Cette analyse de Madame Bovary revient sur le scandale provoqué par le roman de Flaubert à sa parution. Pourtant, l’auteur affirme dans sa correspondance : « Ce que je voudrais faire, ce qui me semble beau, c’est un livre sur rien, qui se tiendrait par la seule force de son style. » Derrière cette formule provocatrice se dessine un projet radical : un roman sans péripéties héroïques, sans action spectaculaire, mais soutenu par une écriture d’une extrême rigueur. Le procès intenté à Madame Bovary devient ainsi bien plus que le jugement d’un livre : il est le procès du réalisme lui-même, posant la question du rapport entre l’œuvre littéraire, la morale et le monde.
Une écriture de la précision et de la dissection
Aux origines médicales du regard flaubertien
La précision quasi chirurgicale de l’écriture flaubertienne n’est pas sans lien avec la biographie de l’auteur. Flaubert est le fils d’un médecin-chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen. Très tôt, il est confronté à la maladie, à la mort, à leur dimension organique. La dissection, chez lui, devient un modèle d’écriture : pénétrer dans les profondeurs pour révéler une vérité cachée.
Cette familiarité avec la médecine culmine dans la description du cadavre d’Emma à la fin du roman, analysé avec une minutie clinique. Paradoxalement, c’est aussi la maladie – l’épilepsie – qui libère Flaubert de la carrière juridique voulue par son père. Installé à Croisset, il vit en autarcie dès l’âge de 23 ans et consacre ses journées à l’écriture, dans une discipline quasi monastique.
Rompre avec le lyrisme romantique
Flaubert publie Madame Bovary à 35 ans, après cinq années de travail acharné. Il lui faut d’abord se guérir de sa propre tentation romantique. Trop lyrique, trop proche de Victor Hugo, il est encouragé par ses amis à se tourner vers un sujet étranger à sa vie, afin de ne pas « s’écrire lui-même ».
Il expurge son style de toute grandiloquence, réduit métaphores et comparaisons, et revendique une écriture impersonnelle. Cette exigence donne naissance à une prose d’une densité exceptionnelle, où chaque mot est pesé, retouché, éprouvé.
Entrer dans le roman : dispositifs d’ouverture
Le titre et le cadre annoncé de l’œuvre
Le titre Madame Bovary est révélateur : Emma est définie par son statut marital, réduite à une identité sociale. Flaubert s’inscrit ici dans la filiation balzacienne, celle d’une étude des mœurs et des déterminismes sociaux.
Le sous-titre Mœurs de province annonce l’ambition sociologique du roman : analyser l’interaction entre un milieu étouffant et une personnalité rêveuse, vouée à l’échec.
Un incipit déroutant : la mise à distance du personnage
L’ouverture du roman surprend à plusieurs titres. D’abord, le récit ne commence pas avec l’héroïne, mais avec Charles Bovary. Ensuite, le narrateur utilise un « nous » collectif, homodiégétique, qui inclut le lecteur dans une communauté scolaire moqueuse.
Charles est immédiatement présenté comme un intrus. Son accoutrement – notamment la fameuse casquette – devient un symbole grotesque : objet irreprésentable, hétérogène, monument de mauvais goût. Bergson dirait ici que le rire naît de « la mécanique plaquée sur du vivant » : Charles est une marionnette, déshumanisée par le regard des autres.
Ce choix narratif est fondamental : le lecteur connaît Charles avant Emma et ne pourra jamais épouser totalement les illusions de l’héroïne. Dès l’incipit, Flaubert installe une distance critique.
L’atelier de l’écrivain
Pour Flaubert, écrire relève de l’accouchement douloureux. La critique génétique – dont il est une figure majeure – s’intéresse à cette fabrique du texte : plans successifs, scénarios détaillés, brouillons raturés.
Flaubert rejette le mythe de l’inspiration : « Aucun mot ne s’impose de lui-même. »
L’écriture est pensée comme une adéquation parfaite entre forme et idée : « Où la forme manque, l’idée n’est plus. »
Le « gueuloir », où Flaubert lit ses phrases à haute voix, devient un outil essentiel pour éprouver le rythme, la musicalité, la respiration du texte. L’œuvre est conçue comme une totalité harmonieuse, proche de l’idéal parnassien de la beauté formelle.
Une œuvre faussement détachée de son temps
Une présence politique indirecte
Flaubert se tient à l’écart des événements historiques explicites. Pourtant, Madame Bovary propose une réflexion politique indirecte. Le personnage d’Homais, obsédé par la Légion d’honneur, incarne le triomphe d’une bourgeoisie opportuniste, servie par un régime qui manipule l’opinion.
Pour Flaubert, la démocratie moderne favorise une uniformisation médiocre, une « folie matérielle et bourgeoise », analyse qu’il partage avec Balzac et Baudelaire.
La critique silencieuse de la modernité bourgeoise
Le roman met en scène une transformation silencieuse, mais profonde : l’ascension de ceux qui maîtrisent le pouvoir économique – Lheureux, Homais, Bournisien – au détriment des idéaux romantiques. C’est cette révolution-là que Flaubert observe et critique.
Un roman confronté à la justice
Sexualité, morale et accusation d’immoralité
Le procureur Pinard reproche au roman sa sensualité diffuse : bal de la Vaubyessard, noce d’Emma et Charles, premières scènes d’adultère. Ce qui choque n’est pas tant l’acte que l’absence de culpabilité d’Emma après l’adultère, lorsqu’elle s’en délecte intérieurement.
Une fin sans salut : le scandale de la mort d’Emma
La mort d’Emma concentre l’accusation. L’extrême-onction devient une scène ambiguë, où vocabulaire charnel et réminiscences de plaisir se mêlent. La mort n’est ni rédemption ni salut, mais néant : « Elle n’existait plus. »
Loin de toute idéalisation romantique, Emma meurt dans la souffrance, le grotesque et la cacophonie. Le chant de l’aveugle agit comme un miroir cruel de sa vie ratée.
Emma Bovary : construction et déconstruction d’un personnage
Flaubert et Emma : entre identification et impersonnalité
La célèbre formule attribuée à Flaubert est sujette à caution. Elle semble contredire sa théorie de l’impersonnalité : « L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant. »
Flaubert n’est pas Emma, mais il est tout son roman. Emma devient un laboratoire d’analyse du sentiment amoureux, une somme de la science psychologique de l’auteur.
Le bovarysme : se rêver autre que soi
Jules de Gaultier définit le bovarysme comme la capacité à se concevoir autre qu’on est. Emma, nourrie de lectures romanesques, confond la vie et la fiction. Elle ne manque pas d’imagination : elle en a une mauvaise, faite de clichés et d’images toutes faites.
Ainsi, Madame Bovary met le soupçon sur le roman lui-même. Cette analyse de Madame Bovary montre qu’écrire « un livre sur rien », c’est faire du vide, de l’ennui et de l’échec la matière même de la littérature.


