Le modèle allemand, qui correspond au mode de production de l’économie nationale, repose sur plusieurs piliers solides. Il s’appuie sur une base innovante, des PME performantes et une avance historique dans l’industrie automobile. Souvent traité trop rapidement dans les concours, ce modèle a pourtant démontré son efficacité en Europe. Il a notamment fait ses preuves au sein de l’Union européenne et de la zone euro. Il est donc essentiel d’en comprendre les ressorts.
D’une productivité exemplaire aux premiers signes d’essoufflement
Les secrets de la productivité du modèle allemand en quelques chiffres
L’industrie est le fer de lance de l’économie allemande, en 2023, la valeur ajoutée de l’industrie hors construction représente 25 % du PIB, contre 10 % en France. Autrement dit, l’industrie allemande emploie 8,1 millions de personnes, soit 17,7 % de la main-d’œuvre.
La compétitivité hors-prix de l’industrie allemande repose sur le « made in Germany » ; ce sont des produits haut de gamme et qui offrent des biens plus innovants que la France dans le même secteur. Elle utilise ses marges pour innover et atteint ainsi un niveau de recherche et développement à hauteur de 3,1 % du PIB en 2021, contre 2,2 % en France.
La stratégie « made in Germany » est une stratégie de différenciation, afin d’échapper à la concurrence et de gagner des parts de marché. Par ailleurs, tu peux utiliser cet exemple pour un paragraphe sur la concurrence et l’innovation.
La modération salariale maintient la puissance industrielle allemande et notamment sa compétitivité-prix. En effet, la « Standort Deutschland » se repose sur la modération salariale, l’externalisation des services et les délocalisations en Europe centrale et orientale. La modération salariale prend ses origines des lois Hartz et l’Agenda 2010 (Schröder) qui a introduit les « mini-jobs ». Ce sont des petits boulots précaires à temps partiel exonérés de charges sociales et assortis de droits sociaux minimaux. Ils assurent la flexibilité de l’industrie allemande en cas de choc, puisqu’elle peut ajuster sa main-d’œuvre plus facilement et rapidement.
Le Moigne et Ragot, montrent, en 2015, que la modération salariale est le premier facteur de compétitivité responsable de la moitié des écarts de performances à l’exportation de la France par rapport à l’Allemagne.
Le maintien de la puissance industrielle allemande est lié au dynamisme du commerce extérieur. L’Allemagne se positionne comme 3e exportateur mondial de marchandises et son excédent commercial atteint 7,3 % du PIB en moyenne sur la période 2014-2019.
Les principaux indicateurs montrant un essoufflement de l’Allemagne
En 2023, l’économie allemande entre en récession, marquée par une perte de parts de marché et une demande extérieure faible. Le recul de l’investissement renforce aussi cette dynamique négative observée dans l’industrie allemande. Cette année-là, l’Allemagne se situe seulement 0,3 % au-dessus de son niveau de production pré-Covid. Par rapport à sa croissance potentielle sans crise, elle affiche un déficit d’activité de 5 % fin 2023. Ce déficit contraste avec celui de la zone euro, qui atteint seulement 1,7 % en moyenne.
Ce recul s’explique d’abord par la baisse des parts de marché du pays sur la scène internationale. Entre 2019 et 2023, les parts de marché à l’exportation de l’Allemagne diminuent de 10 %. Cette baisse provient d’une perte de compétitivité-prix liée à la crise énergétique. L’Allemagne subit aussi l’inflation élevée de ses voisins, ce qui freine sa consommation intérieure. L’indice des prix à la consommation harmonisé progresse ainsi de 19,6 % entre fin 2019 et fin 2023. En comparaison, cet indice augmente de seulement 15,2 % sur la même période en France.
Le durcissement de la politique monétaire complique les conditions de financement. Les conditions de financement sont restrictives ; l’investissement se situe à plus de 5 % en dessous de son niveau pré-Covid et la consommation a reculé sur l’ensemble de l’année.
Antonin, en 2023, explique l’ampleur des conséquences de la crise énergétique sur l’économie allemande. Ceci s’explique par la composition du bouquet énergétique allemand, qui repose davantage sur le gaz naturel. Mais également par le fait que l’Allemagne a d’abord privilégié les mesures anticrise inflationnistes. De plus, l’Allemagne a attendu avant de mettre en place un bouclier tarifaire sur le gaz et l’électricité en mars 2023.
Une crise structurelle du modèle allemand ?
Les vulnérabilités énergétiques
Les tensions géopolitiques et l’objectif de sortie du nucléaire de l’Allemagne ont renforcé sa dépendance énergétique de la Russie. Tout d’abord, l’Allemagne s’est fixé un objectif de sortie du nucléaire depuis l’accident de Fukushima en 2011 et a souhaité favoriser la transition vers une économie bas-carbone. Mais, malgré un fort investissement dans les énergies renouvelables, ce n’est pas suffisant. D’où la nécessité de recourir à des centrales à gaz pour assurer la stabilité électrique.
L’Allemagne et la Russie ont signé un accord pour la construction d’un gazoduc Nord Stream 1. Dès 2021, l’Allemagne est confrontée à la flambée du prix du gaz, puis de l’électricité, jusqu’à tripler ses factures d’électricité. Cette hausse a contribué à la résurgence d’un taux d’inflation dépassant les 10 % fin 2022. Cet exemple illustre le mécanisme de l’inflation par les coûts et la dépendance énergétique de l’Allemagne vis-à-vis de la Russie, qui lui fait perdre en compétitivité-prix.
La crise énergétique se retrouve dans les niveaux de production des industries allemandes fin 2023 : les associations des industriels du secteur chimique en Allemagne ont déclaré, en octobre 2022, que 13 % des activités industrielles avaient été délocalisées aux États-Unis en raison des coûts plus faibles de l’énergie.
Le secteur manufacturier peine à se relever de la crise de la Covid et la crise énergétique approfondit cette faiblesse. La disponibilité de l’énergie à coût raisonnable déterminera en partie la capacité de l’Allemagne à conserver son tissu industriel. Si l’Allemagne s’est engagée dans une politique de diversification de ses fournisseurs, la question de la pertinence du mix énergétique se pose. L’industrie manufacturière doit entreprendre une transition énergétique de grande ampleur si elle souhaite préserver sa compétitivité sur les marchés internationaux.
La vulnérabilité commerciale de l’Allemagne est liée à sa dépendance vis-à-vis de la Chine
Les chocs successifs de la Covid-19 et de la guerre en Ukraine ont révélé la vulnérabilité d’un modèle allemand fortement exposé aux aléas du commerce international. Particulièrement sa dépendance aux chaînes de livraison et d’acheminement des matières premières et des produits intermédiaires.
Dauvin, en 2022, a mesuré le poids des difficultés d’approvisionnement dans la croissance du PIB allemand. Les difficultés d’approvisionnement en 2021 ont pesé à hauteur de 0,7 point sur la croissance du PIB allemand, contre 0,2 sur celle des PIB français et américain. Ceci s’explique par le fait que l’industrie automobile a été très pénalisée par la pénurie de semi-conducteurs.
C’est pourquoi il est urgent pour l’Allemagne de diversifier ses sources d’approvisionnement et sa clientèle. Matthes, en 2024, montrait qu’en 2000, les entreprises allemandes investissaient en Chine 1 % de leurs IDE, contre 11,3 % en 2023. Les entreprises allemandes sont fortement présentes en Chine : quelque 5 200 entreprises allemandes, contre 1 600 entreprises françaises.
Cette volonté de laisser les entreprises européennes et notamment allemandes s’implanter en Chine fait partie de la stratégie chinoise. En effet, en bénéficiant de la transmission de savoir-faire allemand dans l’industrie automobile, ça explique les performances chinoises dans ce secteur et le concurrent redoutable qu’elle est devenue pour l’Allemagne.
Le ralentissement de la productivité allemande
Le défi démographique engendre une pénurie de main-d’œuvre – ce qui ne permet pas à l’Allemagne d’atteindre sa croissance potentielle. En 2022, le taux de fécondité n’est que de 1,52 enfant par femme en Allemagne, contre 1,82 en France. Selon les projections des experts, le taux de fécondité atteindrait 1,55 enfant par femme à partir de 2032. Ils anticipent également une hausse modérée de l’espérance de vie au cours des prochaines décennies. Le solde migratoire allemand reste faible, puisqu’il se situe autour de 180 000 personnes par an. La population passerait ainsi de 83,2 millions à 74,5 millions entre 2022 et 2070.
Le vieillissement de la population entraîne une hausse des dépenses sociales. Pour répondre à ce défi, la réforme des retraites de 2014 a introduit la génération 1962 et les suivantes à un départ à la retraite à 67 ans à partir de 2029. Gougeon, en 2024, explique que le financement des retraites va poser un problème structurel. En effet, selon ses estimations, le rapport entre retraité et actif atteindrait 1,3 en 2050.
À long terme, le recul de la population a un impact négatif sur la croissance potentielle selon plusieurs mécanismes. L’apparition de main-d’œuvre réduit les capacités productives de l’économie et les salariés plus âgés pourraient avoir une moindre propension à innover. De plus, les entreprises se heurtent à la pénurie de travailleurs qualifiés et retardent leurs décisions de production et d’investissement. Finalement, deux millions d’emplois restent non pourvus en Allemagne et l’Institut de Cologne estime qu’un cinquième des entreprises allemandes doit aujourd’hui limiter son activité du fait du manque de main-d’œuvre.
Le déclin de l’investissement
Le déclin de l’investissement public depuis les années 1990 est imputable à une décennie de restrictions budgétaires au niveau national, régional et local. En effet, à partir de 2009, l’Allemagne a mis en place un « frein à l’endettement », limitant le déficit structurel à 0,35 % du PIB. Cette mesure a bloqué la mise en œuvre d’une politique ambitieuse d’investissement public, plaçant l’Allemagne à la traîne par rapport aux États-Unis.
Le mécanisme du frein à l’endettement est important pour l’équilibre des finances publiques, la dette publique et le déficit public. Ce sont des sujets toujours d’actualité, il est bien de comprendre et de connaître tous les mécanismes en jeu sur ces thèmes.
Le montant d’investissements nécessaires à la modernisation de l’Allemagne atteindrait 460 milliards d’euros sur 10 ans, dont 100 milliards uniquement pour le réseau ferroviaire.
Les conséquences des difficultés allemandes sur la zone euro
L’impact sur la croissance de la zone euro
L’Allemagne est la plus grande économie de la zone euro et, pendant longtemps, la plus performante. Dès lors, les difficultés qu’elle rencontre ont des conséquences directes sur ses voisins et influencent les débats économiques européens. L’Allemagne représente à elle seule 30 % de la production économique de la zone euro, ce qui renforce cet impact. Elle constitue également le principal partenaire commercial de plus de la moitié des pays de l’Union européenne.
Gougeon, en 2024, explique que dans le monde, 12,4 millions d’emplois sont liés aux exportations allemandes, tous secteurs confondus. Dans l’Union européenne, ce chiffre atteint 8,4 millions, contre 3,3 millions pour la France. Si on considère les chaînes de valeur mondiales, la part de la valeur ajoutée allemande dans la valeur ajoutée étrangère européenne varie de 2,2 % à Chypre à 11,7 % au Luxembourg.
La place de l’Allemagne au sein de la zone euro, notamment son dynamisme, fait partie des débats européens. L’Allemagne reste incontestablement un acteur phare de la zone euro et ces chiffres étoffent tes arguments !
Toutefois, les conséquences d’une baisse des exportations ou d’une récession en Allemagne sur le commerce des autres pays varient selon le profil des pays. En effet, certains pays sont des concurrents directs de l’Allemagne et pourraient tirer profit de sa perte de compétitivité et gagner des parts de marché. Alors que d’autres sont étroitement liés au commerce allemand, ce qui réduirait leurs exportations.
Les retombées sur les orientations futures de la zone euro
L’Allemagne entend réhabiliter sa politique industrielle et l’axer sur la transition écologique. La crise de la Covid-19 et la crise énergétique ont montré que l’Allemagne devait repenser sa politique industrielle. Le pays vise en effet la neutralité carbone en 2045, ce qui renforce cette nécessité stratégique. L’Allemagne souhaite aussi couvrir 80 % de sa consommation d’électricité avec des énergies renouvelables d’ici 2030. En 2023, son mix électrique reposait sur 56 % d’énergies renouvelables, 11 % d’énergies fossiles et 26 % de charbon.
La concurrence américaine exerce une pression supplémentaire sur l’industrie allemande et, par extension, sur la zone euro. Le 16 août 2022, l’Inflation Reduction Act a accordé 142 milliards de dollars d’aides industrielles. Ces aides soutiennent la production nationale et le déploiement d’équipements bas-carbone aux États-Unis. En réponse, l’Allemagne a soutenu la proposition du Net-Zero Industry Act présentée le 16 mars 2023. Cette loi vise à relocaliser une partie de la production de technologies énergétiques propres en Europe. L’Union européenne prévoit ainsi de produire 20 % des semi-conducteurs sur son sol d’ici 2030. Elle souhaite aussi fabriquer davantage de technologies en Europe pour couvrir 40 % de ses besoins en 2030.
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