Dans Poétique, Aristote rassemble les règles qui doivent régir l’écriture des bonnes pièces de théâtre. Au XVIIe siècle, en France, ces règles deviennent de nouveau un modèle pour les dramaturges. La vraisemblance est par exemple essentielle dans une bonne tragédie. Selon Aristote, la mimèsis, ou imitation, est une tendance naturelle de l’homme qui le distingue des animaux. Mais elle est aussi quelque chose que l’on prend plaisir à contempler. Ainsi, elle est la cause des œuvres littéraires. Cette vérité de la chose imitée doit être représentée selon un principe de vraisemblance. Dans cet article, nous nous intéresserons à la manière dont Corneille fait sens de cette règle de vraisemblance dans ses tragédies.
La vraisemblance est prioritaire sur la vérité
La tragédie de l’âge classique reprend ce concept de vraisemblance. Mais quel est exactement le rapport de cette notion à celle, apparemment similaire, de vérité ? Dans l’examen de Cinna, Corneille réalise en effet la distinction et indique une hiérarchie. L’auteur estime qu’on approuve sa pièce, car « la vraisemblance s’y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque ». La vraisemblance, bien qu’elle nous semble aujourd’hui une représentation bien trop conventionnelle des choses, est, à l’âge classique, préférable à la vérité.
Dans le chapitre 9 de Poétique, Aristote réalise une distinction entre poésie et histoire. La poésie ne se distingue pas par sa forme, elle ne se définit pas essentiellement par l’art de versifier.
D’une part, l’histoire représente ce qui a lieu, les évènements particuliers qui se sont déroulés. L’historien rapporte les actions contingentes d’un être empirique, il élabore une collection de faits. En ce sens, l’histoire se rapproche de ce qui est vrai. La poésie, par contre, représente ce qui pourrait avoir lieu, le cas général. Le poète sélectionne et organise les actions qui correspondent nécessairement à un type de causalité vraisemblable, ce à quoi on peut rationnellement s’attendre. Sans cette rationalité de l’action, il n’y a pas de poésie.
Ainsi, imiter la nature au XVIIe siècle comme au IVe siècle av. J.-C., c’est se référer à un ordre idéal du monde.
La querelle du Cid
Le Cid est créé en 1637 et reçoit immédiatement l’approbation du public et de la Cour. Mais une vive querelle portant sur la distinction entre vérité et vraisemblable éclate. Les adversaires de Corneille sont menés par Georges de Scudéry qui publie Observations sur Le Cid. La querelle prend une telle ampleur que le cardinal de Richelieu impose qu’elle soit tranchée par l’Académie française, nouvellement créée. Il en ressort un texte rédigé par Chapelain : Les Sentiments de l’Académie française sur la tragi-comédie du Cid.
Dans cette pièce, le problème le plus apparent semble être l’immoralité de Chimène. Pour Scudéry, le début de l’acte III est scandaleux. Rodrigue vient de nuit dans la maison de Chimène, en possession de l’arme qui a tué son père, alors qu’on est sans doute encore en train de veiller son corps. Mais, à l’acte V, l’absence de pudeur est encore plus flagrante, car la visite se déroule en plein jour, au vu et au su de tous. En outre, pour persuader Rodrique de ne pas se laisser tuer, elle n’a plus d’autre choix que de dire ce qu’elle voulait, ce qu’elle devait taire. Si Chimène était vraiment aussi vertueuse qu’on nous la présente, elle n’aurait pas dû tolérer ces irruptions.
L’Académie tempère la critique, mais donne globalement raison à Scudéry. Derrière la question de l’immoralité, il est en fait question de vraisemblance. L’amour fait le dénouement de la pièce et la justice royale n’intervient que pour permettre le mariage (ce n’est pas un mariage forcé). Cet amour est immoral et incohérent avec ce qu’on attendrait de personnages vertueux. L’Académie propose trois dénouements alternatifs :
- Rodrigue n’a pas tué le père de Chimène, une scène de reconnaissance in extremis rend possible leur amour.
- Le père de Chimène n’est en fait pas mort.
- La raison d’État force le mariage, mais il aurait fallu pour cela développer le motif politique de l’œuvre.
Jusqu’où falsifier les données de l’histoire ?
Le problème est que Le Cid rapporte une histoire connue et si on change le dénouement, personne n’y croira. Or, il est difficile de rendre vraisemblable la donnée essentielle de l’histoire : une fille vertueuse aime le meurtrier de son père. Le comportement de Chimène est nécessairement incohérent. C’est au nom du croyable qu’il faut parfois préférer le vrai au vraisemblable, comme l’explique Aristote dans le chapitre 9 de Poétique. Le possible est persuasif, mais il est difficile de penser comme possible ce qui n’a pas lieu du tout. L’histoire a beau ne pas être vraisemblable, c’est l’histoire, et le public l’accepte.
Dans son discours De la tragédie, Corneille se demande jusqu’où le dramaturge a le droit de falsifier les données historiques. En effet, chaque fois qu’ils le peuvent, les auteurs citent leurs sources historiques. Elles leur servent de caution dans la construction de la tragédie. Malgré tout, ils prennent toujours plus ou moins de liberté par rapport à elles. Corneille réalise alors une distinction entre les circonstances, l’acheminement, que l’on peut modifier autant que l’on veut, et l’action principale à laquelle il ne faut pas toucher.
Dans Iphigénie à Aulis, le dénouement conçu par Euripide met mal à l’aise Corneille. Oreste venge son père en tuant sa mère, alors qu’elle lui demande grâce, pendant que sa sœur, Électre, qu’on avait présentée comme vertueuse, l’encourage. La solution proposée par Corneille permet de garder intact l’élément principal de l’intrigue, tout en rendant vraisemblables les évènements qui y amènent. Oreste ne peut tuer sa mère, car il est son fils. En revanche, il peut tuer l’amant de sa mère, qui a, lui aussi, contribué au meurtre d’Agamemnon. Au moment de porter le coup fatal, Clytemnestre s’interpose et meurt. Par cet accident, le parricide est évité.
Le défaut de vraisemblance fait la force de la tragédie
Le défaut de vraisemblance du sujet fait en réalité sa force, car la stricte vraisemblance ne permet pas d’avoir des tragédies. Dans Examen du Cid, Corneille cite l’abbé d’Aubignac, une référence du siècle : si ces scènes invraisemblables n’existaient pas, on ne viendrait pas au théâtre.
Aristote décrit en effet un mécanisme de compensation, commenté par Corneille. Dans Poétique, on peut en effet lire le terme brillant. Selon Corneille, c’est cette brillance des éléments vrais de l’intrigue qui fait qu’on croit à leur cohérence, bien qu’ils ne soient pas vraisemblables. Ce qui brille montre ce qui l’embellit et dissimule le reste.
Dans Le Cid, la donnée essentielle de l’histoire est cet élément brillant : cela est trop beau et trop vrai pour qu’on ne croie pas, l’espace d’un instant, à la coïncidence de la plus haute vertu et de la plus haute passion. Ce défaut fait la qualité de l’action, car Corneille note d’ailleurs que ce sont les scènes que le public préfère.
Conclusion
Dans ses tragédies et ses textes théoriques, Corneille prolonge et nuance l’héritage aristotélicien de la vraisemblance. Le vraisemblable est un élément indispensable à une bonne tragédie, et doit primer sur la vérité. À moins que la donnée essentielle de l’histoire ne soit pas vraisemblable. Dans ce cas, il faut préserver la vérité, au nom de la croyance du public. C’est d’ailleurs ce défaut de vraisemblance qui fait, en réalité, tout l’intérêt et toute la qualité des tragédies.



