Marx et Weber

Nos sociétés modernes occidentales, structurées selon une logique de classes sociales, sont nées de révolutions industrielles et politiques. C’est à ce moment que furent écrits les premiers travaux consacrés à l’étude de la stratification sociale. Malgré leur convergence sur l’importance du concept de classe sociale pour parler des sociétés modernes, Marx et Weber proposent deux théories différentes. 

Marx

Comprendre l’infrastructure pour expliquer la superstructure

Élève de Hegel, Marx adopte pour fondement de sa pensée le matérialisme historique. Les conditions matérielles d’existence, auxquelles on ne peut échapper, définissent le mode de vie des individus, et par suite leurs idées. Ainsi, des individus aux conditions d’existence semblables partagent une même vision du monde et appartiennent donc à une même classe. Chez Marx, le fonctionnement économique, l’infrastructure, permet de comprendre le fonctionnement de la société, la superstructure. 

Or, les classes sont en confrontation perpétuelle. Comme Marx l’explique dans le Manifeste du parti communiste (1848), l’histoire des sociétés a pour moteur la lutte des classes. Chaque période est caractérisée par régime de production qui organise les rapports entre deux classes aux intérêts opposés. La contradiction interne de ces régimes provoque une révolution qui institue ensuite un nouveau régime avec de nouveaux rapports de classe. 

Le régime de production de la société moderne est le capitalisme. Les capitalistes ou bourgeois détiennent les moyens de production. Ils s’opposent aux prolétaires, qui ne disposent que de leur force de travail qu’ils doivent vendre pour subsister. La baisse tendancielle des taux de profits constitue la contradiction interne du capitalisme et annonce une révolution prolétarienne à venir. 

Classe en soi vs classe pour soi

Une classe en soi est un groupe d’individus qui présentent des caractéristiques économiques communes, car ils occupent la même place dans le régime de production. Cependant, ces individus n’en ont pas conscience. C’est le cas des paysans français au XIXe siècle. Marx remarque que le mode de production agricole les isole les uns des autres, ce qui empêche l’élaboration d’une conscience de classe. 

Au contraire, dans une classe pour soi, les individus ont le sentiment d’appartenir à un groupe caractérisé par des conditions d’existence communes. Cette conscience de classe rend possible une mobilisation collective. Par exemple, le mode de production capitaliste réunit la classe ouvrière au sein des usines et, ce faisant, lui permet de prendre conscience de ses intérêts communs qui l’opposent à la classe bourgeoise. En effet, les bourgeois disposent déjà d’une conscience de classe, ce qui leur permet de s’entendre aux dépens des ouvriers.

En tant qu’acteur politique, Marx favorise cette prise de conscience de la classe ouvrière, qui lui permet d’exister et de changer le cours de l’histoire. 

La bipolarisation des classes

C’est au tournant du XIXe siècle que les rapports entre classes ont été bouleversés. Comme Marx l’explique dans Les Luttes de classes en France, à la fin du XVIIIe siècle, la classe bourgeoise était divisée en trois groupes. L’aristocratie foncière, l’aristocratie financière et la bourgeoisie industrielle montante. Bien que leurs intérêts s’opposaient ponctuellement, elles gardaient un intérêt fondamental commun. Il fallait préserver leur position dominante vis-à-vis des travailleurs. 

De même, les travailleurs étaient divisés en trois groupes : le prolétariat, les paysans et le sous-prolétariat. Ce dernier, autrement appelé Lumpenprolétariat, était le groupe le plus défavorisé. C’était une armée de réserve composée de chômeurs, prêts à accepter les salaires les plus bas et les conditions de travail les plus difficiles afin de pouvoir subsister. Cette menace sur les emplois des prolétaires leur empêchait toute revendication et créait une tension qui empêcha la création d’une classe pour soi. 

Avec l’industrialisation, la petite bourgeoisie, classe en soi composée de commerçants et d’artisans qui exploitent pour leur propre compte leur force de travail, tend à disparaître. Leur activité s’élargit ou bien est écrasée par les entreprises. Par le même coup, les paysans disparaissent, l’aristocratie également. La société se retrouve alors séparée en deux groupes distincts : la bourgeoisie et le prolétariat. 

Weber

Chez Weber, comme il l’explique dans Économie et Société, les classes sociales ne sont qu’un élément de la stratification sociale. Pour complètement l’appréhender, il faut adopter une approche multidimensionnelle. Mais les catégories ainsi déterminées ne sont que des outils d’analyse à destination du sociologue. Autrement dit, elles n’ont pas d’existence en elles-mêmes. 

La multidimensionnalité de la stratification sociale

La stratification sociale est issue de le combinaison de trois ordres :

  1. L’ordre économique : celui qui, chez Marx, détermine les classes sociales. Pour autant, cela ne signifie pas qu’elles existent réellement. Dans cet ordre, les individus sont classés selon leur capacité à accéder aux ressources socialement valorisées et la propriété ou non des moyens de production. Ils forment ainsi respectivement des classes de production et de possession. 
  2. L’ordre social : indique la distribution des statuts au sein de la société. Elle n’est pas nécessairement corrélée avec les conditions d’existence matérielle : pensons, par exemple, aux artistes ou aux intellectuels. Les individus sont classés en fonction de leur style de vie, mais aussi du prestige qui leur est reconnu par les autres individus. 
  3. L’ordre politique : fait référence à la répartition inégale du pouvoir au sein de la société. Le pouvoir n’est pas nécessairement associé à des individus ou à leurs fonctions, mais plutôt à leur capacité à imposer leur volonté aux autres. Lorsque les individus y consentent, on parle de domination. S’ils obéissent, c’est bien parce qu’ils reconnaissent une certaine légitimité au pouvoir, qu’il soit issu du charisme, de la loi, de la tradition, etc. 

 

Weber considère qu’un individu peut aisément passer d’une strate à une autre de la société. Les individus sont caractérisés par leur fluidité sociale. 

Grâce à sa définition des classes sociales, Weber rend les sociologues plus à même d’identifier les groupes pertinents. En effet, les groupes sociaux et statutaires ne sont pas exclusivement structurés autour de l’ordre économique, contrairement à ce qu’avançait Marx. Il existe divers principes qui déterminent la hiérarchie au sein d’une société donnée. Cependant, cette approche occulte la notion de rapports entre les groupes sociaux, l’exploitation ou la domination de l’un sur l’autre.

Conclusion : une troisième voie ?

Nous avons vu que, chez Marx, les classes sociales sont étanches. Il n’est pas aisé de passer d’une classe sociale à une autre. Elles sont également hiérarchisées et clairement distinctes. Dans le cadre de son approche réaliste, Marx affirme que ces classes ont une existence réelle et déterminante. En particulier, c’est leurs liens conflictuels qui seraient le moteur de l’histoire.

Weber parle davantage de strates sociales. Elles établissent un continuum de positions sociales, sans frontières nettes entre elles. Il est ainsi facile de passer de l’une à l’autre et on ne peut pas parler de conflits de classe. Weber adopte ici une approche nominaliste : les groupes au sein de la société ne sont que des outils permettant aux sociologues de classer les individus. 

Quelques décennies plus tard, Bourdieu élabore à son tour sa définition des classes sociales. Il reprend certains éléments à Marx, mais comme Weber, il ne considère pas uniquement la dimension économique. Dans son ouvrage La Distinction publié en 1979, il présente un schéma de la stratification sociale. Cet espace des positions sociales met en évidence la position relative des individus les uns par rapport aux autres. D’une part, Bourdieu considère l’accumulation de capitaux économiques et, d’autre part, l’accumulation du capital culturel.