Le motif dans le tapis est une nouvelle d’Henry James publiée en 1896 dans le recueil Embarrassments. Courte, dense et troublante, elle est aujourd’hui considérée comme l’un des textes fondateurs de la réflexion moderne sur l’interprétation littéraire et le rapport entre auteur, sens et lecteur. Elle pose une question simple en apparence : est-il possible de découvrir le sens ultime d’une œuvre littéraire ? Et elle y répond de façon vertigineuse, en maintenant jusqu’au bout une ambiguïté radicale. Cet article propose une lecture structurée de la nouvelle, de ses personnages, de ses enjeux théoriques et de sa postérité critique, notamment à travers Clément Rosset et Antoine Compagnon.
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Henry James : l’auteur et son univers
Un Américain à Londres
Henry James, né le 15 avril 1843 à New York, est mort le 28 février 1916 à Londres. Il a passé une grande partie de sa vie en Europe, notamment en Angleterre où il s’installe définitivement à partir de 1876 et obtient la nationalité britannique en 1915, un an avant sa mort. Cette double appartenance culturelle, américaine et européenne, est fondamentale pour comprendre son œuvre. James explore avec précision les différences de mœurs entre les deux mondes, les malentendus qui en résultent et les conflits que provoque la rencontre de personnages issus d’horizons différents.
Il est connu pour son exploration approfondie des relations humaines, des subtilités des interactions sociales, des jeux de pouvoir et des dynamiques psychologiques complexes entre ses personnages. Son style est reconnaissable entre tous : longues phrases sinueuses, incises multiples, subordonnées enchâssées qui reproduisent le fonctionnement d’une conscience en train de se former. Ce style n’est pas une coquetterie : il est la traduction formelle d’une vision du monde, la conviction que la vérité ne se dit jamais directement mais s’approche par approximations successives.
Henry James et la question du sens
Le motif dans le tapis s’inscrit dans une période de réflexion intense de James sur la littérature et ses conditions de possibilité. Dans ses nombreuses préfaces aux New York Edition de ses œuvres rassemblées entre 1907 et 1909, il revient longuement sur ses intentions, ses méthodes, ses choix de points de vue. La nouvelle peut être lue comme une variation fictive de ces questions théoriques que James se pose à lui-même. Peut-on dévoiler l’intention d’un auteur ? Un texte littéraire a-t-il un sens que l’auteur y aurait déposé et que le lecteur attentif pourrait découvrir ? Ou bien le sens est-il toujours en excès, en défaut ou en écart par rapport à l’intention originelle ?
Résumé et structure de la nouvelle le motif dans le tapis
La chaîne des quêteurs dans le motif dans le tapis
L’histoire suit un narrateur anonyme, critique littéraire. Au début de la nouvelle, il écrit une recension du dernier roman d’un grand écrivain, Hugh Vereker. Lors d’une soirée mondaine, il rencontre Vereker en personne. Ce dernier lui confie avec une franchise qui tient de la provocation que personne jusqu’alors n’a su voir dans ses livres ce qui y est pourtant l’essentiel : un motif, une clé, un fil conducteur qui traverse toute son œuvre et lui donne son sens ultime. Ce motif, Vereker le nomme de façon changeante et toujours insatisfaisante : “ce petit truc”, “ce trésor caché”, “ce canevas exquis”, “cette idée”, “ce secret”, “cette idole à dévoiler”, “la plus belle et solide intention de toutes”, “que personne ne voit”, “chose particulière pour laquelle j’ai essentiellement écrit des livres”. Et enfin l’image du motif dans le tapis, qui donnera son titre à la nouvelle.
Le narrateur, obsédé par cette révélation, se lance dans une quête frénétique. Il échoue. Il confie alors sa quête à son ami Corvick, un autre critique littéraire. Corvick s’embarque lui aussi dans la recherche avec une passion qui finira par lui coûter la vie : il meurt dans un accident avant d’avoir pu transmettre ce qu’il croyait avoir découvert. Avant de mourir, il a épousé Gwendolen, une femme de lettres à qui il aurait révélé le secret. Gwendolen à son tour refuse ou est incapable de transmettre ce secret au narrateur. Elle meurt à son tour. Le narrateur finit par consulter Drayton Deane, le second mari de Gwendolen, qui s’avère n’avoir jamais entendu parler du motif. La révélation n’a jamais eu lieu. Le secret est parti avec tous ceux qui prétendaient l’avoir approché.
Un “petit truc” caché et introuvable dans le motif dans le tapis
“Est-ce un élément dans le style, ou quelque chose dans la pensée ? Un élément de forme ou un élément de sentiment ?”se demande le narrateur. “En tout cas, ça ne peut pas être décrit en jargon de journaliste”, précise Vereker. Ce flou est délibéré chez James. Il s’agit d’une chose “palpable comme du marbre de cheminée”, “très claire si on avait déjà soupçonné” sa présence, mais qui résiste à toute formulation directe.
Cette chose qui ne se dit pas, qui ne se montre pas, qui se devine ou non selon la disposition du lecteur, est au cœur de la réflexion jamesienne sur le sens littéraire. Elle renvoie à une conviction profonde de James : les meilleures œuvres littéraires ont toujours un excès de sens par rapport à ce qu’on peut en dire. Le sens d’un texte ne se réduit pas à sa paraphrase. Il y a toujours quelque chose qui reste, que les mots du critique ne peuvent pas capturer.
Une fin mystérieuse de la nouvelle le motif dans le tapis : supercherie ou vérité ?
La question de la supercherie
À la fin de la nouvelle, le narrateur avoue qu’il “ne saura jamais” quel était le motif. Cette incertitude souligne la subjectivité inhérente à l’interprétation artistique et invite à remettre en question la possibilité même de découvrir un sens universel dans un texte. L’absence de révélation est elle-même la révélation.
Une suite de rebondissements a longtemps fait miroiter la révélation avant de refermer définitivement la porte. Cette absence de substance révélée fait douter le narrateur de la valeur réelle de l’œuvre de Vereker. “Lorsque je lui rétorquai que la page imprimée avait été inventée justement pour rendre les mots visibles, il m’accusa d’être fielleux”, note-t-il. Ainsi, ce sens secret tant attendu et finalement introuvable pourrait tout aussi bien être une farce, une supercherie inventée par Vereker pour se moquer de ses critiques, ou pour mettre à l’épreuve leur prétention à tout comprendre.
Rosset et le vide du réel
Comme le note le philosophe Clément Rosset dans Le Réel, Traité de l’idiotie, qui revient sur la nouvelle : “à la fin du récit, nous n’en savons pas plus qu’au début. Entre A et B, finalement, rien ne s’est passé. Nous ne sommes même plus sûrs qu’il y avait quelque chose à découvrir.” Cette formulation est précieuse. Elle dit que la nouvelle joue sur la distinction entre ce qui semble exister (un motif caché) et ce qui existe réellement (rien ne peut être attesté). James construit une fiction de la quête du sens qui tourne à vide. Ce vide n’est pas un échec de la nouvelle : c’est son objet même.
Sens et signification dans le motif dans le tapis
La distinction de Compagnon
Dans le chapitre “L’auteur” du Démon de la théorie, Antoine Compagnon explique que “le sens n’est pas la signification”. L’erreur de la théorie littéraire aurait été de confondre le sens d’un texte et sa signification. Le sens est originel et singulier : c’est ce que l’auteur a voulu dire dans les conditions historiques et linguistiques qui étaient les siennes. La signification est en revanche plurielle, ouverte et variable : elle résulte du lien que chaque lecteur, chaque époque, établit entre le sens et son expérience propre.
Si une œuvre est inépuisable, si chaque époque la comprend à sa manière, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de sens originel. Ce qui est inépuisable, c’est sa signification. Cette distinction permet de rendre compte des lectures multiples d’un texte sans éliminer l’intention de l’auteur comme critère de l’interprétation.
Appliquée au motif dans le tapis, cette distinction est éclairante. Le motif que Vereker dit avoir intégré dans ses livres serait le sens originel et singulier de son œuvre. Mais personne ne peut y accéder directement. Ce que les lecteurs et les critiques peuvent trouver dans ses livres, ce sont des significations plurielles et mouvantes qui restent toujours en deçà ou au-delà du sens voulu par l’auteur. La nouvelle pose une question radicale : les lecteurs ont-ils jamais accès au sens, ou seulement à des significations ?
L’intention de l’auteur et la mort de l’auteur
La nouvelle de James anticipe d’une certaine manière le célèbre essai de Roland Barthes, La Mort de l’auteur (1968), où Barthes soutient que dès lors qu’un texte est publié, l’auteur n’a plus d’autorité sur sa signification. Le texte se sépare de son producteur et les lecteurs sont libres de lui attribuer les significations qu’ils veulent.
James, dans Le motif dans le tapis, semble raconter exactement cette histoire, mais sur un mode tragique plutôt que libérateur. Vereker meurt avec son secret. Les quêteurs meurent les uns après les autres. Le sens originel de l’œuvre, si tant est qu’il ait existé, disparaît avec ceux qui auraient pu le transmettre. Il ne reste que les livres eux-mêmes, muets sur l’essentiel. La mort de l’auteur chez James n’est pas une libération du lecteur. C’est une condamnation à l’errance interprétative sans fin.
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