Dans un contexte marqué par l’essor des cryptomonnaies, mais aussi des stablecoins (dont la capitalisation totale est passée de 20 milliards en 2020 à 300 en 2025), la BCE et la Commission européenne portent le projet depuis plusieurs années d’un euro numérique. Cette nouvelle monnaie, gérée par la Banque centrale, pourrait être adoptée dès la fin de la décennie. Mais derrière la technicité du sujet se posent des questions de fond sur la souveraineté monétaire de l’Europe, l’architecture de son système financier et le partage des rôles entre puissances publiques et secteur privé.
Le sujet, tombé à l’oral de HEC en 2025, est au cœur de l’actualité économique de la zone euro. Cet article a pour but de décortiquer les principaux enjeux (intérêts et critiques) de l’euro numérique.
Qu’est-ce que l’euro numérique ?
La genèse du projet
C’est en octobre 2020 que la BCE publie son premier rapport sur un euro numérique. Le Conseil des gouverneurs vote formellement le lancement du projet en juillet 2021, donnant le coup d’envoi d’une phase d’investigation de deux ans (2021-2023), suivie d’une phase préparatoire. Fin 2025, le Conseil européen donne à son tour son accord à l’introduction de l’euro numérique.
Le calendrier institutionnel est désormais établi : si le règlement est adopté en 2026 par le Parlement européen et le Conseil, un « pilote » pourrait être conduit dès mi-2027, en vue d’un lancement progressif à partir de 2029. La décision finale d’émettre l’euro numérique reste néanmoins suspendue à l’adoption du cadre législatif.
Le fonctionnement de l’euro numérique
L’euro numérique sera une monnaie numérique de banque centrale (MNBC, ou Central Bank Digital Currency en anglais) émise directement par la BCE et accessible à tous (que ce soit les entreprises, les ménages ou les administrations). Il ne s’agirait ni d’une cryptomonnaie ni d’un stablecoin privé, mais d’une monnaie centrale inscrite dans la base monétaire, avec cours légal.
L’euro numérique serait en quelque sorte un équivalent numérique des billets et pièces déjà en circulation, mais géré par la banque centrale. Son usage serait gratuit pour les particuliers, il ne serait pas rémunéré et sa distribution passerait par les banques commerciales et les bureaux de poste.
Il est important de distinguer l’euro numérique de l’argent « électronique » que les Européens utilisent déjà. Les paiements par carte ou virement reposent sur de la monnaie commerciale, émise par les banques privées. Il s’agit d’une créance sur une entité privée. L’euro numérique, lui, serait une monnaie publique, garantie par la BCE, ce qui lui confère un statut juridique et une solidité sans équivalent dans le secteur privé.
Un outil de souveraineté monétaire, en réponse aux alternatives américaines
L’objectif principal est de lutter contre la dépendance aux opérateurs non européens
L’argument principal avancé par la BCE est celui de la souveraineté monétaire dans les paiements. À l’heure actuelle, il n’existe aucune option de paiement européenne qui couvre l’ensemble de la zone euro.
Selon la Banque de France, les réseaux de cartes internationaux (Visa, Mastercard, American Express…) représentent 69 % des paiements par carte en zone euro au second semestre 2024 (contre 61 % en 2022), et seuls huit pays de la zone euro ont leur propre dispositif de paiements.
En France, par exemple, la part des acteurs américains est « seulement » de 30 %, notamment grâce au système français GIE Cartes Bancaires (CB), qui conserve encore des parts de marché importantes, bien qu’en baisse. Cette dépendance comporte une dimension systémique : en cas de crise géopolitique ou de défaillance d’un opérateur américain, l’Europe se retrouverait sans solution de paiement souveraine.
Cet outil est particulièrement pertinent compte tenu du recul de l’usage d’espèces
Le changement des habitudes de paiement justifie également la démarche. En France, les espèces étaient utilisées dans 68 % des transactions en magasin en 2016. Elles ne représentaient plus que 42 % en 2024. À l’inverse, la carte est désormais le moyen de paiement le plus utilisé en point de vente en France, représentant plus de 48 % des transactions en 2024, contre 37 % en 2019.
Ce recul des espèces est encore plus marqué dans certains pays : les espèces ne représentent plus que 22 % des paiements aux Pays-Bas et 27 % en Finlande.
L’euro numérique est une réponse aux stablecoins qui limitent l’efficacité des politiques monétaires
L’émergence des stablecoins constitue un risque pour la conduite de la politique monétaire. Ces actifs numériques, adossés à des réserves pour limiter leur volatilité, peuvent se substituer à la monnaie légale dans les transactions quotidiennes. Et n’étant pas contrôlés par la Banque centrale, la politique monétaire ne se transmet pas par les stablecoins.
Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), 93 % des banques centrales dans le monde avaient engagé en 2022 des travaux sur une MNBC et, selon l’Atlantic Council, en 2024, 134 pays et unions monétaires, soit 98 % du PIB mondial, étudient la possibilité de créer une MNBC. Un euro numérique de banque centrale permettrait de contenir la demande de stablecoins privés, en particulier ceux libellés en dollars, et de préserver la transmission de la politique monétaire.
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Un outil en faveur de la protection de la vie privée et de la réduction des coûts
Sur la confidentialité, la proposition de règlement de la Commission prévoit que la BCE n’aurait pas accès aux données personnelles des utilisateurs. Les transactions bénéficieraient d’une confidentialité renforcée, se rapprochant du fonctionnement des espèces.
Pour les commerçants, l’euro numérique représenterait une réduction de leurs coûts de transaction, les libérant des frais prélevés par Visa et Mastercard sur chaque opération, frais qui ont significativement augmenté (les frais de réseau sont passés en moyenne de 0,003 % en 2018 à 0,007% en 2021).
L’euro numérique a-t-il un réel intérêt face aux alternatives existantes ?
Un doublon avec les solutions privées existantes
C’est la critique la plus développée, notamment par Lorenzo Bini Smaghi, ancien membre du directoire de la BCE, dans une tribune publiée en 2025. Des solutions de paiement numérique paneuropéennes existent déjà ou sont en cours de déploiement : Bizum en Espagne, MBWay au Portugal, Wero… Et ces initiatives sont d’ailleurs souvent soutenues par des banques européennes.
Ainsi, il reste difficile d’identifier un avantage concret supplémentaire apporté par un euro numérique de banque centrale. Le secteur privé a de fortes incitations à innover dans les paiements de détail, ce qui n’est pas le cas des banques centrales, et la plupart d’entre elles ont d’ailleurs abandonné leurs propres projets de monnaie numérique.
Des coûts probablement sous-évalués
Pour les banques, la mise en œuvre de l’euro numérique devrait coûter entre quatre et six milliards d’euros. Ces charges, initialement peu documentées, seraient en grande partie répercutées sur les commerçants et les utilisateurs finaux. Selon Bini Smaghi, aucune estimation globale sérieuse n’a été fournie pour la réalisation du projet ni pour son fonctionnement, et les coûts seraient déplacés vers le secteur privé avant d’atteindre l’utilisateur final.
Le risque de désintermédiation bancaire
Le scénario qui préoccupe le secteur financier est celui de la fuite des dépôts. Si les ménages convertissent massivement leurs dépôts bancaires en euros numériques, les banques commerciales perdraient une part significative de leur base de financement, ce qui pourrait réduire leur capacité à accorder des crédits.
Pour limiter ce risque, la BCE envisage un plafond de détention par portefeuille, initialement fixé à 3 000 euros. Mais certains responsables politiques souhaitent relever ce plafond à 5 000 ou 10 000 euros, ce qui ferait croître le bilan de la BCE et pourrait lui faire perdre le contrôle de la base monétaire.
Ainsi, une diffusion large de l’euro numérique obligerait la BCE à acquérir davantage d’actifs de qualité pour équilibrer son bilan. Elle devrait donc accroître ses achats d’obligations souveraines, ce qui est exactement l’inverse de ce qu’elle tente de réaliser avec son resserrement quantitatif, et reviendrait de facto à financer indirectement les dettes des États membres, ce que le traité de Maastricht interdit explicitement.
Une adhésion citoyenne encore faible
Une étude de la BCE publiée en mars 2025, portant sur 19 000 personnes dans 11 pays de la zone euro, révèle que les citoyens européens restent globalement satisfaits des solutions de paiement numériques existantes. Si l’euro au sens large est plébiscité (82 % des Européens y sont favorables selon l’Eurobaromètre d’automne 2025), sa version numérique suscite nettement moins d’enthousiasme.
Les préoccupations portent principalement sur la protection des données personnelles et le risque de surveillance des transactions par les autorités publiques.
Conclusion
Le projet d’euro numérique répond à un besoin réel. La dépendance croissante de l’Europe à des acteurs non européens dans les paiements, le recul des espèces et l’essor des stablecoins en dollars constituent des défis majeurs pour la souveraineté monétaire de la zone euro. Les institutions européennes ont choisi d’y répondre par une monnaie publique numérique, ce qui soulève des critiques.
L’adoption du règlement en 2026 et les arbitrages qui en découleront seront déterminants pour évaluer si l’euro numérique répond effectivement aux enjeux identifiés ou s’il constitue une réponse publique à une question que le marché était en voie de résoudre.
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