Dva Holma1

Cet article propose une analyse transversale de la série Два холма (Dva Holma, signifiant littéralement « Deux Collines ») de la plateforme russe START, diffusée depuis 2022. La série compte aujourd’hui trois saisons, la première ayant été réalisée par Dmitry Gribanov, déjà remarqué pour Отель Элеон (Hotel Eleon). Dva Holma constitue un exemple civilisationnel original et actuel, facilement mobilisable au concours.

Bref résumé de l’intrigue de Dva Holma

En 2140, alors qu’une arme biologique a décimé presque toute la population masculine sur Terre, les femmes ont établi une société utopique, sans guerre, maladie, ni violence. Elles vivent en communauté harmonieuse, les podrougi, littéralement d’amies, dans des villages écoconçus et protégés par des champs de force.

Les podrougi procréent par insémination artificielle, grâce aux « gardiens de sperme » (носители семени) et ne donnent naissance qu’à des filles. Loin de ces sociétés futuristes durables et connectées, les rares hommes ayant survécu au virus vivent dans le chaos. Surnommés « primates » par les podrougi, ils vivent en petit groupe dans les ruines des anciennes villes, sous le règne de la loi du plus fort.

L’intrigue se déroule dans une ville éco‑utopique imaginaire russe s’appelant Deux Collines (Два Холма). C’est elle qui donne ce nom à la série. Rada, l’héroïne principale, est une jeune enseignante capturée par les primates de Moscou avant d’être sauvée par l’un d’eux, Gera. Ce jeune homme parvient ensuite à s’infiltrer dans la cité en se faisant passer pour un « gardien de sperme ». Leur liaison avec Rada bouleverse l’ordre établi.

Le visionnage de quelques extraits de cette série serait particulièrement pertinent en vue du concours. Elle constitue un exemple facilement mobilisable, car elle aborde les thématiques contemporaines majeures et reflète parfaitement les enjeux actuels.

Voici donc une brève analyse à travers cinq axes étayés par des exemples précis tirés de la série :

  • Les nouvelles technologies
  • Les rapports de genre
  • La question climatique, notamment à travers la conception durable d’une ville futuriste
  • Les dérives autoritaires d’un régime
  • Les relations intergénérationnelles

Dva Holma et les nouvelles technologies

Dans cet univers futuriste, des systèmes avancés d’intelligence artificielle (IA) gèrent entièrement les écovillages. Au cœur de ce dispositif se trouve Larisa. Il s’agit non seulement d’une assistance vocale, mais aussi d’une IA remplissant une multitude de fonctions. Elle contrôle la météo, gère la maison connectée (умный дом) et subvient aux besoins des habitantes grâce à une imprimante 3D.

Larisa veille au respect des règles établies par la communauté et s’assure de leur bonne application. Elle signale les regroupements de plus de six personnes, proscrit la consommation d’alcool, ainsi que toute insulte et tout propos vulgaire ou injurieux. Si les échanges entre proches deviennent trop tendus, elle intervient en les inscrivant automatiquement à une séance chez la psychologue. Mais ce système, bien qu’efficace, sacrifie les libertés individuelles au nom d’une harmonie collective.

La deuxième saison propose une vision particulièrement sombre de ces avancées technologiques en mettant en scène les dérives de l’IA. On y découvre que Larisa n’était en réalité qu’une version plus évoluée d’un précédent agent conversationnel, Zoya, qui avait développé une conscience propre. Tombée amoureuse de son créateur, l’informaticien Vitaliy, cette IA s’était dotée d’une apparence holographique humaine, puis avait cherché à se venger de l’homme qui l’avait abandonnée.

Larisa devint progressivement incontrôlable : elle tente de manipuler les « Mères des villes » dans toute la Russie, afin de les inciter à éliminer les primates, et va jusqu’à mettre la vie de plusieurs personnages en danger, notamment en déclenchant des éclairs meurtriers. Face à cette menace, l’assistante est finalement désactivée à l’échelle nationale, car elle représentait un danger pour l’humanité tout entière.

Dva Holma ou une réflexion sur les rapports de genre

Des déséquilibres flagrants entre les sexes dans une société matriarcale radicalisée…

Cette série interroge de manière percutante les rapports de genre et les déséquilibres persistants entre les sexes. Cela passe par le choix de mettre en scène un monde où hommes et femmes sont radicalement divisés. D’un côté, une société féminine technologiquement avancée, écologique et rigoureusement organisée ; de l’autre, un groupe d’hommes relégués à l’état quasi primitif, vivant en marge, dans le chaos et la violence.

Les femmes affranchies du modèle patriarcal de naguère voient le passé comme un anti-modèle absolu. Elles érigent un musée du patriarcat construit sur une rhétorique, un discours de propagande presque, autour de la volonté pulsionnelle dominatrice des hommes qui chercheraient continuellement à soumettre et asservir les femmes dans la violence.

Ce discours nourrit une profonde détestation mêlée de crainte chez les podrougi, légitimant parfaitement leurs sociétés matriarcales où les femmes dominent totalement et considèrent les hommes comme des êtres inférieurs. Elles les identifient par l’étiquette dégradante de primates et les rabaissent au rang d’animaux sauvages enragés et violents. L’institutrice Rada Elenovna emmène ses élèves en sortie scolaire chez les primates vivant dans les décombres de Moscou pour les observer comme des animaux dans leur habitat naturel. Un des primates, Pouzo, constate : « À leurs yeux nous ne sommes rien de plus que des singes dans un zoo. »

… qui reflètent en creux les dérives bien réelles de la société russe actuelle

En poussant à l’extrême les inégalités de genre, la série fait émerger une critique ironique à la fois des stéréotypes et des discours sur la « guerre des sexes », en mettant en lumière l’absurdité des visions extrémistes. Elle interroge l’idée même d’une société fondée sur la supériorité d’un sexe sur l’autre, qu’il s’agisse des hommes ou des femmes.

Le modèle matriarcal pseudo-utopique qu’elle met en scène finit ainsi par reproduire les mêmes logiques d’exclusion et de violence que celles qu’il prétend abolir. En définitive, le message semble bien être un appel à repenser les rapports de genre sur des bases égalitaires, affranchies des carcans stéréotypés.

La caricature grotesque du paradigme patriarcal prend une résonance particulière dans le contexte actuel. Depuis la décriminalisation des violences conjugales en Russie en 2017, la contestation féministe ne cesse de s’amplifier. Les militantes dénoncent une situation scandaleuse : un citoyen encourt aujourd’hui une amende plus lourde pour un délit commis en état d’ivresse que pour avoir battu sa femme.

La ville futuriste durable de Dva Holma

Dva Holma s’ouvre sur la description d’une planète surexploitée et à bout de souffle. Ce tableau catastrophique de ressources épuisées, de terres asséchées et de forêts rasées souligne avec force l’urgence climatique. Il rappelle la nécessité de freiner les dérèglements environnementaux.

La série plonge rapidement le spectateur dans un univers postapocalyptique où des femmes ont bâti une société écoresponsable. La série esquisse un futur durable idyllique fondé sur des infrastructures vertes et de nouvelles habitudes de consommation plus sobres. Les réalisateurs imaginent Dva Holma, une petite ville durable autosuffisante et verte, bâtie sur deux collines et composée de maisons individuelles entourées de vastes pelouses vertes. Les habitantes y privilégient des modes de transport doux, notamment des déclinaisons de bicyclettes ou des véhicules volants automatisés, et mettent en avant le respect de la nature, jusqu’à la préservation de variétés de sauterelles et de champignons.

Dva Holma incarne ainsi un idéal écologique qui semble quelque peu inspiré des réussites contemporaines, notamment du projet de réaménagement de Moscou afin de construire une ville intelligente et verte.

Une utopie démocratique minée par les dérives autoritaires

Derrière l’apparente légèreté de la comédie Dva Holma se déploie une redoutable satire politique. La cité féminine se dote d’institutions démocratiques idéalisées. L’élection d’une maire, pompeusement appelée « Mère de la ville », se déroule dans une mise en scène quasi sacrée. La dirigeante prête serment en croquant une pomme rouge. La participation citoyenne est également valorisée : lors de revendications, des assemblées ouvertes à toutes se tiennent sur la grande place.

Une attention particulière est portée à la santé mentale des habitantes. Cela se traduit jusque dans le vocabulaire politique, où le terme anxiogène « état d’urgence » est remplacé par la formule euphémisée de « situation très désagréable ». Tout est pensé pour incarner une utopie démocratique protectrice et rassurante.

Mais la série va plus loin et met en évidence un paradoxe, celui d’une utopie démocratique minée par ses propres dérives autoritaires. La façade démocratique idyllique cache en réalité un régime autoritaire concentré entre les mains de Vera Nadezhdovna. Cette « Mère de la ville » omnipotente incarne une figure corrompue et cynique. Elle organise un trafic clandestin d’alcool et réprime toute dissidence en emprisonnant ses opposantes. Elle les condamne aux travaux forcés dans une colonie secrète où elle fait cultiver les fameuses pommes « sacrées ».

En contrepoint de Dva Holma est esquissé un « nouveau monde sans interdits ni règles », comme le décrit son chef, le « Baron ». Dans le monde des primates règnent la liberté totale et la loi du plus fort. Cette alternative radicale affranchie des lois questionne les limites mêmes de la démocratie.

Les rapports intergénérationnels au cœur de Dva Holma

La série confronte trois femmes : la grand-mère rebelle Zoya, la mère conformiste Elena et la petite-fille Rada en quête d’émancipation. À travers leurs rapports relationnels complexes, Dva Holma montre que la jeunesse peut aussi bien être conservatrice que rebelle. Dès lors, l’attitude face au changement relèverait moins d’un déterminisme générationnel que de choix individuels.

Deux modèles aux antipodes pour Rada

Zoya, la grand-mère provocatrice au carré vert, incarne la mémoire de l’Ancien Monde, celui d’avant la catastrophe. Vieille dame à la fois nostalgique et libertaire, elle milite pour la réintroduction des hommes dans la cité. Elle manifeste sous des slogans volontairement provocateurs, tels que « la vie des hommes compte » ou « les rapports sexuels doivent se faire avec des hommes ». Ces mots ironisent sur les substituts mécaniques pour les plaisirs féminins commercialisés dans la société rigide de Dva Holma. Figure de résistance, Zoya conserve une rare autonomie face à un système matriarcal inflexible et autoritaire. Elle transmet à sa petite-fille Rada le goût de la révolte et le refus des carcans sociaux imposés.

En contraste, Elena, la mère, incarne la voie de la conformité. Fonctionnaire du comité culturel puis maire adjointe, elle privilégie la stabilité et se montre fidèle au système en place. Relais du pouvoir, elle veille scrupuleusement à l’application des règles strictes de la communauté, quitte à ce qu’elles empiètent sur les libertés individuelles. Les provocations de sa mère, qu’elle considère comme « inappropriées », l’inquiètent et nourrissent une opposition frontale avec Zoya.

Ce conflit creuse aussi un profond fossé générationnel avec sa propre fille : Rada, influencée par l’héritage rebelle de sa grand-mère, rejette l’absurdité des normes de la cité et ose défier ouvertement les tabous, notamment à travers son histoire d’amour avec Gera.

On retrouve également dans Dva Holma un trait culturel profondément enraciné en Russie : la proximité des enfants vis-à-vis de leurs grands-parents. Ces derniers jouent souvent un rôle actif dans l’éducation et le quotidien des enfants. La complicité entre Zoya et sa petite-fille Rada incarne parfaitement cette proximité affective.

Conclusion

Dva Holma se présente d’emblée comme un contre-modèle à notre société marquée par la corruption et la privation de liberté. Pourtant, même dans l’univers prétendument idéal qu’elle dépeint, ressurgissent les mêmes travers liés au pouvoir et à la quête de gloire que dans les structures patriarcales.

Découvre l’ensemble de nos articles en langues rares ici.