Portrait en noir et blanc de Marguerite Duras, auteure du Ravissement de Lol V. Stein, regard pensif

Le Ravissement de Lol V. Stein, roman de Marguerite Duras publié en 1964, est au programme des concours khâgne A/L et LSH. Son titre à la polysémie vertigineuse, sa prose hallucinatoire et la figure énigmatique de son autrice en font une œuvre à la fois complexe et fascinante à étudier. Cet article propose une introduction à l’œuvre et à son contexte de création, une analyse approfondie de son titre, ainsi qu’une exploration de la figure d’auteur que Duras a construite tout au long de sa vie.


Margerite Duras – De l’amour à la haine (Un barrage contre le Pacifique)

 

Courte biographie de Duras et mise en contexte de l’œuvre Le Ravissement de Lol V. Stein

À la fin de l’année 1962, Marguerite Duras est très malade. Moralement d’abord, car sa liaison avec Gérard Jarlot lui échappe, et physiquement, à cause de l’alcool. Puisqu’elle ne peut plus en boire, cela la rend plus sensible à une sorte de folie.

Or, c’est dans cet état que Duras voit « Lol », la future Lol de son livre, à un bal de Noël dans un asile psychiatrique de Villejuif. Elle est là, belle, et comme une « automate ». Duras est fascinée. Sur sa demande, elle la revoit peu de temps après et s’étonne qu’elle lui parle « comme tout le monde », avec « une banalité extraordinaire », qu’elle parle « pour paraître comme normal, et plus elle le fai[t], plus elle [est] singulière à [s]es yeux ». Cette rencontre bouleversante lui fait reprendre ses vieux brouillons.

Face à la Manche, elle veut traduire non pas tant l’histoire de Lol que son impossibilité à dire elle-même sa propre histoire. Le rapt de son amoureux par une autre lors d’un bal, le ravissement de cette scène. Avec Lol, cette « petite dingue », Duras pense avoir enfin trouvé dans la vie, chez une femme qui n’est pas elle, de quoi justifier pleinement le mouvement qu’elle a engagé dans ses livres après Le Marin de Gibraltar (1952), lorsqu’elle a rompu avec la « vieille algèbre » des dispositifs narratifs classiques.

Au tournant du langage dans Le Ravissement de Lol V. Stein

Vu que la Lol de l’asile se tient à distance du langage, Duras s’interdit d’emblée toute attitude de surplomb pour la décrire. Elle voudrait effondrer une grammaire et une syntaxe trop habituelles. Cette Lol, si pareille à une figure mystique, l’attend pour l’essentiel « au tournant du langage ». Ainsi, de juin à octobre, entre Trouville et Paris, Duras s’efforce de faire tomber tout un théâtre de mots dans une prose hallucinatoire, flottante, insaisissable. Elle ne sait pas où elle va, la frontière même entre ses personnages lui devient poreuse, certaines voix interchangeables. Elle a renoncé à « dire » pour « faire résonner » et tourne autour d’un « mot-absence, un mot-trou ». Il s’agit pour elle d’atteindre à travers l’écriture un état d’indifférence, une anesthésie des affects, qui n’est pas une maladie : « C’est un état que je pense que beaucoup de gens frôlent. »

Le ton de Duras dans ce livre est obscur, elliptique. Sans doute son ami Blanchot avait raison de signaler que tout lecteur du Ravissement de Lol V. Stein entre avec elle dans l’envoûtant « tourment de l’impossible narration ».

« Lol V. Stein, c’est quelqu’un qui réclame qu’on parle pour elle sans fin, puisqu’elle est sans voix. C’est d’elle que j’ai parlé le plus, et c’est elle que je connais le moins. Quand Lol V. Stein a crié, je me suis aperçue que c’était moi qui criais. Je ne peux montrer Lol V. Stein que cachée, comme le chien mort sur la plage. » Marguerite Duras, Entretien avec Catherine Francblin, Art Press International, janvier 1979

« La scène dont le roman n’est tout entier que la remémoration, c’est proprement le ravissement de deux en une danse qui les soude, et sous les yeux de Lol, troisième, avec tout le bal, à y subir le rapt de son fiancé par celle qui n’a eu qu’à soudaine apparaître. » Jacques Lacan, Hommage fait à Marguerite Duras du Ravissement de Lol. V. Stein, Cahiers Renaud Barrault, décembre 1965

Construire la légende : Duras et le « mythe »

Les lunettes carrées, les yeux cernés, le pull beige aux couleurs fatiguées… autant d’attributs qui, ensemble, composent l’image de cette célèbre écrivaine. Elle a d’ailleurs, depuis peu, une figurine à son effigie. Duras n’est pas qu’une autrice, c’est une véritable légende. Un jour, elle a croisé François Mitterrand dans un restaurant et s’est écriée : « Voici ce qui m’arrive, François, depuis quelque temps, je suis devenue beaucoup plus connue que vous, dans le monde entier. »

La question de la figure de l’auteur (en l’occurrence ici, l’autrice) se pose éminemment chez Duras. La mythification de Duras, à laquelle elle a d’ailleurs elle-même largement participé, commence de son vivant, surtout à partir du succès de L’Amant en 1984. Il existe une abondance de documentaires autour de Duras. Elle n’a cessé de commenter son œuvre, sa vie, ses relations. Elle était une personne extrêmement exposée sur le plan médiatique.

Opinions et engagements politiques

C’est ainsi qu’elle a construit sa figure, une sorte d’autorité morale, qui a pris position dans toutes sortes de débats de l’époque. Elle a pris parti par rapport au PCF dans les années 1950, auquel elle a adhéré avant de s’en détacher pour des raisons idéologiques. Elle est également connue pour sa participation dans les luttes de Mai 68, ses engagements très féministes, sa prise de position contre la guerre d’Algérie et ses propos controversés quant à l’affaire Villemin. Ces nombreuses prises de position ont fait d’elle une autorité morale, mais lui ont aussi valu des haines tenaces.

Dans une interview avec Xavière Gauthier, elle se confie : « Je suis très connue, mais pas de l’intérieur. » Et en effet, le « mythe Duras » passe non seulement par des prises de position publiques, mais aussi par un « style Duras », aussi bien vestimentaire qu’esthétique. L’autrice a une image un peu décadente. Elle est connue pour son addiction à l’alcool ainsi que pour son éternelle cigarette au coin de la bouche. Son style littéraire est très facile à parodier, car axé sur une simplicité apparente et la lacune contradictoire. Ce sont autant d’éléments qui contribuent à la figure d’auteur et nourrissent le mythe. Néanmoins, une tension subsiste entre le mythe Duras et l’impersonnalité de l’écrivain.

Sa posture d’écrivain

Dans une interview en 1980, elle dit : « Écrire, c’est n’être personne […], il n’y a qu’en écrivant qu’on peut atteindre ça. »Elle se dit « écrivain », c’est-à-dire celle qui écrit. Elle refuse les noms d’auteur, de romancière, voire d’écrivaine, car elle désigne son métier par la neutralité absolue. Malgré les diverses prises de position sur le plan médiatique, elle n’est pas, ou du moins ne se considère pas comme, une écrivaine engagée. Malgré l’impersonnalité qu’elle revendique, n’y a-t-il pas un discours moral qui se dessine et qui permettrait de témoigner de l’état moral de la société dans Le Ravissement ?

Aujourd’hui, on considère que le « mythe » de Duras s’établit à partir du Moderato cantabile (1958), car on note une rupture stylistique très claire avec ses précédents ouvrages. C’est d’ailleurs pour ce texte qu’elle change de maison d’édition, quittant Gallimard pour les Éditions de Minuit. Elle prend très rapidement ses distances avec le Nouveau Roman. Néanmoins, on retrouve des caractéristiques du mouvement dans Le Ravissement de Lol V. Stein : les personnages à peine esquissés, le refus de la psychologie traditionnelle, les leitmotivs, l’intrigue épurée. L’œuvre présente une tension entre la modernité de l’écriture durassienne et un romanesque extrêmement conventionnel.

Un titre évocateur : à la croisée de la philosophie, de la psychanalyse et de la sémiologie

Le terme de ravissement

À propos du Ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras dit : « Ce livre devait s’appeler Enlèvement, j’ai voulu, dans ravissement, conserver l’équivoque. » Duras joue clairement sur la polysémie du terme. Être ravi, c’est d’abord être enlevé, dans le sens de kidnappé. Cela désigne le rapt, il y a donc une idée de violence. Mais le ravissement désigne aussi le fait d’être très heureux, d’être comblé d’une joie qui se diffuse dans tout le corps et oblitère tout le reste. Dans le terme de ravissement, quelque chose se déploie de l’ordre de l’émotion extrême, complexe et intense. Quand on cherche dans le dictionnaire, le synonyme donné pour ravissement est enchantement : on voit donc un lien avec le merveilleux, le magique.

Avec le mot ravissement, on dit qu’il y a une victime. Mais à cette idée de victime s’ajoute l’idée de jouissance : on est à la fois victime et on jouit d’être victime. Dans l’entretien avec Pierre Dumayet, Duras explique que « Lol est ravie à elle-même par le spectacle des autres, ravie comme rapt et cela la ravit d’être ravie ». La première personne qui est enlevée, c’est Michael Richardson, le fiancé de Lol. Cela met Lol dans un certain état, que le texte se propose d’étudier. Au début du roman, on assiste à une scène de bal dans laquelle le fiancé de l’une se jette dans les bras de l’autre. C’est une intrigue de roman sentimental, un topos établi de la littérature.

Les implications philosophico-linguistiques dans Le Ravissement de Lol V. Stein

Dans son article, « Le Ravissement de l’hystérique » (Cahiers du cercle de l’Uforca, n° 8), Alexandra Makowiak s’attarde plus précisément sur le titre du roman et ses implications philosophico-linguistiques. Elle écrit : « Lol V. stein, dont le nom oscille entre Lol, la folle, et Stein, la pierre où s’entend la sidération de Lol, médusée par le rapt de son fiancé, encadrant V., pour Valérie celle, qui va bien, qui rit, qui est heureuse dans la folie, Lol V. Stein sonne comme un de ces noms de cas dont la discrétion imposait à Freud de ponctuer les patronymes par des initiales : Lol V. Stein, telle Elisabeth v. R., miss Lucy R. […], tout dans Lol V. Stein indique l’appartenance à la génération de ces belles hystériques de jadis dont Lacan déplorait la perte dans son discours de Bruxelles en 1977. »

Makowiak confirme que Lol est donc ravie : à la fois exaltée et déchirée par la rupture. Il s’agit là du « rapt » de Michael Richardson au bal de T. Beach, enlevé à Lol par Anne-Marie Stretter. Le ravissement est, en un premier sens, le rapt, scène inaugurale du roman : le fiancé de Lol est séduit, enlevé par une autre femme, la ravisseuse Anne-Marie Stretter. Mais d’emblée, le titre le dit, le ravissement est avant tout celui de Lol : c’est Lol que cette autre femme enlève, Lol, « frappée d’immobilité », Lol qui ne voit qu’elle, littéralement captivée par cette femme, figure de l’autre femme.

La figure de l’hystérie et le double génitif

Makowiak analyse également le roman et son titre comme une exploration de la figure de l’hystérie. Elle étudie en particulier le sens du génitif dans le titre : Le Ravissement de Lol V. Stein. Selon elle, « au sens subjectif du génitif, il s’agit du ravissement de Lol V. Stein, vécu et éprouvé par Lol – du ravissement de l’hystérique. Mais au sens objectif du génitif, il s’agit du ravissement suscité, inspiré par Lol V. Stein, du ravissement procuré par l’écriture, par le texte. » Ne sommes-nous pas, lecteurs et lectrices, également ravis par l’œuvre ? Il en va alors d’une sublimation propre à l’écriture. Le motif du ravissement se dédouble ainsi et se déploie dans une multiplicité de sens.

Dans son sens objectif, le génitif sous-entend donc que c’est bien nous, les lecteurs et lectrices, qui sommes ravis par Lol. S’agit-il de dire que nous sommes émerveillés par le personnage, ou que quelque chose nous échappe, nous est volontairement retiré ? L’esthétique tout entière du roman se plaît à pousser le lectorat dans ses retranchements.Jamais il n’est fait sens explicitement de ce point de vue fragmenté, de cette folie que subit ou choisit Lol et des multiples évènements qui ponctuent la narration. Il est indéniable que certaines réponses nous sont refusées, pour ne pas dire ravies. Il sera primordial pour le concours de pouvoir faire sens de cette polysémie du titre : le ravissement désigne à la fois l’exaltation et le rapt, toujours dans la violence.

Citations essentielles du Ravissement de Lol V. Stein

Les citations qui suivent sont à mobiliser dans tes copies pour illustrer les grandes thématiques de l’œuvre : la folie douce de Lol, l’impossibilité du langage, la douleur suspendue, et la fascination.

« Lol, frappée d’immobilité, avait regardé s’avancer, comme lui, cette grâce abandonnée, ployante, d’oiseau mort. »

« La nuit avançant, il paraissait que les chances qu’aurait eues Lol de souffrir s’étaient encore raréfiées, que la souffrance n’avait pas trouvé en elle où se glisser, qu’elle avait oublié la vieille algèbre des peines d’amour. »

« Lol souffrait d’une infériorité passagère à ses propres yeux parce qu’elle avait été abandonnée par l’homme de T. Beach. Elle payait maintenant, tôt ou tard, cela devait arriver, l’étrange omission de sa douleur durant le bal. »

« La mort de sa mère […] la laissa sans une larme. Mais cette indifférence de Lol ne fut jamais mise en question autour d’elle. Elle était devenue ainsi depuis qu’elle avait tant souffert, disait-on. »

« Ainsi Lol V. Stein s’est-elle retrouvée dans S. Tahla, sa ville natale, cette ville qu’elle connaissait par cœur, sans disposer de rien, d’aucun signe qui témoigne de cette connaissance à ses propres yeux. »

« Le bal prend un peu de vie, frémit, s’accroche à Lol. Elle le réchauffe, le protège, le nourrit, il grandit, sort de ses plis, s’étire, un jour, il est prêt. »

« À cet instant précis, Lol se tient, déchirée, sans voix pour appeler à l’aide, sans argument, sans la preuve de l’inimportance du jour en face de cette nuit, arrachée et portée de l’aurore à leur couple dans un affolement régulier et vain de tout son être. »

Duras rend compte de l’impossibilité de nommer ce sentiment de grande douleur couplé à une très grande joie : « J’aime à croire, comme je l’aime, que si Lol est silencieuse dans la vie, c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. »

« Ce mot qui n’existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts à travers lequel s’écoulent la mer, le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. »

« Cette survivance même pâlie de la folie de Lol met en échec l’horrible fugacité des choses, ralentit un peu la fuite insensée des étés passés. »

« Elle se tait, regarde ma bouche. Et puis voici, nous avons les yeux dans les yeux. Despotique, irrésistiblement, elle veut. »

« Le socle est là : la phrase. Le vide est Tatiana nue sous ses cheveux noirs. »

« La phrase vient de mourir, je n’entends plus rien, c’est le silence, elle est morte aux pieds de Lol, Tatiana est à sa place. »

« La mer monte enfin, elle noie les marécages bleus les uns après les autres, progressivement, et avec une lenteur égale ils perdent leur individualité et se confondent avec la mer. »

« La mort des marécages emplit Lol d’une tristesse abominable, elle attend, la prévoit, la voit. »

Conclusion sur Le Ravissement de Lol V. Stein

Le Ravissement de Lol V. Stein est une œuvre qui se dérobe à toute définition simple. Son titre condense à lui seul les grandes tensions du roman : entre exaltation et rapt, entre jouissance et souffrance, entre folie et lucidité. La figure de Duras, autrice-légende qui a construit son mythe tout en revendiquant l’impersonnalité de l’écriture, ajoute une dimension supplémentaire à l’analyse de l’œuvre.

Cette figure de la femme abandonnée est d’ailleurs un motif récurrent dans les autres œuvres du programme. Le double emploi du génitif (subjectif vs objectif) permet de réfléchir au ravissement comme celui de Lol autant que comme celui du lectorat. Il est également essentiel d’observer le rapport entre Duras et son œuvre à travers le prisme de la question de la figure de l’auteur, incontournable pour les concours des ENS A/L et LSH.


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