La réalisation de soi est l’une des questions les plus fondamentales que le thème du travail soulève en prépa scientifique. “Deviens qui tu es”, nous formule Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : cette invitation en forme d’éthique de vie traverse toute la tradition philosophique, de Socrate à Weil, de Pascal à Virgile. Mais dans quelle mesure le travail, souvent vécu comme une contrainte, une souffrance ou une nécessité subie, peut-il constituer le chemin privilégié de cette réalisation de soi ? Peut-il vraiment transformer l’homme, lui révéler ses propres capacités, l’arracher à son ignorance de lui-même pour le faire advenir à ce qu’il est véritablement ?
C’est à cette question que cet article se propose de répondre, en mobilisant les œuvres au programme des prépas ingé : les Géorgiques de Virgile, Par-dessus bord de Michel Vinaver et La condition ouvrière de Simone Weil, auxquels viennent s’ajouter Nietzsche, Pascal, Kant et Conrad.
Le guide ultime de la conclusion de dissertation de philosophie
Quelle est la nature du lien entre travail et réalisation de soi ?
« À chaque minute nous sommes écrasés par l’idée et la sensation du Temps. Et il n’y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar – pour l’oublier : le Plaisir et le Travail. Le Plaisir nous use. Le Travail nous fortifie. Choisissons. » Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, 1887, feuillet 88.
« Deviens qui tu es », nous formule Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. Effectivement, selon les trois métamorphoses du philosophe, chaque homme naît chameau, c’est-à-dire avec un esprit docile, et se doit d’opérer un travail afin de devenir lion (savoir ainsi penser par lui-même) et parfois même enfant (créateur, poète).
Dès lors, devenir soi, invitation en forme d’éthique de vie couramment utilisée non seulement en philosophie mais également en littérature, semble se muer en quête au cœur de l’identité de chaque homme. On cherche sa voie, sa place, on apprend et découvre. Et souvent, comme le note Virgile : « Le travail [nous] révèle finalement à [nous]-mêmes. »
Il y a donc dans cette tâche, parfois ardue et besogneuse, la possibilité pour chaque être, prisonnier, « brouillon » de lui-même, de s’extraire de la caverne de l’ignorance pour se révéler à soi et aux autres – tel est chez Platon le travail du philosophe – pour in fine devenir celui qu’il est dans une adéquation spéculaire et heureuse du « ça » et du « surmoi » formant alors le « moi ».
Le travail comme action pour s’éveiller à soi-même
« Je n’aime pas le travail, nul ne l’aime ; mais j’aime ce qui est dans le travail l’occasion de se découvrir soi-même, j’entends notre propre réalité, ce que nous sommes à nos yeux et non pas en façade. » Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, 1899.
Le travail, mêlant praxis et poïésis (1), semble métamorphoser l’homme en un être d’action capable, malgré une inhumanité régulièrement vérifiée par les pages les plus sombres de l’Histoire, et notamment décrite par Simone Weil, de penser, c’est-à-dire, en suivant l’étymologie latine pensare, de peser, d’évaluer, se penser donc, et ainsi se faire, selon l’image fameuse de Pascal, « roseau pensant », connaissant ses fragilités pour mieux les appréhender et atteindre accomplissement et dignité.
Et pour cause, il y aurait paradoxalement dans cette action, parfois harassante et répétitive, l’énergie dardée par le désir de s’extraire de sa condition pour s’ouvrir, par l’expérience, à une forme de raison avec laquelle l’être peut raisonner aussi bien individuellement que collectivement.
(1) Concepts philosophiques théorisés par Aristote, notamment dans son Éthique à Nicomaque.
La praxis est une action pratique, c’est-à-dire une activité qui transforme le sujet et dont la finalité réside dans son action elle-même, en ne visant rien d’autre que son bon déroulement (eupraxia).
La poïésis est une action transitive, c’est-à-dire une activité dont la finalité ne réside pas dans l’action elle-même, mais dans une production ou une création (ce que l’on appelle eregon) de services ou de biens extérieurs à l’acte.
Le surpassement de soi-même et la réalisation de soi
Il n’est à ce titre pas anodin que ce soient les directives données par Mécène, impliquant un travail acharné et difficile, qui conduiront Virgile au surpassement de lui-même : « Sans toi mon esprit n’entreprend rien de haut. » (I). Prendre de la hauteur, s’élever tel un Icare heureux, voilà des métaphores dûment utilisées par celui que l’on surnomme le Cygne de Mantoue pour décrire, par le travail, son « ascension » vers un accomplissement personnel.
Il n’est dès lors pas étonnant de voir, dans les Géorgiques, un plaidoyer au « travail révélateur » développant la capacité de penser, peser, évaluer (« Ne désire donc point un enclos spacieux : Le plus riche est celui qui cultive le mieux. » [II]) et menant ainsi à la connaissance, ou la co-naissance, c’est-à-dire une naissance de soi-même, à soi-même, pour soi-même.
La démarche de remise en question
Cette même idée est également développée chez Michel Vinaver, à travers la démarche de la remise en question. Effectivement, que ce soit à cause de la pression, de la compétition, ou du rythme effréné des activités, le travail suppose un incessant questionnement de soi : Suis-je à la hauteur ? Pourquoi moi ? Ai-je ma place ici ? Comment puis-je m’améliorer ? Que puis-je changer ? […]
Autant d’interrogations pragmatiques aux élans philosophiques auxquelles Passemar fait face après avoir accepté un travail ne correspondant pas à ses capacités initiales : « Je ne m’étais jusqu’alors jamais interrogé sur tout ce que ça représente une facture. » Le travail comme miroir reflétant un moi parfois inconnu et offrant alors la possibilité d’entrer dans la vie « les yeux ouverts ». Voilà peut-être ce qui ressemble à une morale pour l’ancien PDG de Gillette France.
Car si l’on en croit Simone Weil, quand bien même la douleur du travail serait telle qu’elle empêcherait de vaquer à ses occupations personnelles, l’écriture de cahiers d’usine par exemple : « Parfois, il suffirait [pourtant] au travailleur d’étendre à toutes les choses sans exception son attitude à l’égard du travail pour posséder la plénitude de la vertu. »
Puisqu’en travaillant, j’œuvre et quand j’œuvre, je fais, j’essaie, j’apprends, je m’ouvre et découvre, alors en travaillant, je pense, et puisque pensant je suis, il ne fait guère de doute que le travail est finalement cette chose très nécessaire qui relie les deux hémisphères, l’âme et le corps, l’homme et lui-même dans un élan spéculaire.
Dès lors, faisant du travail un questionnement perpétuel, ce dernier peut conduire vers une recherche plus intime de ce que nous sommes
« L’action, ça se déroule comme une pelote de laine à partir du moment où il y a une vision », remarquent Jenny et Jack, s’interrogeant sur les raisons du mal rongeant l’entreprise au quatrième mouvement de la pièce de Vinaver. Dès lors, peut-être la clé du travail fructueux réside-t-elle dans l’application du doute cartésien et de la perpétuelle remise en question.
Il n’est à ce titre pas anodin que le travailleur virgilien, luttant contre « la force divine et capricieuse » (II) de la terre, soit sans cesse amené à se poser des questions : Que dois-je faire ? Qu’ai-je échoué ? Autant de questions révélant le sens ultime du travail selon Virgile, qui consiste en la révélation de notre place dans le Cosmos. Devenu un roseau pensant, imaginant, réfléchissant, le jardinier corycien peut ainsi exister en pleine conscience de soi et atteindre in fine son intime identité.
Et pour cause, lorsqu’il est pensé de la sorte, Simone Weil métamorphose le travail en prière, en ouverture quotidienne vers ce qui nous dépasse, vers une connaissance/co-naissance, empruntant au vocabulaire divin et vertueux : « Penser revient à dépasser la servilité […]. Observant une résurrection de l’ouvrier en homme, je me trouvais au cœur du vrai. »
Boîte à citations sur le travail comme réalisation de soi
Simone Weil, La condition ouvrière
Le travail permet, par la réflexion, de « s’éprouver soi-même » et de donner une perspective aux choses pour s’extraire de la pesante condition de « machine à produire ».
« J’en suis sortie bien différente que ce que j’étais quand j’y suis entrée – physiquement épuisée, mais moralement endurcie. » (Lettres à Albertine Thévenon)
Michel Vinaver, Par-dessus bord
Le travail comme tropisme guidant l’homme hors de la caverne. Par son emploi, Monsieur Onde devient un homme éclairé. Passemar reconnaît d’ailleurs : « Quand je vous écoute toutes sortes de choses se relient, cela irradie. » (troisième mouvement)
In fine, si la souffrance au travail peut parfois étreindre l’être au point de l’aliéner, il y a peut-être dans le travail en lui-même une force capable d’orienter le travailleur volontaire vers un accomplissement individuel, collectif et donc total.
Conclusion sur le travail comme réalisation de soi
Le travail comme voie de réalisation de soi : l’idée est exigeante, voire provocatrice, dans une époque qui tend à séparer radicalement l’activité professionnelle de l’accomplissement personnel. Pourtant, les œuvres et les philosophes convoqués dans cet article convergent vers une même conviction : c’est précisément parce que le travail confronte l’homme à la résistance du réel, à ses propres limites et à la nécessité de se dépasser, qu’il peut devenir le lieu d’une véritable co-naissance de soi.
Du jardinier corycien de Virgile qui apprend à lire le cosmos à travers ses sillons, à Passemar de Vinaver qui découvre sa propre intelligence au contact des factures et des bilans, en passant par l’ouvrière de Weil qui “s’éprouve elle-même” dans l’épuisement de l’usine, tous font l’expérience de ce paradoxe fondamental : c’est en s’oubliant dans l’effort que l’on se retrouve. C’est en acceptant la contrainte de la tâche que l’on conquiert une forme de liberté intérieure.
Cette réalisation de soi par le travail n’est cependant pas garantie. Elle exige une posture : celle du travailleur conscient, capable de transformer l’action répétitive en questionnement, la fatigue en endurance, la résistance de la matière en connaissance de soi. C’est en ce sens que Simone Weil peut écrire que le travail, pensé comme prière et ouverture au réel, est peut-être la forme la plus haute d’attention que l’homme puisse porter au monde et à lui-même.



