Deux mains s'échangeant un cœur en papier noir, illustration poétique de l'amour et du dire amour en littérature

L’amour dans la littérature ne se donne jamais brut. Il est toujours dit, écrit, traversé par un regard subjectif, filtré par une conscience qui le transforme en l’exprimant. Cette vérité banale devient une problématique littéraire majeure dans deux œuvres du programme de khâgne A/L : Les Lettres portugaises (1669), attribuées à Guilleragues, et Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) de Marguerite Duras. L’une et l’autre mettent en scène des femmes qui aiment, ou qui ont aimé, mais dont l’amour n’accède jamais directement au lecteur. Il passe toujours par la médiation d’un récit, d’une voix, d’une reconstruction. Cet article propose une analyse comparative du traitement de l’amour dans ces deux œuvres pour t’aider à préparer les oraux de lettres.


Margerite Duras – De l’amour à la haine (Un barrage contre le Pacifique)

 

L’amour comme écriture : Marianne et les Lettres portugaises

Présentation des Lettres portugaises

Les Lettres portugaises sont un texte bref et intense, publié en 1669 sous la plume de Gabriel de Guilleragues, bien que pendant plus de deux siècles elles aient été attribuées à une vraie religieuse portugaise, Mariana Alcoforado. Cette ambiguïté sur l’authenticité du texte est elle-même révélatrice de son pouvoir d’illusion. Le lecteur est mis en présence de cinq lettres écrites par une religieuse à l’amant français qui l’a abandonnée. Ces lettres ne sont pas des lettres ordinaires : ce sont des lettres de l’après-amour, des lettres de la perte.

L’amour de Marianne est littéralement fait de mots. Il n’y a pas d’autre réalité dans le texte que la réalité des lettres elles-mêmes. L’absent n’est présent que par le biais de l’écriture de Marianne. L’amour n’existe plus dans les faits, mais il survit dans la mise en scène que Marianne en fait dans ses lettres. C’est pourquoi on peut dire que chez Marianne, il est une construction rhétorique autant qu’un sentiment.

L’amour comme mise en scène de soi

Première question à se poser pour l’oral : Marianne aime-t-elle réellement ? La réponse n’est pas simple. Dans Les Lettres portugaises, Marianne ne vit plus l’amour : elle le rejoue, elle le ressasse, elle le met en scène dans l’espace clos de sa lettre. L’absence de l’autre crée un vide que seul le récit peut combler. Chaque mot devient un substitut, une tentative de fixer l’amour dans une forme. L’amour est mort ? Marianne le ressuscite par l’écriture.

“Je ne puis m’accoutumer à votre indifférence.” Par cette phrase, Marianne rejoue sans cesse la scène de l’abandon. Elle ne dit pas l’amour, elle dit l’absence, et c’est cette absence qui produit l’écriture. À travers cinq lettres, elle se livre à une réécriture obsessionnelle de l’histoire d’amour, qui devient plus vraie dans sa reconstruction littéraire que dans sa réalité première.

Ce mécanisme de réécriture est aussi une mise en scène de soi. Marianne ne s’adresse pas seulement à l’absent : elle s’adresse à elle-même. Les lettres sont un miroir dans lequel elle se regarde souffrir. Cette dimension narcissique de l’amour chez Marianne est fondamentale pour l’oral : elle permet de montrer que la souffrance amoureuse peut devenir une forme de création de soi.

L’amour comme excès de langue

Ce qui caractérise stylistiquement Les Lettres portugaises, c’est l’excès. L’excès de la plainte, de la répétition, de l’anaphore, du retournement. Marianne ne dit jamais une fois ce qu’elle pourrait dire en une ligne. Elle le dit dix fois, sous dix formes différentes. Cet excès rhétorique est la forme même de l’amour chez elle : un sentiment qui déborde les formes ordinaires du langage et cherche à les forcer pour dire l’indicible de la douleur.

L’amour de Marianne est donc un amour de la langue. C’est dans et par le langage qu’il s’accomplit. La lettre est à la fois l’aveu, l’adresse et le monument que Marianne érige à un sentiment qui n’a plus d’autre existence que littéraire.

L’amour comme regard : Lol V. Stein et l’enquête impossible

Le Ravissement de Lol V. Stein : un amour au second degré

Chez Duras, l’amour n’est pas crié : il est murmuré, effleuré, parfois nié. Lol V. Stein, abandonnée par Michael Richardson lors d’un bal, ne cesse de tourner autour de cet événement initial sans jamais le revivre vraiment. Elle n’aime pas : elle rejoue la scène de la perte. Tout est mis à distance, filtré, presque irréel.

Mais la différence fondamentale avec Marianne est la suivante : chez Duras, ce n’est pas Lol qui écrit. C’est Jacques Hold, un narrateur masculin instable, amoureux de Lol, qui tente de reconstituer sa pensée, de lui prêter des émotions. Dès lors, comment savoir si Lol aime ? Ou si elle simule, imite, mime l’amour ? Duras brouille les pistes, joue avec la mémoire, avec la subjectivité, avec la fiction.

“Ce n’est pas Lol V. Stein qui parle, c’est moi.” Cette phrase du narrateur est cruciale : elle souligne que ce que nous lisons n’est jamais la vérité de Lol, mais un récit sur elle, une fiction projetée par un autre. Duras sème ainsi le doute : Lol aime-t-elle encore ? N’a-t-elle jamais aimé ? Ou n’est-elle que le miroir des désirs et des récits des autres ?

L’amour comme position du regard

Ce qui définit l’amour chez Lol, c’est moins le désir d’être aimée que le désir de voir. Lol est fondamentalement une voyeuse. Elle épie Hold et Tatiana Karl à travers un champ de seigle, elle se place comme spectatrice de leur amour, précisément parce que cette position de tierce qui regarde est celle qu’elle a occupée lors de la scène fondatrice du bal. Ce que Lol cherche à reproduire, ce n’est pas l’amour : c’est le regard sur l’amour des autres.

Cette dimension scopique de l’amour chez Lol est fondamentale pour l’analyse littéraire. Elle fait du Ravissement de Lol V. Stein non pas un roman d’amour classique, mais un roman du désir de voir, un roman de la pulsion scopique. Lol ne veut pas être aimée : elle veut assister à l’amour comme on assiste à un spectacle.

“Des pensées, un fourmillement, toutes également frappées de stérilité une fois la promenade terminée, viennent à Lol V. Stein pendant qu’elle marche.” Cette phrase, dite dans une langue trouble, presque flottante, dit tout de Lol : l’amour est devenu un souvenir douteux, un mythe personnel, une légende privée que le récit tente de cerner sans jamais y parvenir.

L’impossibilité de dire l’amour chez Duras

Duras cherche avec Le Ravissement de Lol V. Stein ce qu’elle appelle un “mot-absence”, un “mot-trou” : le mot qui dirait exactement ce que Lol a vécu lors du bal, mais qui n’existe pas dans la langue. Ce mot manquant est le cœur du roman, et le roman entier tourne autour de ce manque sans jamais pouvoir le combler. L’amour chez Lol est ce qui ne peut pas être dit, mais qui détermine tout.

Cette impossibilité de dire l’amour est la différence majeure entre Duras et Les Lettres portugaises. Chez Marianne, il est dit avec excès, avec trop de mots. Chez Lol, il est dit avec un manque, avec des mots qui tournent autour du vide. Deux excès symétriques : l’un vers le trop, l’autre vers le rien.

Comparaison et enjeux pour les oraux

L’amour comme récit dans les deux œuvres

Ce que Marianne et Lol ont en commun, c’est que leur amour n’est jamais immédiat. Il passe toujours par une médiation narrative. Chez Marianne, cette médiation, c’est la lettre, le monologue rhétorique de l’amoureuse abandonnée. Chez Lol, c’est le récit de Hold, le narrateur qui construit Lol de l’extérieur sans jamais pouvoir l’atteindre vraiment.

Dans les deux cas, le lecteur est en présence non pas de l’amour lui-même, mais d’un récit sur ce sentiment. Cette mise en abîme de l’acte narratif est ce qui fait la modernité littéraire des deux textes. Ils ne racontent pas l’amour : ils interrogent la possibilité de le raconter.

L’amour et la question du sujet

Les deux héroïnes posent également la question du sujet amoureux. Marianne est un sujet excessif : trop présente, trop parlante, trop souffrante. Lol est un sujet défaillant, presque absente de son propre récit. Mais toutes deux sont des sujets problématiques : ni l’une ni l’autre ne maîtrise son propre amour ni son propre récit. Marianne est prisonnière de sa souffrance, Lol est prisonnière de son regard.

Cette question du sujet amoureux est fondamentale pour l’oral : elle permet de relier les deux œuvres à des problématiques philosophiques plus larges, celle de la liberté du désir, celle du rapport entre amour et identité, celle de la place du langage dans la construction du sentiment amoureux.

Ce que les deux textes enseignent sur l’amour en littérature, c’est que il est toujours un récit que l’on se fait à soi-même autant qu’un état vécu. Marianne se raconte son propre amour dans ses lettres. Hold raconte celui de Lol à la place de Lol. Dans les deux cas, il est une fiction produite par et dans le langage.

Note de méthode pour l’oral

Confronter ces deux textes à l’oral suppose de maîtriser les citations clés de chacun et de savoir articuler les analyses stylistiques et les analyses thématiques. Pour Les Lettres portugaises, insiste sur la rhétorique de l’excès : les anaphores, les apostrophes, les répétitions et leur fonction dans la construction du sujet amoureux. Pour Le Ravissement de Lol V. Stein, insiste sur la narration au second degré, le point de vue de Hold, l’incertitude fondamentale sur Lol, et le style de Duras qui mime dans sa syntaxe même l’impossibilité de dire l’amour.


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