En février 2025, Trump a annoncé la création d’un fonds souverain américain, qui permettra de financer des projets nationaux : infrastructures, industries et recherches médicales. Lors de cette annonce, il avait précisé que ce fonds serait « financé par des droits de douane et d’autres mesures intelligentes ». En particulier, il avait souligné que ce serait un moyen de prendre une part majoritaire dans le réseau social TikTok. La création de ce fonds s’inscrit donc non seulement dans une dimension économique, mais aussi stratégique et géopolitique. Cependant, ce projet est encore en cours de discussion et rencontre quelques difficultés juridiques. Plus largement, cette décision s’inscrit dans une autre réalité : celle de l’essor des fonds souverains sur la scène financière et économique mondiale.
Qu’est-ce qu’un fonds souverain ?
Un fonds souverain est un fonds d’investissement détenu par un État qui exploite les réserves économiques excédentaires d’un pays, généralement issues des recettes liées aux ressources naturelles ou des excédents commerciaux, afin de générer des bénéfices sur le long terme.
Petit point historique : le premier fonds souverain a été créé par le Koweït, en 1953. À cette époque, le Koweït, protectorat britannique, était le premier producteur de pétrole. Ce fonds avait donc pour but de gérer les excédents commerciaux créés par l’or noir.
Les principaux fonds souverains se situent dans des pays avec une économie rentière (économie qui repose sur l’exportation d’un produit ou d’une activité). Ainsi, les pays profitent de la richesse de leurs sous-sols, comme les pétromonarchies par exemple. Ces fonds sont utilisés pour faire fructifier ces excédents commerciaux et soutenir financièrement des investissements (infrastructures, projets de développement).
Les fonds souverains ont donc pour objectif la diversification de l’économie du pays afin que celui-ci ne soit pas trop dépendant d’un ou deux secteurs. C’est aussi un moyen d’éviter de tomber dans la Dutch Disease.
Quels sont les plus grands fonds souverains et où se situent-ils ?
Le plus grand fonds souverain est celui de la Norvège (NBIM) qui devance largement les autres. Ensuite, deux fonds souverains chinois (SAFE IC et CIC) occupent la deuxième et la troisième place. La suite du top 10 est complétée par des fonds des pétromonarchies du Moyen-Orient.
Il est intéressant de noter que, parmi ces grands fonds, il existe deux modèles bien distincts. Il y a à la fois les fonds souverains chinois et singapourien (7e) qui sont alimentés par les excédents commerciaux ainsi que les autres qui ont des ressources financières reposant sur la rente des hydrocarbures.
| Rang | Fonds souverain | Pays/Région | Actifs estimés (USD) | Année de création |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Government Pension Fund-Global (GPFG) | Norvège | ~ 2 044 milliards $ | 1990 |
| 2 | China Investment Corporation (CIC) | Chine | ~ 1 332 milliards $ | 2007 |
| 3 | SAFE Investment Company | Chine | ~ 1 090 milliards $ | 1978 / 1997 |
| 4 | Abu Dhabi Investment Authority (ADIA) | Émirats arabes unis | ~ 1 057 milliards $ | 1976 |
| 5 | Kuwait Investment Authority (KIA) | Koweït | ~ 1 029 milliards $ | 1953 |
| 6 | Public Investment Fund (PIF) | Arabie saoudite | ~ 941 milliards $ | 1971 |
| 7 | GIC Private Limited | Singapour | ~ 801 milliards $ | 1981 |
| 8 | Qatar Investment Authority (QIA) | Qatar | ~ 557 milliards $ | 2005 |
| 9 | National Council for Social Security Fund (NSSF) | Chine | ~ 414 milliards $ | 2000 |
| 10 | Temasek Holdings | Singapour | ~ 287 milliards $ | 1974 |
Quel poids ont-ils dans la mondialisation ?
L’essor d’un « capitalisme d’État mondialisé » est propice aux fonds souverains
Les fonds souverains ont un poids grandissant dans notre économie. En effet, selon une récente étude du FMI, entre 2001 et aujourd’hui, les actifs contrôlés par les fonds souverains sont passés de moins de 1 000 milliards de dollars à plus de 12 400 milliards de dollars l’année dernière.
Il est intéressant de noter que cela s’inscrit dans une mouvance plus large : l’essor d’un « capitalisme d’État mondialisé ». C’est la thèse que défend Ilias Alami (enseignant en économie politique à l’université de Cambridge) dans son article « Le Capitalisme d’État mondialisé : définir l’ère des fonds souverains ». Selon lui, depuis le début du XXIe siècle, l’État est de plus en plus présent. L’État retrouve un rôle de promoteur, de régulateur et de superviseur. Ainsi, en rupture avec la vague de privatisations des années 1990, les États visent la mise en valeur du capital grâce à un interventionnisme économique.
De plus, d’autres acteurs économiques publics se développent et s’inscrivent dans cette même logique : les fonds étatiques de capital-risque, les banques publiques et les banques de développement. Ainsi, si la France n’a pas de fonds souverain, elle utilise sa banque publique d’investissement, BPI France, pour soutenir des entreprises et développer des projets stratégiques. C’est donc pour cette raison que cette banque est considérée par certains comme un fonds souverain, notamment dans les législations internationales comme les principes de Santiago (détaillés plus bas).
Ilias Alami explique cet essor des acteurs publics par cinq raisons : la course au leadership technologique, la nécessité de créer des « territoires compétitifs » pour attirer les investissements étrangers, la nécessité de soutenir la compétitivité des champions nationaux, la sécurité économique en matière d’importation et d’exportation et, enfin, la capacité à faire face aux multiples crises (sanitaire, financière et économique).
Des investissements multisectoriels qui irriguent le capitalisme mondial
Les fonds souverains ont une dimension à la fois stratégique et sécuritaire pour les pays, ce qui explique la diversité des secteurs dans lesquels ils investissent. Intéressons-nous au fonds souverain du Qatar pour voir à quel point les investissements de ces acteurs financiers étatiques irriguent notre économie et sont diversifiés.
Créé en 2005 par l’émir du Qatar, le Qatar Investment Authority (QIA) gère plus de 550 milliards d’actifs. Ces actifs, il les possède dans de nombreux domaines différents : immobilier, actions, entreprises. Par exemple, le QIA contrôle 7,5 % du capital d’Airbus, 10,3 % des actions de la Bourse de Londres, 17 % de Volkswagen et 3 % de Total. Les investissements sont aussi très présents dans l’immobilier : le QIA possède de grands palaces parisiens, comme le Royal-Monceau et le Peninsula.
Enfin, le fonds a étendu son influence dans le domaine des médias, avec la création de sa filiale beIN Media et sa chaîne beIN Sports, par exemple. Le QIA se tourne de plus en plus vers le sport depuis la création de la filiale Qatar Sport Investment (QSI), qui possède depuis 2011 plus de 70 % du club de foot parisien, le Paris Saint-Germain. La manne financière lui permet d’investir fortement dans des sports en vogue : en 2023, le QSI a acquis le World Padel Tour pour créer un nouveau circuit mondial de padel, à partir de 2024.
Quelles stratégies se cachent derrière les fonds souverains ?
Les fonds souverains : vecteurs de diversification pour les pays du MO ? Zoom sur l’Arabie saoudite
Le PIF (Public Investment Fund) est le principal fonds souverain de l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, il est le fer de lance du projet Saudi Vision 2030. Ce projet a pour objectif de réduire la dépendance au secteur pétrolier en diversifiant l’économie dans de nouveaux domaines, tels que les secteurs manufacturier et minier, les industries innovantes, le tourisme et les loisirs.
Ainsi, le PIF, en utilisant les revenus pétroliers, finance de grands projets nationaux. Par exemple, il participe au projet de ville nouvelle futuriste Neom. Ce projet, de plus de 500 milliards de dollars, inclut aussi la création de The Line, la ville de plus de 200 km de long dont on a tous déjà entendu parler. Neom, selon le gouvernement saoudien, est « une région futuriste située au nord-ouest de l’Arabie saoudite, alimentée à 100 % par des énergies renouvelables, qui donne la priorité aux personnes et à la nature, créant ainsi un nouveau modèle de vie, de travail et de prospérité durables ». Avec pour but aussi de créer un environnement propice aux secteurs des nouvelles technologies de type clusters.
En parallèle, le fonds investit dans de nombreuses entreprises étrangères, soit décotées, soit dans des secteurs stratégiques et en plein essor comme les nouvelles technologies, dont l’intelligence artificielle. Ainsi, cette année, le PIF est devenu un des principaux acteurs de l’accord entre l’Arabie saoudite et les États-Unis de plus de 600 milliards de dollars. Ceci s’inscrit dans la volonté de l’Arabie saoudite de se positionner comme un hub mondial de l’intelligence artificielle. L’IA figure parmi les priorités de l’ambitieux plan de réformes du prince héritier Vision 2030, destiné à diversifier l’économie du premier exportateur mondial de pétrole brut dans un potentiel avenir sans pétrole.
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Les fonds souverains : vecteurs de puissance pour les États
Puisque nous avons constaté que les fonds souverains occupent une place omniprésente dans notre économie mondialisée, il est pertinent d’analyser dans quelle mesure les États utilisent ces fonds comme vecteurs de puissance.
Les fonds souverains : le bras droit des politiques expansionnistes de la Chine
À cet égard, l’exemple le plus probant est la Chine. Ses fonds souverains SAFE IC et CIC sont les bras droits de la Chine à l’étranger. Ils permettent de sécuriser ses importations, mais aussi ses exportations. Ainsi, ces deux fonds sont proactifs dans la prise de capital et l’acquisition de sociétés étrangères dans les domaines stratégiques (comme les minerais, par exemple) ou encore dans la sécurisation des routes commerciales, qu’elles soient continentales ou maritimes.
Ainsi, comme le souligne Marie-Claire Bergère dans son livre Chine : Le Nouveau capitalisme d’État, ces fonds souverains sont un des piliers du « capitalisme d’État » chinois. Ils structurent les investissements permettant au gouvernement de contrôler de nombreuses parties de l’économie.
Ils deviennent donc le fer de lance de la projection de la puissance à l’étranger. C’est d’ailleurs ce que souligne François Godement dans son livre La Chine à nos portes. La multiplication des investissements chinois en Europe menace la souveraineté et la sécurité économique dans de nombreux domaines. On fera, à cet égard, évidemment allusion à la phrase d’Emmanuel Macron : « L’Europe de demain ne peut pas se construire avec (…) des aéroports et gares sous capitaux chinois. »
Ces fonds deviennent le bras droit des politiques expansionnistes, voire impérialistes du géant chinois. Oui, pour reprendre l’expression de François Godement, « la Chine déploie ses ailes » en partie grâce à ses fonds souverains.
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Mubadala : un levier de projection de puissance pour les Émirats arabes unis
On peut aussi prendre l’exemple de pays qui cherchent à développer leur puissance et à la projeter à l’échelle régionale, voire mondiale. C’est le cas des Émirats arabes unis (EAU). Avec leur fonds souverain Mubadala, élu en 2025 le fonds souverain le plus actif de la planète en matière d’activité, les EAU cherchent à contrôler de nouvelles routes commerciales. Le fonds Mubadala, en coopération avec l’entreprise DP World, coconstruit le port de Berbera.
Les 467 millions d’investissements permettent de financer la construction du port, donnant à l’Éthiopie un accès direct à la mer Rouge. Le contrôle de ce port par les EAU est donc un atout de puissance, du fait qu’il est au cœur d’une des artères du commerce mondial.
Les fonds souverains nourrissent les stratégies de soft power
Enfin, la troisième dimension qui lie fonds souverains et puissance, c’est que ces fonds sont un des piliers du soft power de nombreux pays.
Pour les pétromonarchies, ces fonds souverains ont été le moteur du développement des investissements dans le sport : dans la création de clubs (clubs de foot en Arabie saoudite, accueillant les plus grands joueurs du monde, comme Cristiano Ronaldo à Al-Hilal), ou encore dans le développement des infrastructures nécessaires pour l’accueil des grandes compétitions sportives (Championnat du Monde de handball en 2015, Coupe du Monde au Qatar en 2022, possibilité que la Coupe du Monde de football de 2034 ait lieu en Arabie saoudite). Ainsi, ces fonds participent au rayonnement de ces pays à l’échelle mondiale.
Mais à quel prix ?
Les limites sociales et éthiques des fonds souverains
Ici, il est intéressant de se pencher un peu plus sur les conséquences politiques et sociales de cette domination de ces fonds dans certains pays.
Human Rights Watch a averti de multiples fois sur ce qui se passe derrière le décor de tous ces investissements. Cette ONG dénonce par exemple les actions du PIF, qui ne respecte pas les règles de l’OIT pour le respect des droits des travailleurs, du fait des conditions souvent inhumaines dans lesquelles ils travaillent.
De plus, dans ces pétromonarchies, ces fonds permettent au roi de contrôler encore plus le pays en dominant une grande partie de l’économie nationale. Par conséquent, ces fonds souverains peuvent contribuer à une extrême concentration des pouvoirs (économiques, politiques et sociaux).
Le cas de la Norvège : le plus gros fonds souverain du monde
Le fonds souverain norvégien, comme évoqué précédemment, est le plus grand fonds souverain du monde : il possède au moins 1,5 % de toutes les entreprises cotées dans le monde. Non seulement il est le plus grand, mais il essaye d’avoir de plus en plus un impact positif sur le monde. Le fonds, sur le modèle du développement durable, cherche à satisfaire les besoins des générations futures.
De plus, les lignes d’investissement cherchent de plus en plus à être en accord avec les critères ESG. Ainsi, le fonds a donc multiplié les investissements dans les énergies vertes au cours des dernières décennies et limité, voire supprimé les investissements dans tout ce qui est en lien avec les énergies fossiles. Le fonds s’est ainsi donné l’objectif de posséder en 2050 uniquement des actions d’entreprises aux activités décarbonées.
Cependant, il y a des limites : l’éthique est souvent confrontée à la réalité de la recherche du profit. Dès lors, en août 2025, le fonds a été accusé d’avoir investi dans une vingtaine de sociétés israéliennes en lien plus ou moins direct avec la guerre à Gaza (sociétés dans le domaine de l’armement). En conséquence, face à la révélation et à sa volonté de garder une neutralité, le fonds a retiré tous ses placements dans 11 d’entre elles.
Des limites dans la gouvernance mondiale vis-à-vis des fonds souverains
Derrière la multiplication des investissements de ces fonds à l’échelle mondiale, il y a un véritable défi de gouvernance mondiale : le défi de la transparence de ces fonds. Les investissements de ces derniers ont souvent été très opaques. Par exemple, les activités financières de la Chine n’ont pas toujours été très transparentes.
Face à ce défi, le FMI a mis en place les principes de Santiago, en 2008. Ces principes, formant un code de bonne conduite, encouragent la transparence, la bonne gouvernance, la responsabilité et les pratiques d’investissement prudentes. Cela permet d’éviter un retrait de capital très brutal ou une montée en capital (pour avoir un siège au conseil d’administration) à fort enjeu géopolitique ou géostratégique.



