Dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Simone de Beauvoir propose une réflexion majeure sur l’écriture de son enfance et sur sa formation intellectuelle, en revenant sur les premières décennies de sa vie. Le titre annonce d’emblée une double ambition : raconter une trajectoire individuelle tout en l’inscrivant dans un cadre social, culturel et intellectuel précis. Loin de proposer un simple récit nostalgique de l’enfance, Beauvoir interroge la formation d’un sujet, la construction d’une liberté et l’émergence progressive d’une conscience critique. L’enfance n’est donc pas ici un âge innocent ou idéalisé : elle constitue un matériau problématique, retravaillé par la mémoire et interprété à la lumière de l’adulte qu’elle est devenue. Le texte montre comment, dès les premières pages, la mémoire est indissociable d’un travail de mise en forme, de sélection et de signification.
Écrire l’enfance : mémoire lacunaire et construction du récit
Une autobiographie sans pacte explicite
Contrairement aux Confessions de Rousseau, Mémoires d’une jeune fille rangée ne s’ouvre pas sur un pacte autobiographique clairement formulé. Beauvoir ne proclame ni sa sincérité absolue ni son désir de transparence. Le pacte de lecture est plus discret et tient en grande partie au mot mémoires dans le titre.
Elle commence par des éléments factuels – date et lieu de naissance –, mais sans se nommer. Elle se saisit comme un être situé dans le monde avant de se poser comme sujet individuel. Le récit s’ouvre sur un travail de ressouvenir prudent : « Aussi loin que je me souvienne, je ne retrouve guère qu’une impression confuse. »
La mémoire apparaît d’emblée comme fragile, lacunaire et incertaine, et Beauvoir en fait un principe d’écriture de l’enfance, indissociable de sa formation intellectuelle.
Mémoire personnelle et matériaux indirects
Les premières pages montrent que les souvenirs ne proviennent pas uniquement de la mémoire vécue, mais aussi de supports extérieurs : photographies, récits familiaux, albums : « Je tourne une page de l’album. »
L’écriture de son enfance et de sa formation intellectuelle repose ainsi sur un assemblage de fragments hétérogènes. Les nombreux modalisateurs (« il me semble », « paraît-il ») signalent une honnêteté intellectuelle : Beauvoir ne comble pas artificiellement les lacunes de la mémoire.
Une enfance relue depuis l’âge adulte
Très vite, le lecteur comprend que plusieurs strates de conscience se superposent :
- l’enfant qui vit les expériences ;
- l’enfant plus âgé qui s’en souvient ;
- l’adulte qui interprète et écrit.
Cette superposition est particulièrement visible dans le lexique, souvent abstrait ou conceptuel, qui ne peut être celui d’une enfant. L’enfance est relue à travers une voix théorique, déjà marquée par les préoccupations philosophiques de l’adulte.
L’enfance comme formation intellectuelle et symbolique
Un univers protecteur et enfermant
Beauvoir décrit un univers matériel dense et clos (« moquette », « soie », « ténèbres »). Ce champ lexical suggère à la fois la protection et l’enfermement. L’enfance apparaît comme un espace clos dont il faudra s’extraire pour accéder à la liberté, ce qui inscrit pleinement le récit dans une réflexion sur l’écriture de l’enfance et la formation intellectuelle.
Le rôle central du père : naissance de l’intellectuelle
La formation intellectuelle de Beauvoir passe largement par la figure paternelle. Reconnaissant sa fille comme un esprit avant tout, le père contribue à la construction de son identité intellectuelle. Cette reconnaissance est fondatrice dans le processus d’écriture, car elle permet à l’enfant de se penser comme sujet pensant.
La mère et la lecture morale
À l’inverse, les lectures maternelles sont soigneusement sélectionnées selon un critère moral : « Les bons étaient récompensés, les méchants punis. »
La littérature devient ainsi un outil de transmission des valeurs sociales et morales dominantes. Pourtant, même dans ce cadre contraint, les livres jouent un rôle essentiel : ils rassurent, parlent, ne dissimulent rien (« Les livres me rassuraient : ils parlaient et ne dissimulaient rien. »).
La lecture apparaît comme un refuge, mais aussi comme un premier espace de liberté.
De la lectrice à l’écrivaine : écrire pour se constituer
Le passage à l’écriture
Très tôt, Beauvoir éprouve le désir d’inverser la « magie » de la lecture : « Le désir me vint d’inverser cette magie. » Elle n’écrit pas pour raconter sa vie telle quelle, mais pour agencer un objet avec des mots, pour pasticher les livres qu’elle a lus. L’écriture est d’abord un jeu formel, une activité ludique et valorisée par la famille.
Cependant, même dans le pastiche, le matériau personnel affleure : la transformation de La Famille Fenouillard en La Famille Cornichon révèle déjà un travail de transposition du vécu.
Comprendre le signe : une scène fondatrice
Le récit de l’apprentissage de la lecture est l’un des passages les plus significatifs : « J’ai compris soudain qu’elles ne possédaient pas un nom à la manière des objets, mais qu’elles représentaient un son : j’ai compris ce que c’est qu’un signe. »
Ce souvenir est loin d’être anodin. Il est relu à travers une réflexion sur l’arbitraire du signe et sur la nécessité. Beauvoir refuse les contraintes qu’elle ne comprend pas : « Je ne voulais céder qu’à la nécessité. »
Cette résistance à l’arbitraire préfigure une posture intellectuelle durable : rejet des règles imposées sans justification, méfiance envers les autorités arbitraires.
Crises, révoltes et naissance d’une posture existentielle
Les crises de colère : une révolte contre l’arbitraire
Les célèbres crises de colère de l’enfance sont analysées a posteriori comme des révoltes contre l’injustice des interdits : « Partout je rencontrais des contraintes, nulle part la nécessité. »
Le vocabulaire employé est celui de la lutte et de la violence, très éloigné d’un simple caprice enfantin. Ces crises deviennent le lieu où se forge une conscience de soi, opposée aux ordres abstraits et infondés.
Une conscience féminine en germe
À travers certaines scènes – notamment celles liées à la croissance, à la nourriture et à la figure maternelle –, se dessine une réflexion précoce sur la place assignée aux filles : « Je regardais le fauteuil de maman et je pensais : “Je ne pourrai plus m’asseoir sur ses genoux.” »
La peur de grandir est aussi la peur d’un destin féminin imposé, associé à la maternité et à la passivité. Ces passages constituent les premiers jalons d’une conscience féministe encore implicite.
Conclusion
Mémoires d’une jeune fille rangée n’est ni un simple récit d’enfance ni une entreprise de restitution fidèle du passé. Beauvoir y propose une relecture interprétative de son enfance, orientée par la compréhension de ce qu’elle est devenue.
La mémoire y apparaît comme un matériau travaillé, reconstruit, mis en forme selon une logique intellectuelle et philosophique. L’enfance est moins racontée pour elle-même que comme le lieu d’émergence d’une posture : refus de l’arbitraire, exigence de liberté, construction d’un sujet pensant.
En ce sens, l’œuvre montre que l’autobiographie n’est jamais une reproduction du passé, mais toujours une élaboration de sens, où le récit de l’enfance devient un moment décisif de la pensée.


