Après notre analyse du jugement dans La Chute, cet article propose une analyse de L’Étranger, et plus particulièrement du personnage emblématique de Meursault, héros du roman de Camus. Que nous dit L’Etranger du jugement de la justice, et est-il le même que le jugement moral ?  Meursault est-il condamné pour son meurtre, ou pour l’absence de jugement qu’il semble y porter ? Autrement dit, faut-il juger son crime, ou son silence ?

Meursault, un personnage jugé qui ne se juge pas

Contexte et résumé de L’Étranger

Le personnage principal, Meursault, dont on connaît seulement le nom de famille, est un homme détaché, presque indifférent au monde. Il assiste ainsi à l’enterrement de sa mère, qu’il avait placée en asile, sans exprimer la moindre émotion. Cette attitude suscite aussitôt l’incompréhension de son entourage.

Dès le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une ancienne collègue dactylographe. Il se rapproche aussi de Raymond, un voisin violent et soupçonné de proxénétisme. Peu après, il se rend dans une maison de plage près d’Alger, en compagnie de Marie et Raymond. Ils y rejoignent des amis de ce dernier. C’est là qu’il tue le frère d’une ancienne maîtresse mauresque de Raymond, sans véritable mobile : seule l’écrasante oppression du soleil semble expliquer son geste.

La seconde partie du roman se concentre alors sur le jugement de Meursault lors du procès. Or, plus que pour le meurtre, le tribunal le juge et le condamne à mort pour avoir « enterré sa mère avec un cœur de criminel » selon les mots du procureur.

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Dans L’Étranger, le thème du jugement peut donc être abordé sous trois angles complémentaires :

  • l’axe judiciaire, à travers la confrontation de Meursault à l’appareil judiciaire ;
  • une dimension morale, incarnée par le regard réprobateur que son entourage porte sur lui ;
  • une perspective philosophique, où la notion même de jugement vacille face à l’absurde.

Meursault face à l’appareil judiciaire

Durant le procès, l’avocat de Meursault s’indigne : « Est-il accusé d’avoir enterré sa mère ou d’avoir tué un homme ? ». On observe alors que la justice semble faire erreur sur le fait jugé : Meursault n’est pas condamné pour ce qu’il a fait (un meurtre), mais pour ce qu’il est (insensible, même lors des funérailles de sa mère).

En un sens, cette justice s’en prend à un “innocent”, puisque c’est après tout un homme resté intègre, fidèle à ses convictions, et ne trahissant que le mensonge social. Le procès devient alors un théâtre où l’on juge davantage un homme pour son étrangeté que pour son crime. Camus donne ainsi au lecteur le sentiment d’une justice coloniale absurde : la dimension sociale et morale occupe la place centrale dans le jugement porté sur Meursault.

Le jugement moral et social dans L’Étranger

Meursault face au regard des autres

Le regard des autres – notamment celui de son entourage, qui semble épier, scruter ou peser chacun de ses gestes – poursuit en effet Meursault sans relâche. Tour à tour, ses voisins, les vieillards lors de la veillée funèbre, son avocat, les juges, les journalistes et les jurés lui font ressentir le poids de ce jugement extérieur, dont plusieurs passages du roman témoignent.

Meursault éprouve pour la première fois un malaise face à ce regard lors de la veillée funèbre à Marengo. Les vieillards de l’asile, assis face à lui, évoquent l’image d’un tribunal silencieux : l’ambiguïté de leur attitude laisse supposer un reproche. Meursault leur parait suspect, du fait de l’absence manifeste d’émotion en cet instant de deuil :

Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger.

(Première partie, chapitre 1)

On retrouve ce jeu de comparaison et de glissement entre jugement social et appareil judiciaire, mais dans le sens inverse, lors du procès. Cette fois, Meursault perçoit les jurés, figures officielles de la justice, à travers une image issue du quotidien : ils apparaissent comme de simples passagers anonymes dans un tramway, épiant un inconnu et jugeant son apparence. Le tribunal, censé incarner l’impartialité de la justice, se confond alors avec une scène ordinaire de jugement social, fondé sur l’apparence et le conformisme :

Je n’ai eu qu’une impression : j’étais devant une banquette de tramway et tous ces voyageurs anonymes épiaient le nouvel arrivant pour en apercevoir les ridicules.

(Deuxième partie, chapitre 3)

Cet entourage le juge donc à l’aune d’attendus sociaux que Meursault ne respecte pas : son absence de deuil douloureux, son insensibilité.

Un homme jugé pour son silence

Dès le célèbre incipit, le personnage de Meursault trouble en effet le lecteur par l’absence totale de tonalité pathétique dans un contexte qui, pourtant, l’appelle : il annonce la mort de sa mère et son enterrement tout en menant une réflexion froide :

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

(Première partie, chapitre 1)

D’emblée, cela pousse le lecteur à juger Meursault pour cette insensibilité, tout comme le fera son entourage. On apprend en effet, par l’intermédiaire de son voisin Salamano, que le fait d’avoir placé sa mère à l’asile a été mal perçu par son entourage : on y aurait vu un manquement aux devoirs d’assistance envers un proche, a fortiori une mère.

Il m’a dit alors, très vite et avec un air gêné, qu’il savait que dans le quartier on m’avait mal jugé parce que j’avais mis ma mère à l’asile, mais il me connaissait et il savait que j’aimais beaucoup maman. J’ai répondu, je ne sais pas encore pourquoi, que j’ignorais jusqu’ici qu’on me jugeât mal à cet égard, mais que l’asile m’avait paru une chose naturelle puisque je n’avais pas assez d’argent pour faire garder maman.

(Première partie, chapitre 5)

Le tribunal interprète alors cette absence de larmes et de toute autre manifestation visible de peine et de souffrance lors des funérailles de sa mère comme un signe d’inhumanité. Ce manque d’émotion suscite même le jugement de son propre avocat, qui espérait présenter cette froideur comme une maîtrise digne :

Il m’a demandé s’il pouvait dire que ce jour-là j’avais dominé mes sentiments naturels. Je lui ai dit : « Non, parce que c’est faux. » Il m’a regardé d’une façon bizarre, comme si je lui inspirais un peu de dégoût. »

(Deuxième partie, chapitre 1)

Le procès de Meursault, ou le paroxysme du jugement social

Le tribunal ne condamne donc pas Meursault pour le meurtre commis sur la plage, mais pour son insensibilité : ce détachement, que l’on juge indécent et insoutenable, le transforme aux yeux de tous en véritable monstre moral.

Dans la deuxième partie, au chapitre 3, les témoins se succèdent ainsi à la barre, chacun contribuant à alourdir l’acte d’accusation en détaillant les moindres faits et gestes de Meursault. Le directeur de l’asile revient d’abord sur la veillée funèbre, soulignant des comportements perçus comme déplacés :

Il a dit que je n’avais pas voulu voir maman, que j’avais fumé, que j’avais dormi et que j’avais pris du café au lait.

(Deuxième partie, chapitre 3)

Ces faits apparemment anodins deviennent alors des pièces à conviction. Le procureur, en particulier, en tire une conclusion implacable :

Oui, MM. les jurés apprécieront. Et ils concluront qu’un étranger pouvait proposer du café, mais qu’un fils devait le refuser devant le corps de celle qui lui avait donné le jour.

(Deuxième partie, chapitre 3)

Le comportement de Meursault au lendemain de la mort de sa mère est encore plus sévèrement jugé. À la barre, les propos de sa maîtresse, Marie Cardona, se retournent contre lui tant son attitude paraît moralement inacceptable :

D’une voix presque blanche, en effet, elle a indiqué que c’était un film de Fernandel. Le silence était complet dans la salle quand elle a eu fini.Saisissant cette opportunité, le procureur se lève alors, grave et visiblement ému, pointant lentement Meursault du doigt : « Messieurs les Jurés, le lendemain de la mort de sa mère, cet homme prenait des bains, commençait une liaison irrégulière, et allait rire devant un film comique. Je n’ai rien de plus à vous dire. »

(Deuxième partie, chapitre 3)

Au chapitre 4, le procureur pousse son accusation jusqu’à qualifier Meursault d’inhumain ( « Il disait qu’à la vérité, je n’en avais point, d’âme, et que rien d’humain, et pas un des principes moraux qui gardent le cœur des hommes ne m’était accessible »), et en vient même à accuser Meursault de parricide :

“Cette même cour, Messieurs, va juger demain le plus abominable des forfaits : le meurtre d’un père” (…). Mais, il ne craignait pas de le dire, l’horreur que lui inspirait ce crime le cédait presque à celle qu’il ressentait devant mon insensibilité. Toujours selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur l’auteur de ses jours. Dans tous les cas, le premier préparait les actes du second, il les annonçait en quelque sorte et il les légitimait. “J’en suis persuadé, Messieurs, a-t-il ajouté en élevant la voix, vous ne trouverez pas ma pensée trop audacieuse, si je dis que l’homme qui est assis sur ce banc est coupable aussi du meurtre que cette cour devra juger demain. Il doit être puni en conséquence”.

(Deuxième partie, chapitre 4)

Mais il semblerait que la faculté humaine de juger nécessite une certaine cohérence logique comme fondement ; or, l’absurde, par définion, ébranle cette base.

L’absence de sens : juger dans un monde absurde

Quand la notion même de jugement vacille face à l’absurde

Camus montre en effet que face à un geste absurde, les critères habituels du jugement tels que la morale ou la justice perdent tout fondement. Il paraît alors impossible de porter un jugement dans un univers absurde.

Dans la scène de l’interrogatoire, par exemple, le jugement est mis en échec par l’absurde lorsque le juge d’instruction tente désespérément de donner un sens à l’acte de Meursault. Le meurtre, en particulier les quatre balles tirées sur un corps déjà inerte, dépasse les cadres habituels de la rationalité judiciaire. Le juge, bouleversé, insiste, mais Meursault reste silencieux, incapable de fournir une explication :

Pendant tout le silence qui a suivi le juge a eu l’air de s’agiter. Il s’est assis, a fourragé dans ses cheveux, a mis ses coudes sur son bureau et s’est penché un peu vers moi avec un air étrange : “Pourquoi, pourquoi avez-vous tiré sur un corps à terre ?”. Là encore, je n’ai pas su répondre. Le juge a passé ses mains sur son front et a répété sa question d’une voix un peu altérée : “Pourquoi ? Il faut que vous me le disiez. Pourquoi ?” Je me taisais toujours.

(Deuxième partie, chapitre 1)

Ce silence n’est pas une provocation : il est l’expression même de l’absurde, de l’impossibilité d’attribuer un sens là où il n’y en a pas. Le juge, représentant d’un monde fondé sur la logique et la morale, se heurte alors à une opacité radicale : le geste de Meursault ne répond à aucune intention lisible, et c’est précisément ce qui le rend insupportable.

L’interprétation de L’Étranger par Sartre : une étrangeté existentielle

Dans Les Cahiers du Sud, Jean-Paul Sartre apporte un éclairage supplémentaire sur l’ouvrage, dans un article intitulé “Explication de L’Étranger”, qui revient sur la figure de Meursault et son décalage radical avec le monde qui l’entoure.

Sartre insiste sur le fait que l’étrangeté de Meursault n’est pas seulement sociale ou morale, mais existentielle. C’est précisément pour cette raison que, selon Sartre, le protagoniste de Camus échappe à une lecture manichéenne : on ne peut pas le juger puis le classer simplement comme mauvais ou bon. En effet,

Son héros n’est ni bon ni méchant, ni moral ni immoral. Ces catégories ne lui conviennent pas : il fait partie d’une espèce très singulière à laquelle l’auteur réserve le nom d’absurde.

Dès lors, selon Sartre, Meursault semble rompre avec les normes dont le lecteur est familier : il ne peut réellement juger ce personnage de roman. L’absurde invalide ainsi les repères sur lesquels s’appuie tout jugement moral ou social, mais aussi les normes du jugement esthétique :

L’étranger qu’il veut peindre, c’est justement un de ces terribles innocents qui font le scandale d’une société parce qu’ils n’acceptent pas les règles de son jeu. Il vit parmi les étrangers, mais pour eux aussi, il est un étranger. C’est pour cela que certains l’aimeront, comme Marie, sa maîtresse, qui tient à lui « parce qu’il est bizarre » ; et d’autres le détesteront pour cela, comme cette foule des assises dont il sent tout à coup la haine monter vers lui. Et nous-mêmes qui, en ouvrant le livre, ne sommes pas familiarisés encore avec le sentiment de l’absurde, en vain chercherions-nous à le juger selon nos normes accoutumées : pour nous aussi, il est un étranger.

Conclusion : un personnage radicalement étranger au jugement

Si Meursault dérange, c’est parce qu’il ne ressent pas comme on l’attend, qu’il s’oppose au conformisme social, et menace sa légitimité en s’affranchissant de ses normes. L’Etranger est ainsi étranger à toute forme de jugement, qu’il soit moral, social ou encore esthétique : on ne juge pas de Meursault comme de tout personnage de roman, le propre de l’absurde étant d’annihiler tout sens que l’on peut donner à l’action, y compris fictive.

Son exemple vous permettra ainsi de traiter les multiples facettes du thème “Juger”, que les exemples de sujets possibles vous permettront de travailler. Et si d’autres exemples d’oeuvres et de philosophes vous manquent sur “Juger”, vous pouvez également consulter toutes nos fiches sur le programme.