en temps de guerre.

Les séquelles de cette période sont considérables. L’immigration maghrébine en France trouve ses racines dans ces années de conflit. Les mouvements nationalistes anticoloniaux de l’entre-deux-guerres puisent directement dans la désillusion des peuples colonisés qui avaient versé leur sang pour une mère patrie qui refusait de les traiter en égaux. La Grande Guerre est ainsi, pour les étrangers pendant la Première Guerre mondiale, à la fois un moment d’intégration forcée et le creuset d’une contestation coloniale qui façonnera le XXe siècle.

Nous espérons que cet article t’aura permis de voir un peu plus clair dans ces événements historiques marquants. Bon courage pour tes révisions !


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