Aux États-Unis, la liberté d’expression inscrite dans la Constitution, jadis fierté nationale, se retrouve aujourd’hui menacée par un paradoxe : celui d’une société qui, au nom de la justice, en vient parfois à censurer. La cancel culture, phénomène social et médiatique, promet de donner voix aux opprimés et de sanctionner les abus. Néanmoins, ses excès et ses dérives soulèvent des inquiétudes quant à la fragilité de la liberté de parole et au risque d’une justice publique trop sévère. Justice sociale ou liberté d’expression : faut-il vraiment choisir ?

I – Amplifier les voix ignorées et responsabiliser les puissants: la double facette de la cancel culture 

A – Donner une voix aux invisibles

Leave the Witnesses Alone”: Day One of Harvey Weinstein's Trial Previewed the Clashes to Come | Vanity Fair
Harvey Weinstein quitte le tribunal, le 6 janvier 2020 à New York. Source: Vanity Fair

La cancel culture agit d’abord comme un outil de justice sociale, offrant une tribune aux voix longtemps ignorées et permettant de dénoncer des injustices là où les institutions échouent. Le mouvement #MeToo en est l’exemple phare : il a permis à des survivants de harcèlement et d’agressions sexuelles de se faire entendre, tout en entraînant des enquêtes et condamnations, comme dans le cas de Harvey Weinstein.

Harvey Weinstein, accusé par plus de 80 femmes, a été au cœur du mouvement #MeToo, qui a brisé le silence autour des abus à Hollywood. Weinstein a été reconnu coupable en 2020 d’agression sexuelle et de viol, condamné à 23 ans de prison. Ces procédures judiciaires montrent comment la cancel culture peut forcer la justice à agir et amplifier les voix longtemps ignorées.

A Bristol, acquittement des « Colston Four », déboulonneurs d'une statue d'esclavagiste
Des manifestants jettent la statue d’Edward Colston le 7 juin 2020. Source: Le Monde

La mobilisation contre la statue d’Edward Colston, marchand d’esclaves du XVIIe siècle, lors des manifestations Black Lives Matter en 2020, a relancé le débat sur la mémoire coloniale et entraîné la réévaluation de nombreux monuments. L’exposition permanente inaugurée en 2024 au musée M Shed à Bristol a permis de mettre en lumière les voix des activistes et de revisiter l’histoire coloniale. Ces mobilisations illustrent comment la cancel culture peut à la fois donner une voix aux invisibles et responsabiliser ceux qui abusent de leur pouvoir.

B – Quand le statut ne protège plus

La cancel culture démontre également que la notoriété et le pouvoir ne garantissent pas l’impunité. Le cas de Kevin Spacey en est emblématique: au sommet de sa carrière et alors nommé aux Emmy Awards pour House of Cards, a été accusé de comportements sexuels inappropriés par plusieurs hommes, dont des mineurs. Malgré ses tentatives pour se défendre juridiquement, et sa pression auprès des victimes, l’opinion publique a prévalu. Sa déchéance a conduit à son licenciement de la série, au retrait du film All the Money in the World, et à une réputation durablement ternie. Cet exemple illustre qu’aucun statut, même au sommet de Hollywood, ne protège de la cancel culture lorsqu’il s’agit de répondre aux abus et de soutenir les victimes.

Ainsi, la cancel culture peut tenir les puissants responsables de leurs actes, rappelant que célébrité et statut social n’exemptent pas des conséquences des comportements abusifs.

C – Réparation et seconde chance

Photo of Kimmel smiling at his late-show desk
Jimmy Kimmel en 2022. Source: Wikipedia

La cancel culture ne se limite pas à punir : elle peut aussi ouvrir la voie à la réparation et à l’apprentissage. L’exemple de Jimmy Kimmel, accusé en juin 2020 de s’être déguisé en Karl Malone (blackface) dans les années 1990, illustre cette dynamique. Son émission a été temporairement mise en pause, mais il a pu revenir, montrant que la critique publique peut mener à une prise de conscience et à la correction de comportements passés.

Il s’agit de favoriser une justice transformative, qui privilégie la responsabilisation collective et la réparation plutôt que l’ostracisme public. Cette approche suggère que la cancel culture peut non seulement dénoncer les abus, mais aussi favoriser un changement durable et constructif dans le comportement des individus.

II – Dérives et résistances : la cancel culture sous le feu des critiques

A – Les dérives : quand la dénonciation se transforme en lynchage public 

Si la cancel culture se veut justice sociale, elle se heurte souvent à ses propres excès. Entre 2023 et 2024, plusieurs exemples ont illustré ces dérives. De plus en plus, certains dénoncent une logique punitive qui peut transformer la dénonciation en véritable lynchage public, où la carrière et la réputation d’individus sont détruites pour des erreurs passées ou des motifs jugés triviaux.

Dans le domaine professionnel, de nombreux salariés ont été licenciés pour des publications personnelles sur les réseaux sociaux, déclenchant un débat sur la vie privée et la politique des entreprises. Dans les arts et la culture au Royaume-Uni, des projections de films et des pièces de théâtre ont été annulées sous la pression de la cancel culture, suscitant des discussions sur la liberté artistique. Un exemple notable est l’annulation d’une projection de Last Tango in Paris à la Cinémathèque française en décembre 2024, après des manifestations de groupes de défense des droits des femmes contre une scène de viol.

Black Lives Matter protest: Why was Churchill's statue defaced?
La statue défigurée de Winston Churchill, Londres, 7 juin 2020. Source: BBC

Certaines statues, comme celle de Winston Churchill à Londres, ont été dégradées lors de manifestations, notamment en juin 2020, dans le contexte du mouvement Black Lives Matter. Ces actes ont ravivé le débat sur la mémoire coloniale et raciste de figures historiques, questionnant leur place dans l’espace public. Ces dégradations ont été vivement critiquées, car Churchill reste une icône historique majeure du Royaume-Uni, symbole de la résistance contre le nazisme et figure respectée de l’histoire britannique, ce qui rend ces attaques particulièrement controversées.

Le phénomène a également suscité une réaction intellectuelle mondiale : des auteurs de renom, tels que Salman Rushdie, Margaret Atwood et J.K. Rowling, ont signé en juillet 2020 une lettre ouverte dénonçant l’intolérance envers les opinions divergentes et questionnant la légitimité de ces pratiques.

B – Résister à la censure populaire

En réponse aux excès et aux dérives de la cancel culture, la protection de la liberté d’expression s’impose comme une priorité stratégique du débat politique américain, notamment à travers des figures influentes comme Ron DeSantis. Le gouverneur de Floride a choisi d’annoncer sa candidature à la présidence en mai 2023 via un événement sur Twitter, en partenariat avec Musk. Il a justifié ce choix en affirmant que, contrairement aux «médias traditionnels», Twitter représente un «phare de la liberté d’expression». Les plateformes numériques seraient devenues des espaces essentiels pour la libre circulation des idées à l’abri de la cancel culture.

Depuis son acquisition de Twitter en octobre 2022, Elon Musk a promu une vision de la plateforme comme un «espace de débat numérique» où la liberté d’expression serait primordiale. Il s’est autoproclamé «absolutiste de la liberté d’expression», affirmant que celle-ci est «la base d’une démocratie fonctionnelle». Sous sa direction, Twitter a assoupli ses politiques de modération et réintégré des comptes précédemment suspendus.

Les mêmes dirigeants de la Big Tech qui avaient autrefois banni Donald Trump de leurs plateformes se sont désormais rapprochés de lui, en lui accordant des dons et en s’alignant sur ses mesures contre la cancel culture. En mai 2025, Meta a annoncé que jusqu’à 90 % de ses évaluations de risques sur Facebook, Instagram et WhatsApp seraient désormais automatisées via des systèmes d’intelligence artificielle, réduisant la dépendance aux réviseurs humains. Des employés actuels et anciens expriment leur inquiétude face au risque accru de préjudices réels en raison d’un contrôle moins rigoureux.

Cette logique rejoint le discours de personnalités publiques comme Ricky Gervais, qui, lors de son intronisation sur le Hollywood Walk of Fame en mai-juin 2025, a revendiqué avoir contribué à repousser la cancel culture grâce à son humour provocateur, déclarant : « Nous avons résisté et nous avons gagné ». 

III –  Quand l’anti-woke devient censeur

Aux États-Unis, la censure scolaire et culturelle prend un virage inédit : ce sont désormais les conservateurs qui adoptent des tactiques autrefois associées à la gauche pour contrôler l’éducation et le débat public.

A – La censure conservatrice s’invite à l’école

Dans plusieurs États, des parents et élus conservateurs contestent des livres classiques tels que To Kill a Mockingbird, Of Mice and Men ou Les aventures de Huckleberry Finn. Ils estiment que ces œuvres, en décrivant le racisme comme une réalité sociale, inculqueraient aux élèves blancs un sentiment de culpabilité pour les actes de leurs ancêtres. En Tennessee, Maus, roman sur l’Holocauste ayant reçu le prix Pulitzer, a été retiré de certaines bibliothèques scolaires.

Florida 'Don't Say Gay' bill banning teaching LGBTQ+ issues has ripple effect in Pennsylvania - 6abc PhiladelphiaEn parallèle, des projets de loi sont en cours dans plusieurs États : en Floride, deux textes – surnommés « Don’t Say Gay » par leurs détracteurs – interdiraient aux écoles de promouvoir des discussions sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Une douzaine d’autres États ont proposé des lois définissant ce que les enseignants peuvent ou ne peuvent pas dire sur l’esclavage et le racisme. Au total, plus de 150 lois ont été introduites par des législateurs républicains pour encadrer la manière dont les enseignants abordent l’ethnicité, le genre et la sexualité.

B – Un contrôle idéologique qui dépasse les salles de classe

Ce mouvement s’étend au niveau fédéral. En janvier 2025, sur directive du président Trump, les agences sanitaires comme le CDC et le HHS ont supprimé des ressources en ligne sur la santé LGBTQ+, le VIH et d’autres sujets. En mars, une ordonnance présidentielle a demandé au Smithsonian Institution de retirer ce qu’il qualifie d’« idéologie anti-américaine » de ses expositions, affectant potentiellement le National Museum of African American History and Culture. La même semaine, Trump a menacé d’expulser des étudiants étrangers participant à des manifestations jugées « illégales » et de retirer le financement fédéral des universités tolérant de telles protestations.

Même les institutions culturelles et médiatiques sont concernées : en mai 2025, Trump a limogé Carla Hayden, bibliothécaire du Congrès, invoquant son soutien à des œuvres « radicales », tandis que NPR et ses stations membres ont intenté un procès contre l’administration pour violation du Premier Amendement après des menaces de suppression de financement.

Les observateurs notent un paradoxe : la droite américaine, qui a longtemps dénoncé la cancel culture, l’emploie désormais comme instrument de contrôle idéologique. The Guardian critique un virage autoritaire où les « anti-woke warriors » deviennent eux-mêmes des censeurs.

Malgré la montée de la censure et des tentatives de contrôle idéologique, la liberté d’expression semble résister. Des millions d’Américains se mobilisent pour faire entendre leur voix et contester le système : par exemple, environ 26 millions de personnes ont participé aux mouvements de protestation tels que Black Lives Matter.

Parallèlement, de nouvelles approches émergent face à la culture de l’ostracisme. La « justice transformative » propose de privilégier la responsabilisation collective et la réparation plutôt que l’exclusion pure et simple, offrant une alternative à la cancel culture traditionnelle. Entre liberté d’expression et quête de justice, l’Amérique semble condamnée à réinventer sans cesse l’équilibre fragile entre parole et pouvoir.