« L’Afrique n’est pas à vendre, mais elle sait louer ses rêves », rappelait malicieusement le politologue sénégalais Felwine Sarr. Sous les feux croisés des projecteurs, la Chinafrique, en référence au concept de Françafrique, fascine et inquiète à la fois. Ses prêts et ses grues s’élèvent là où les anciennes puissances coloniales hésitent encore. Certains n’hésitent pas à qualifier cette situation de néocolonialisme au vernis moderne. D’autres y voient une opportunité sans commune mesure pour une Afrique en recherche d’un énième souffle. Cet article propose clés, chiffres et références pour nourrir tes dissertations en t’invitant à toujours nuancer tes analyses dans des problématiques aussi complexes.
Un engagement économique massif qui bouscule l’ordre ancien
Les premiers contacts sino-africains
Dès le XVe siècle, l’Empire du Milieu tourne son regard vers l’Afrique. L’Amiral chinois Zheng He, sous la dynastie des Ming, aborde les côtes de l’Afrique orientale entre 1421 et 1422, durant ses fameuses sept grandes expéditions. Au même moment, la Chine fait face à des menaces frontalières et à des tensions internes.
L’empereur décide donc de concentrer ses ressources sur la protection intérieure, opérant un réel repli sur soi. Au XXᵉ siècle, la Chine renoue des liens avec l’Afrique après la Conférence de Bandung en 1955. En quête de légitimité internationale, Pékin soutient les mouvements de décolonisation et multiplie le nombre d’ambassades : de 5 en 1960 à plus de 40 en 1970. La récompense diplomatique a été symbolique : en 1971, grâce aux votes de 26 pays africains, la Chine récupère son siège au Conseil de sécurité de l’ONU.
Sous Mao, la Chinafrique fait ses premiers pas, notamment à travers la participation de la Chine à quelques projets industriels en Afrique. Le plus célèbre est le chemin de fer TAZARA, inauguré en 1976 entre la Tanzanie et la Zambie, qui désenclave la Zambie et facilite l’exportation de cuivre. C’est le prototype de cette stratégie chinoise : le pays prête de l’argent et envoie 50 000 ouvriers chinois. Dans ce projet gagnant-gagnant, la Zambie bénéficie d’infrastructures alors que la Chine fait travailler une partie de sa population et gagne un meilleur accès aux matières premières.
L’ère du partenariat institutionnalisé : un développement accru des échanges
Le développement réel des relations Chine-Afrique se fait au début des années 2000. En 2003 s’est tenu le premier Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), qui organise les relations économiques entre les deux parties concernées. La Chine propose alors aux pays africains de devenir des partenaires commerciaux majeurs. Cela se fait dans le cadre d’un partenariat win-win : le développement pour eux, les matières premières pour la Chine.
Dès 2006, le deuxième forum réunit 48 des 53 États africains. Ses conséquences sont presque immédiates puisque, dès 2009, la Chine devient le premier partenaire économique du continent. Les échanges sont en perpétuel accroissement. Entre 2003 et 2022, les échanges commerciaux ont été multipliés par 30, pour atteindre 282,1 milliards de dollars en 2023. Cela fait désormais 17 années consécutives que la Chine est le premier partenaire commercial du « continent aux mille promesses ».
Ces échanges économiques passent par l’investissement massif de la Chine dans les projets d’infrastructures africains. Dans le cadre des Nouvelles routes de la soie, le géant chinois a inauguré en 2016 le chemin de fer Addis-Abeba-Djibouti. D’une longueur de 756 km, le projet a été financé par le bras armé de la Chine, la China Eximbank (très important à connaître), à hauteur de 3,4 milliards de dollars.
La puissance chinoise en Afrique est de plus en plus marquée, au détriment des anciennes puissances. En effet, signe du tournant chinois, certains grands groupes historiques ont perdu leur influence en Afrique, à l’image du groupe Bolloré, historiquement implanté en Afrique de l’Ouest. Les projets sont multiples, mais se rejoignent dans leurs intentions.
Toutefois, si ces initiatives ont contribué au développement économique de nombreux pays africains, elles soulèvent également des questions sur la durabilité de la dette et la souveraineté nationale.
Un partenariat présenté comme gagnant-gagnant
En ce sens, la stratégie de Pékin est bien différente de celle de ses confrères américains et européens. L’avantage de la Chine est sans aucun doute l’absence de passé colonial. Elle partage, depuis la montée en puissance du tiers-monde, le sentiment d’avoir été humiliée (voir le siècle de l’humiliation, très important pour comprendre l’ensemble des stratégies chinoises).
De ce fait, le partenaire chinois est jugé par les Européens de « hors normes », en raison de son poids économique, d’une part, et de son absence de respect des normes dans la compétition internationale, d’autre part (opacité, transactions indéfinies…).
Son approche pragmatique, fondée sur des prêts massifs et une absence de conditionnalités politiques, contraste nettement avec les pratiques des bailleurs occidentaux. Les pays africains apprécient la flexibilité et la rapidité des financements chinois. Pékin a su tirer parti du vide laissé par ses partenaires européens, souvent perçus comme lents et plus contraignants, portant surtout le poids colonial.
De plus, sur le plan diplomatique, la Chine use de son droit de veto pour entraver les possibles ingérences internationales en Afrique. Cette tactique lui sert d’épée de Damoclès qu’elle pointe sur la tête de ses partenaires, convoitant elle aussi les voix africaines au Conseil de sécurité des Nations unies, et de plus en plus la reconnaissance de la primauté de Pékin sur Taipei.
Vers un partenariat rééquilibré ou une dépendance durable ?
Les marges de manœuvre africaines
Depuis le début des années 2000, l’Afrique a amorcé une stratégie active de diversification de ses partenariats économiques afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine. Cette démarche s’inscrit dans une volonté de renforcer son autonomie économique et de mieux négocier ses relations internationales.
Ainsi, ces dernières années, l’Inde, la Turquie et les Émirats arabes unis se sont imposés comme des acteurs majeurs. Le commerce entre l’Afrique et l’Inde a atteint 83 milliards de dollars en 2023. En ce sens, New Delhi investit massivement dans l’agriculture, la santé et les infrastructures, offrant une alternative aux projets chinois jugés parfois trop intrusifs.
La Turquie, elle aussi, a multiplié sa présence, bénéficiant notamment de sa stratégie des drones (Bayraktar TB2), proposant une nouvelle façon de faire la guerre à moindre coût pour les pays africains. Erdogan a été, en référence à l’aventurisme de Brejnev, surnommé « l’Africain » en raison de ses nombreuses visites sur le continent africain (60 entre 2002 et 2024).
Cette diversification ne vise pas seulement à multiplier les bailleurs, elle permet aux pays africains de négocier de meilleures conditions, d’éviter les pièges de la dette et de réduire leur vulnérabilité face aux rapports de force asymétriques.
Chinafrique : un concept dépassé ?
Malgré l’attrait manifeste de Pékin pour l’Afrique, le terme Chinafrique reste contesté. Il évoque surtout des liens économiques et une certaine influence politique depuis une vingtaine d’années, mais il ne recouvre pas la même réalité que la Françafrique, laquelle impliquait aussi une domination culturelle, linguistique et une ingérence directe de Paris dans les affaires internes de ses partenaires.
Si les situations se rejoignent, il y a autant de différences que de similarités. Penser la Chinafrique comme idée générale reviendrait à mettre tout le continent dans un même ensemble alors, qu’en réalité, les histoires sont très diverses. Ces dynamiques doivent en outre être replacées dans une stratégie globale. L’Afrique est une pièce importante des Nouvelles routes de la soie, mais pas davantage que l’Eurasie ou d’autres zones où les flux commerciaux chinois restent comparables, voire supérieurs. Par ailleurs, la Chinafrique supposerait une emprise durable.
Or, depuis 2015, les investissements de Pékin reculent. Les prêts accordés en 2024 sont tombés à leur niveau le plus bas depuis 2003. Pour ces raisons, plusieurs chercheurs, dont Xavier Aurégan, jugent le terme dépassé. La Chine contribue à la désoccidentalisation et à la croissance de certains pays, comme l’Éthiopie. Toutefois, la puissance chinoise, rattrapée par ses vulnérabilités, fait face à un retour de bâton sur le continent africain, qui ajoute une incertitude quant à l’utilisation de ce terme.
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