En 2025, près de deux milliards de personnes affirment avoir déjà utilisé l’IA dans le monde. Or, en dépit de toutes les controverses associées à la destruction massive d’emplois par l’IA, cette dernière ne peut fonctionner sans intervention humaine. De fait, un ordinateur seul ne suffit pas pour faire marcher une IA. En effet, le caractère « intelligent » de cette fameuse intelligence artificielle est issu de l’intervention de milliers de petites mains, qui entraînent ces algorithmes et que l’on appelle des annotateurs. Pour s’assurer un maximum de profit, les géants de l’IA sous-traitent ces activités à une main-d’œuvre peu chère. L’Afrique est ainsi devenue une cible, et Madagascar en particulier.
Les Malgaches : une main-d’œuvre idéale
Madagascar : une terre offshore
Madagascar est un pays connu pour être un haut lieu de la sous-traitance de grands groupes internationaux. Aujourd’hui, à l’ère de l’essor de l’IA, Antananarivo, capitale de Madagascar, compte plus de trente entreprises d’annotation. Celles-ci offrent leurs services principalement à des start-up et des entreprises françaises du secteur.

Alors que le secteur tertiaire représente près de la moitié du PIB malgache, Madagascar s’inscrit désormais comme la 4e destination d’externalisation des entreprises françaises. L’externalisation représente de fait plus de 3 % du PIB malgache, avec 73 millions de dollars issus de la délocalisation de services numériques.
Des travailleurs à prix d’or
La main-d’œuvre malgache représente une aubaine pour les entreprises d’IA françaises. Il s’agit en effet d’une force de travail francophone et très peu payée. Dans un pays où 70 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, la pénibilité de l’emploi d’annotateur n’effraie pas la jeunesse malgache.
Et pour cause, ces salariés de l’ombre, pas toujours reconnus, travaillent près de huit heures par jour, cinq jours par semaine, à classer des vidéos, étiqueter ou différencier des images, référencer des mots, préciser le sens de certaines phrases…
Une main-d’œuvre peu qualifiée ?
Contre toute attente, une étude a révélé que cette main-d’œuvre n’était pourtant pas composée uniquement de travailleurs non qualifiés. En effet, le marché du travail malgache est complètement saturé. Il souffre de la jeunesse de la population : 60 % de la population malgache a moins de 25 ans.
Les conséquences principales sont l’informalité, qui représente plus de 80 % des emplois malgaches, et l’inadéquation formation-emploi final. Ainsi, des infirmiers ou encore des comptables figurent parmi les annotateurs. Les chiffres sont assez impressionnants à cet égard : 75 % des annotateurs sont allés jusqu’à l’université. Ils reflètent les faiblesses profondes d’un marché du travail complètement saturé, qui n’offre plus aucune perspective d’ascension sociale à la jeunesse malgache.
L’IA apparaît alors comme une véritable opportunité pour ces jeunes qui rêvent d’être le nouveau Zuckerberg.
L’IA : nouveau rêve de la jeunesse malgache
Madagascar entend exploiter cette manne pour former une nouvelle génération de Malgaches à l’IA. Ainsi, de nombreuses formations ont vu le jour, principalement situées dans la capitale. Elles prennent la forme de cursus universitaires classiques mais aussi d’écoles spécialisées.

Dirigée par un Français, l’École 42 est une de ces écoles qui visent à former une nouvelle génération. Elle compte aujourd’hui plus de 200 étudiants, qui sont tous de nationalité malgache. L’IA est mise à profit jusque dans leur formation, puisque l’École 42 ne s’appuie pas sur une équipe pédagogique de professeurs, mais bien sur des programmes d’apprentissage automatisés sur ordinateur.
Un autre exemple est le LIAM. Créé en 2022, le Laboratoire d’intelligence artificielle de Madagascar est une organisation à but non lucratif. Fondée par deux jeunes Malgaches, elle a pour objectif de contribuer à mettre à profit l’IA dans le développement du pays. Elle accompagne de fait plusieurs projets. Par exemple, elle a récemment accompagné des projets dédiés à l’application de l’IA dans l’agriculture, pour mieux prévoir et organiser les récoltes.

Cependant, il faut noter que ses espoirs ont rapidement été déçus dans un certain nombre de cas.
L’annotation : une nouvelle forme de précarité du travail
L’inadéquation formation-emploi persiste
En dépit de diplômes et de compétences pointues dans le domaine, un certain nombre de Malgaches se retrouve à effectuer des tâches abrutissantes de simple annotation. Alors que l’IA apparaissait comme un eldorado, vecteur puissant d’ascension sociale, au sein des jeunes générations, la jeunesse malgache a rapidement déchanté.
Des conditions de travail déplorables
En plus d’être employés à des tâches inintéressantes, les annotateurs souffrent de conditions de travail souvent pénibles, pour des salaires dérisoires.
Ces travailleurs travaillent en moyenne 40 heures par semaine, pour toucher environ 60 € par mois. Ils sont souvent entassés sur des grands plateaux, accueillant près de 1 000 travailleurs, encadrés par des règles de travail strictes et contrôlés par des « managers », seule possibilité d’ascension hiérarchique, a priori.
Concrètement, un annotateur gagne en moyenne six centimes de dollars par clic. Il peut ensuite s’estimer heureux si l’entreprise pour laquelle il travaille le déclare, afin de pouvoir toucher de potentielles aides.
Ces salaires sont d’autant plus rageants que le profit des entreprises est impressionnant : si un travailleur est payé une centaine d’euros par mois au maximum, l’entreprise revend son service entre 1 000 et 2 000 euros.
Le travail informel reste prépondérant

Toutefois, un certain nombre de ces travailleurs continuent de figurer parmi les travailleurs au noir. L’annotation s’invite en effet jusque dans les foyers, puisque certains annotateurs malgaches travaillent via des plateformes, sur lesquelles ils se connectent depuis leur ordinateur portable. Nombreux sont ceux qui investissent dans un ordinateur portable, grâce à leur salaire d’origine (souvent informel aussi), pour ensuite utiliser leur temps libre à cliquer, cumulant ainsi deux emplois informels et des conditions de vie peu saines…
Les conditions de travail sont tellement mauvaises que certaines entreprises ont décidé d’exclure Madagascar de leur liste de destination offshore. C’est notamment le cas d’Amazon, qui, pour son image, préfère tourner le dos à la main-d’œuvre malgache, quoique très bon marché. Toutefois, cette décision du géant américain n’empêche pas certains Malgaches de se connecter, par des voies détournées, pour continuer de travailler en tant qu’annotateur pour le compte d’Amazon, mais à distance.
Ainsi, le secteur de l’IA aurait pu constituer une manne pour l’économie et surtout pour le marché du travail malgache, mais il semble que ce dernier s’enfonce encore plus dans la précarité.
Quelle régulation de l’État malgache ?
Une partie majeure des travailleurs de l’IA malgaches échappe à tout cadre légal et donc à toute régulation étatique. Cependant, l’État malgache entend bien tirer profit de cet investissement de l’île par les géants étrangers de la tech.
Pour ce faire, le premier objectif serait déjà d’augmenter significativement la part de travail formel dans le secteur. En effet, le travail informel fait certes fonctionner une partie de l’économie, mais celle-ci est informelle majoritairement et ne contribue que peu à la croissance économique de l’État malgache.
Le gouvernement malgache met ainsi en avant les atouts de sa population et de son pays pour inciter les investisseurs étrangers à multiplier les IDE, mais dans un cadre légal et régulé par le gouvernement. Stéphanie Delmotte, ministre du Développement numérique malgache, évoque ainsi :
- la jeunesse de sa population ;
- les faibles coûts de main-d’œuvre, permis par des salaires qui restent très bas, avec un plancher légal de 260 000 ariarys, soit environ 55 €, par mois.
Toutefois, pour véritablement attirer des investisseurs sérieux, désireux de payer décemment leurs travailleurs, salariés par ailleurs, encore faut-il leur garantir un cadre légal propice. Stéphanie Delmotte entend, pour ce faire, développer des incitations à sortir du travail informel, plutôt que d’acculer la population et les entreprises de sanctions.
Quel rôle y jouent les entreprises françaises ?
Comme toutes les entreprises présentes sur place, les entreprises françaises profitent des faibles coûts de main-d’œuvre. Elles bénéficient aussi d’un avantage supplémentaire : la langue. Le français est en effet très répandu au sein de la population malgache, surtout dans la capitale.
Cependant, il ne faut pas s’y tromper. Bien qu’on parle ici d’IA, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas que des start-up du domaine de la tech qui délocalisent ce genre d’activité. De fait, toutes les grandes entreprises développent désormais des services d’IA, que ce soit pour leur fonctionnement interne, ou même pour proposer de nouveaux services à leurs clients.
Ainsi, dans le cas de la France, beaucoup de groupes du CAC40 externalisent l’entraînement de leurs IA. Plusieurs d’entre eux ont choisi, sans surprise, Madagascar. C’est le cas de L’Oréal, de grandes banques, de start-up en tout genre, ou même d’entreprise de conseil type Cap Gemini.
Inévitablement, ces entreprises contribuent à enfoncer le marché du travail malgache dans la précarité. Néanmoins, certaines entreprises françaises s’engagent dans la voie de l’amélioration des conditions de travail à Madagascar. C’est le cas de l’entreprise française ArkeUp.
Le cas français d’ArkeUp
Le groupe français ArkeUp est un expert en solutions digitales. C’est aussi un partenaire technologique majeur, avec notamment Google Cloud Premier, ou Gold Odoo. Il se spécialise dans l’innovation, la data, le Cloud et la géo-intelligence. Le groupe se compose de plus de 500 collaborateurs. Ces derniers sont répartis entre la France et l’océan Indien, et notamment Madagascar.
Il est l’un des premiers groupes du secteur de l’IA à s’être installé à Madagascar. Dès les années 2010, ArkeUp fait le choix de Madagascar pour externaliser ses activités. Il serait désormais le leader du secteur sur l’île. Contrairement à d’autres groupes, il se targue de prendre en compte la question des conditions de travail. Le groupe français propose ainsi de meilleures conditions de travail à ses salariés.
Concrètement, le salaire y est plus élevé qu’ailleurs : environ 120 € par mois (deux fois plus que la moyenne). ArkeUp s’investit aussi contre la précarité, en reconnaissant légalement ses travailleurs. Le groupe va même jusqu’à leur offrir des prestations, telles qu’une assurance maladie ou la gratuité des transports.

D’autre part, le groupe cherche à lutter contre le phénomène d’inadéquation entre formation et emploi. ArkeUp indique ainsi proposer des postes beaucoup plus qualifiés que ses concurrents, à Madagascar. Le groupe s’engage donc dans la lutte contre la fuite des cerveaux, que le gouvernement d’Antananarivo ne parvient pas à juguler.
L’exemple de l’entreprise Telesourcia
Telesourcia est l’une des premières entreprises du secteur à s’être installée à Madagascar. Elle figure désormais parmi les leaders locaux, employant jusqu’à 300 Malgaches annotateurs. Cependant, Telesourcia se distingue des autres entreprises d’IA qui opèrent à Madagascar. En effet, elle n’est pas le fruit de délocalisations ou d’externalisations de production. Il s’agit d’une des seules entreprises malgaches du secteur. Elle illustre l’influence positive et porteuse de croissance de l’IA sur l’économie malgache.
Telesourcia tire son épingle du jeu. Elle s’inscrit comme l’une des entreprises leaders d’un secteur ultra-concurrentiel, largement dominé par des entreprises étrangères, et notamment françaises. L’entreprise malgache a su suivre les tendances. Elle a en effet débuté comme centre d’appels, en 2015. À cette époque, la délocalisation en Afrique pour ce genre de service explosait. Telesourcia a su surfer sur cette vague, puis a basculé dès 2017 dans le secteur de l’annotation.
Contrairement à d’autres sociétés, Telesourcia déclare ses employés. Ils peuvent de fait accéder aux quelques aides publiques proposées et aux services de solidarité. La rémunération est aussi « décente », atteignant 100 € par mois en moyenne pour les employés de l’entreprise.
Conclusion
À Madagascar, l’annotation de données illustre parfaitement la face cachée de l’IA. Pour une jeunesse nombreuse et confrontée à un marché du travail saturé, ce secteur représente à la fois une opportunité d’emploi et une source de désillusion. L’IA ouvre de nouvelles perspectives économiques pour l’île. Cependant, elle s’accompagne aussi d’une précarisation du travail, de salaires très faibles et d’une forte informalité.
Toutefois, l’exemple de certaines entreprises, comme ArkeUp ou Telesourcia, montre qu’un modèle plus vertueux est possible. En proposant de meilleures conditions de travail, en déclarant leurs employés ou en développant des postes plus qualifiés, ces acteurs esquissent les contours d’une externalisation plus responsable.
L’enjeu pour Madagascar sera donc de transformer cette activité d’annotation. Aujourd’hui majoritairement précaire, il s’agit d’en faire un véritable levier de développement économique et de montée en compétences.
En espérant que cette étude de cas de l’IA à Madagascar t’aidera ! N’hésite pas à consulter toutes nos ressources de géopolitique sur ce lien.



