Julia Kristeva

Aucun texte littéraire ne naît dans le vide. Chaque œuvre s’inscrit dans une immense bibliothèque où les livres se répondent, se transforment et se réécrivent à travers le temps. Lire et écrire, c’est toujours dialoguer avec d’autres textes. C’est cette dynamique que la théorie littéraire moderne désigne par le terme intertextualité en littérature. Comprendre l’intertextualité en littérature, c’est comprendre que tout écrivain est d’abord un lecteur et que la littérature se construit à partir de sa propre mémoire. Cette notion est aujourd’hui centrale en analyse littéraire comme en dissertation, car elle engage des questions majeures : l’originalité, l’héritage, le rôle de l’auteur et celui du lecteur.

Une idée ancienne, un concept moderne

La littérature comme héritage revendiqué

Bien avant que le mot n’existe, les écrivains ont toujours reconnu leur dette envers leurs prédécesseurs. Par exemple, La Fontaine revendique explicitement l’influence d’Ésope.

Pendant longtemps, l’imitation des Anciens n’est pas perçue comme un défaut, mais comme un critère de valeur. Jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, écrire consiste largement à réécrire les mythes antiques.

Cette conception est remise en question lors de la Querelle des Anciens et des Modernes. Charles Perrault, par exemple, montre avec ses Contes que l’inspiration peut venir d’autres sources que la tradition gréco-latine.

La naissance du concept d’intertextualité (années 1960)

Le terme intertextualité apparaît dans les années 1960, notamment sous la plume de Julia Kristeva, dans le sillage des théories du groupe Tel Quel.

Kristeva formule une idée devenue célèbre : « Tout texte se construit comme une mosaïque de citations. »

Autrement dit, un texte n’est jamais totalement original : il est fait de fragments, de réécritures, de déplacements de textes antérieurs. L’intertextualité remet ainsi en cause l’idée d’un auteur entièrement maître de son œuvre et d’un sens fixe.

Bakhtine et la révolution du dialogisme

Le roman comme lieu de pluralité des voix

Les travaux de Mikhaïl Bakhtine sont fondateurs pour la théorie de l’intertextualité, même s’il n’emploie pas directement le terme. Il parle de dialogisme.

Selon Bakhtine, le roman se distingue par sa capacité à intégrer une diversité de discours, à la fois sociologiques, idéologiques, stylistiques, etc.

Dans Gargantua, Rabelais mêle langage populaire, références antiques et discours savants. Le roman devient ainsi le reflet multiforme de son époque.

Polyphonie, sociolectes et critique du discours

Dans le roman, chaque personnage parle selon son idiolecte (langage individuel) ou son sociolecte (langage d’un groupe social). Cette diversité produit une polyphonie, c’est-à-dire une pluralité de voix, où celle de l’auteur n’est qu’une voix parmi d’autres, parfois dissimulée.

Le roman devient aussi un lieu d’autocritique du genre. L’exemple fondateur est Don Quichotte : le héros, nourri de romans de chevalerie, devient ridicule en voulant imiter la fiction. Le roman parodie ainsi ses propres illusions et interroge sa prétention à dire le réel.

Kristeva et l’extension de l’intertextualité à toute la culture

Le texte comme carrefour de discours

Kristeva étend la notion à l’ensemble de la littérature – et même au-delà. Pour elle, tout texte est un carrefour de voix sociales, historiques et idéologiques. Il est impossible de produire un discours « pur » ou neutre, car tout texte est travaillé par d’autres discours.

Le texte peut être verbal ou non verbal : la littérature s’inscrit dans une conception plus large de la sémiotique, science des signes. La société elle-même peut être lue comme un texte.

Le rôle central du lecteur

Dans cette perspective, le texte n’a pas de sens fixe et il ne se réduit pas à l’intention de l’auteur.

Le lecteur devient essentiel : c’est lui qui reconnaît les échos, les transformations, les références. Comme l’écrit Kristeva, le texte est un ensemble de fragments que le lecteur recompose.

Genette et la typologie des relations entre les textes

Dans Palimpsestes, Gérard Genette propose le concept de transtextualité, c’est-à-dire l’ensemble des relations qu’un texte entretient avec d’autres textes.

Il distingue plusieurs catégories :

  • paratextualité : préfaces, titres, interviews, correspondances ;
  • métatextualité : commentaires critiques sur l’œuvre ;
  • intertextualité : coprésence explicite d’un texte dans un autre ;
  • hypertextualité : transformation d’un texte antérieur (parodie, pastiche, imitation) ;
  • architextualité : relation aux codes d’un genre.

Les formes concrètes de l’intertextualité

On distingue plusieurs pratiques :

Intertextualité Explicite Implicite
Littérale Citation Plagiat
Non littérale Référence Allusion
  • Citation : consciente, explicite (Montaigne)
  • Allusion : indirecte, suppose une culture du lecteur (Proust)
  • Parodie/pastiche : transformation satirique ou stylistique

 

Genette identifie trois fonctions principales :

  • le jeu ;
  • la perspective sérieuse ;
  • la satire.

Conclusion

L’intertextualité n’enferme pas la littérature dans un jeu purement livresque. Elle permet au contraire de réactiver les œuvres du passé, de leur donner un sens nouveau et de penser le présent à travers elles.

Comme l’écrit Gérard Genette : « L’intertextualité relance les œuvres anciennes dans un nouveau circuit de sens. »

Écrire, ce n’est donc jamais créer à partir de rien, mais réécrire autrement. Et lire, c’est apprendre à reconnaître cette mémoire vivante de la littérature.