Manuscrits autographes de Madame Bovary de Flaubert reliés en cuir, illustration de l'œuvre

Madame Bovary (1857) de Gustave Flaubert est l’un des romans les plus étudiés de la littérature française. C’est aussi l’une des œuvres dont le style est le plus difficile à analyser, précisément parce qu’il repose sur une technique narrative qui brouille systématiquement les frontières entre le narrateur et le personnage : le style indirect libre. Cet article explore cette technique dans sa définition, sa mise en œuvre dans le roman et les effets que Flaubert en tire : ironie, distance, et ce que Jules de Gaultier appellera en 1892 le bovarysme.

Flaubert, maître du réalisme, chantre du style, génie de l’ironie subtile. On le dit attentif, distancié, impartial. On dit aussi qu’avec le style indirect libre, il aurait donné une voix nouvelle à ses personnages, notamment Emma. Mais que vaut cette voix si elle ne sait pas qu’elle parle ? Si elle est reprise, filtrée, déformée par un narrateur qui s’amuse d’elle ?


Flaubert – L’illusion de l’amour (L’Éducation sentimentale)

 

Définition et fonctionnement du style indirect libre

Qu’est-ce que le style indirect libre ?

Le style indirect libre est une technique narrative qui fond les pensées ou les paroles d’un personnage dans le discours du narrateur, sans recourir aux guillemets ni aux verbes introducteurs (dit-elle, pensa-t-elle, se demanda-t-elle). Il se distingue ainsi du discours direct, qui cite textuellement les mots du personnage entre guillemets, et du discours indirect classique, qui les intègre à la syntaxe narrative via un verbe de parole suivi d’une subordonnée.

Le style indirect libre est identifiable à plusieurs marques grammaticales. Il conserve les temps du passé propres au discours narratif, contrairement au discours direct. Il retient en revanche les marques expressives propres au discours du personnage : exclamations, interrogations rhétoriques, lexique émotionnel, tournures familières. C’est précisément cette oscillation entre la grammaire du narrateur et le vocabulaire du personnage qui produit l’ambiguïté constitutive du style indirect libre. On ne sait jamais tout à fait qui parle.

Une invention décisive dans l’histoire du roman Madame Bovary

Le style indirect libre n’est pas une invention de Flaubert : on en trouve des traces chez Jane Austen, chez Stendhal. Mais c’est Flaubert qui en fait un usage systématique et programmatique dans Madame Bovary. Lorsque le roman paraît en 1857, il provoque un procès pour atteinte aux bonnes mœurs, mais aussi un débat littéraire durable sur la question du point de vue narratif. Qui parle dans Madame Bovary ? Flaubert répondait célèbrement : “Madame Bovary, c’est moi”, suggérant que la frontière entre auteur et personnage est poreuse par nature.

Madame Bovary parle sans savoir qu’elle parle

Le piège du style indirect libre dans Madame Bovary

Le style indirect libre dans Madame Bovary, loin d’émanciper Emma, lui tend un piège. Elle pense sans savoir qu’elle pense en public. Ses rêveries, ses désirs, ses certitudes circulent dans le texte sans que rien ne les désigne explicitement comme faux ou ridicules, et pourtant le lecteur averti les ressent comme tels, précisément parce que le narrateur les laisse se déployer sans intervenir. Emma ne sait pas qu’elle parle mal, qu’elle pense mal, qu’elle rêve mal. Mais Flaubert, lui, le sait, et nous aussi. Ce décalage entre la conscience du personnage et celle du lecteur est le ressort principal de l’ironie flaubertienne.

Extrait

Le passage de la troisième partie, chapitre VI, en offre l’une des illustrations les plus saisissantes :

“Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux… Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres.

— Je l’aime pourtant ! se disait-elle.

N’importe ! elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?… Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d’ailleurs, ne valait la peine d’une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute.” (III, VI)

On croit entendre Emma. Mais ce “on croit” est tout le problème. Le vocabulaire est le sien (lyre aux cordes d’airain, épithalames élégiaques, cœur de poète), mais la syntaxe est celle du narrateur. Emma est citée sans être signalée comme citée. Elle est à la fois au premier plan et sous surveillance constante.

Le lexique d’Emma trahit Madame Bovary

Le vocabulaire qu’Emma emploie, lorsque le style indirect libre lui prête sa voix, est systématiquement romanesque au mauvais sens du terme. Il est fait de grands mots, de clichés littéraires, de métaphores usées empruntées aux romans sentimentaux qu’elle dévorait au couvent. Volupté plus haute, être fort et beau, nature valeureuse, cœur de poète : ce sont des formules creuses que le lecteur reconnaît comme creuses, même si Emma ne les ressent pas comme telles.

C’est précisément ce point qui est au cœur de l’analyse qu’Éric Auerbach consacre à Flaubert dans Mimesis (1946). Auerbach note que le style indirect libre produit un effet de mélancolie qui n’appartient pas à Emma mais que le texte lui prête. Ce que vit Emma, c’est l’ennui et le vide, mais le style indirect libre l’habille d’une gravité qu’elle n’a pas les mots pour formuler elle-même. Le narrateur est plus intelligent que le personnage, et cela se voit. Cela devrait libérer Emma, mais au contraire, cela la condamne.

Le réalisme flaubertien dans Madame Bovary : une autopsie sans pitié

La froideur clinique du réalisme de Flaubert

Flaubert est réaliste, mais son réalisme est d’une froideur redoutable. Pas de pathos, pas d’élan lyrique. À la place, une forme d’autopsie littéraire, presque clinique. Là où Balzac intervient, commente, juge, Flaubert observe et se tait. Ce silence est sa signature, et c’est dans ce silence que l’ironie prospère.

Le passage de la deuxième partie, chapitre XIV, en est un exemple frappant :

“Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu’elle murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l’adultère. C’était pour faire venir la croyance ; mais aucune délectation ne descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigués, avec le sentiment vague d’une immense duperie.” (II, XIV)

Le coup est rude. Emma, qui rêvait d’amour avec un grand A, tombe sur des scènes médiocres, des amants sans mystère. Le style indirect libre rend cette déception encore plus cruelle, car elle n’est jamais dite franchement. Elle émerge de la friction entre ce qu’Emma ressent et ce que le texte montre. L’écart entre les pensées d’Emma et la réalité du monde crée un effet comique, parfois glaçant, dont le marionnettiste est Flaubert.

Le style indirect libre, outil du bovarysme

Le bovarysme : se concevoir autrement qu’on n’est

Jules de Gaultier forge en 1892 le concept de bovarysme pour désigner la faculté qu’a l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est. Emma Bovary est l’incarnation paradigmatique de cette faculté. Elle se rêve héroïne de roman, aimée avec passion, transportée vers une vie plus haute. Le style indirect libre est précisément l’outil narratif qui permet de montrer ce mouvement de l’intérieur, sans jamais le valider.

Le bovarysme d’Emma n’est pas seulement une illusion individuelle : c’est un symptôme social. Emma lit des romans sentimentaux parce que la société dans laquelle elle vit valorise ce type de lecture pour les femmes. Elle souffre non pas d’un manque de réalité, mais d’un excès de représentations qui ont formé en elle des désirs impossibles à satisfaire dans la province normande des années 1840. En ce sens, Flaubert ne se moque pas d’Emma : il la montre piégée par un langage qui la dépasse.

Une neutralité trompeuse

Le style indirect libre donne l’illusion d’un réalisme parfait : aucun filtre ni jugement apparent. Mais cette neutralité est trompeuse. Flaubert n’est pas neutre : il est invisible, ce qui est bien plus redoutable.

“Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris.” (I, IX)

Le grotesque naît ici du contraste. Emma exprime une grande détresse existentielle, mais Flaubert y greffe une envie banale, presque ridicule. L’effet est saisissant. Le style indirect libre juxtapose l’intime et le trivial, sans prévenir et sans pitié.

Le style indirect libre n’est donc pas un outil démocratique : il ne donne pas la parole, il la mime, la détourne, la commente en silence. C’est peut-être pour cela que Madame Bovary est restée un roman indépassable de la modernité littéraire. La technique est au service d’un projet éthique et stylistique cohérent : montrer que la conscience humaine est toujours déjà travaillée par des discours qui la précèdent et qui la dépassent. Emma ne parle jamais vraiment. Elle est parlée. Et c’est cette impuissance à s’exprimer vraiment qui fait d’elle une figure tragique autant que comique.


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