Friedrich Engels, Public domain, via Wikimedia Commons. Enlargement of the image for Stirner, in a cartoon by Friedrich Engels (1820-1895) of one of the meetings of the group "Die Freien", a philosophical gathering of Berlin in the early 1840 in which Max Stirner participated.

Max Stirner (1806-1856) est un philosophe allemand, qui appartient au courant jeune-hégélien. Les philosophes de ce mouvement héritent des catégories de Hegel, qu’ils reprennent pour développer une critique de la religion chrétienne et de la monarchie prussienne en vigueur à leur époque.

Stirner est un membre atypique de cette école. Il est l’auteur d’un seul livre de grande ampleur, L’unique et sa propriété (1844), et de quelques articles moins importants. Sa philosophie, particulièrement radicale, s’oppose à celles d’autres jeunes-hégéliens comme Feuerbach. En effet, pour Stirner, critiquer la religion ne suffit pas : il faut s’opposer à toute forme de “sacré”. Tous les idéaux qui conduisent l’individu à se sacrifier doivent être rejetés. Il défend donc une position qu’il qualifie lui-même d’égoïste, et qui s’oppose à toute forme de jugement moral.

“Seule Ma cause doit être Ma cause”

Le prologue de l’Unique et sa propriété, “Je n’ai fondé ma cause sur rien”, est une bonne synthèse du projet philosophique de Stirner. Il y critique toutes les exigences à reconnaître une cause étrangère comme étant “Ma cause”. Les idéaux religieux, politiques ou philosophiques conduisent toujours à me sacrifier comme individu :

Qu’est-ce qui ne devrait encore être Ma cause ? Tout d’abord la bonne cause, puis celle de Dieu, celle du genre humain, de la vérité, la cause de la liberté, de l’humanité, de la justice ; ensuite, la cause de Mon peuple, de Mon prince, de Ma patrie, enfin celle de l’esprit et mille autres avec elle. Seule Ma cause ne doit jamais être Ma cause: “maudit soit l’égoïste, qui ne pense qu’à lui !”.

L’opposition à l’égoïsme est hypocrite

Or, cette exigence est hypocrite, car se soumettre à la cause d’un autre n’est pas dépasser l’égoïsme, mais se soumettre à une puissance étrangère qui elle aussi, ne vise que l’accroissement de sa propre puissance.

Ainsi, par exemple, de Dieu :

Quelle est donc sa cause ? A-t-il fait sienne, comme on l’exige de Nous, une cause étrangère, celle de la liberté, de la vérité ou de l’amour ? Cette incompréhension vous indigne et vous Nous démontrez que si la cause de Dieu est bien celle de la vérité et de l’amour, elle ne saurait lui être dite étrangère, puisqu’il est lui-même amour et vérité ; pareillement vous indigne la supposition que Dieu puisse être comparé aux pauvres vermissaux que nous sommes, en ce qu’il ferait sienne une cause étrangère […]. Il est maintenant clair que Dieu ne se soucie que de sa cause, n’a cure que de lui-même, ne pense qu’à lui, ne voit que lui.

Mais il en va de même de la défense de mon Prince, ou de ma Patrie – ou de n’importe quel autre principe pour lequel on exige de l’individu qu’il se sacrifie. Se sacrifier pour son prince, par exemple, ce n’est pas dépasser l’égoïsme, mais se sacrifier pour l’égoïsme d’un autre.

Or, pourquoi faudrait-il que j’adopte une cause étrangère à moi ? Au contraire, selon Stirner :

Dieu et le genre humain ont fondé leur cause sur rien, sur rien d’autre qu’eux-mêmes. Je fonderai donc également ma cause sur Moi-même, qui suis tout autant que Dieu le rien de tous les autres, qui suis mon tout, qui suis l’Unique.

Pour lire correctement ce texte, il est important de prendre la mesure de la radicalité de ses conséquences.

Une critique radicale du jugement moral

En effet, si je dois refuser toute cause qui m’est étrangère, alors cela signifie que tout jugement moral est illégitime. Dans le prologue, Stirner l’exprime de façon très claire :

Au diable donc toute cause, qui n’est pas purement et pleinement la Mienne ! Vous estimez que Ma cause doit au moins être “la bonne” ? Bonne, mauvaise, qu’est-ce à dire ? Je suis moi-même Ma cause et Je ne suis ni bon ni mauvais : pour Moi, ces deux mots n’ont pas de sens […].

Ma cause n’est ni le divin, ni l’humain, ni le Vrai, ni le Bon, ni le Juste, ni le Libre, etc…. mais seulement le Mien ; elle n’est pas générale, mais… Unique, comme Je suis unique.

Pour Moi, il n’est rien au-dessus de Moi !

Ainsi, Stirner ne réclame pas, par exemple, qu’on reconnaisse les droits de l’individu. En effet, toute notion de droit, de justesse morale, est encore une abstraction plaquée sur l’individu, et qui limite sa puissance. Affirmer au contraire que “pour Moi, il n’est rien au-dessus de Moi” signifie que la puissance du Moi n’a pas à être justifiée ou limitée par autre chose qu’elle-même. Ni le bien, ni la justice, ni aucune autre valeur, ne doivent s’imposer et limiter Ma puissance.

Contre le “sacré” sous toutes ses formes

Arrêter de croire aux fantômes

Pour criquer toutes les puissances qui font obstacle à l’affirmation du Moi, Stirner s’attaque à toute forme de sacré. Par ce terme, il englobe les croyances religieuses, mais aussi toutes les abstractions au nom desquelles les individus sont sommés de se sacrifier.

Ainsi, dans une section intitulée “Les possédés”, Stirner affirme que contrairement à ce qu’ils pensent, nombre de ses contemporains n’ont en réalité pas renoncé à la croyance aux fantômes. En effet, ils pensent toujours qu’il existe derrière ou au-delà des choses visibles, un monde invisible, purement spirituel : celui de l’âme, de Dieu ou des valeurs morales. Ainsi,

Qui ne croit plus aux fantômes n’a plus qu’à pousser avec conséquence son incroyance pour se rendre compte qu’il ne se cache rien de particulier derrière les choses, aucun fantôme ou – ce qui revient au même, en prenant le mot dans son acception naïve – aucun “esprit”.

Les athées ont-ils vraiment renoncé au sacré?

La comparaison entre la croyance en Dieu et la croyance en l’esprit ou en des fantômes n’est pas un apport propre à Stirner : elle peut être retrouvée chez d’autres penseurs athées et critiques de la religion. Cependant, Stirner va plus loin qu’une simple critique de la religion. Pour lui, les athées sont tout autant possédés par des fantômes que les croyants. Eux aussi croient dans des valeurs sacrées.

Une des cibles de cette critique est Feuerbach. Pour celui-ci, l’humanité n’a fait qu’attribuer à Dieu sa propre puisssance et ses propres caractéristiques, s’en dépossédant ainsi. Or, pour Stirner, cette conception ne rompt pas véritablement avec la religion : elle ne fait que remplacer Dieu par une autre abstraction, l’Humanité. Celle-ci est pourtant tout aussi extérieure aux individus réels, qui y aliènent tout autant leur puissance.

Ainsi, le fait même que l’égoïsme soit considéré comme une mauvaise chose est la preuve que nous croyons encore à des valeurs sacrées, auxquelles l’individu est sommé de se soumettre :

On ne se débarrasse pas aussi facilement du sacré que d’aucuns le prétendent de nos jours, qui ne prononcent plus ce mot “inconvenant”. Si Je suis encore, ne serait-ce que dans un cas particulier, traité péjorativement d’égoïste, c’est que persiste la pensée d’une autre chose que Je devrai servir plus que Moi-même, qui devrait M’importer plus que tout, bref de quelque chose en quoi Je devrais chercher mon vrai salut, d’un “Sacré”. Ce sacré peut bien avoir des apparences humaines, voire être l’humain même, cela ne lui enlève pas son caractère sacré mais transforme tout au plus un sacré supra-terrestre en un sacré terrestre, du divin en humain.

Ainsi, la critique du sacré va bien au-delà d’une critique de la religion : elle vise toute obligation, pouur l’individu, de se sacrifier au nom d’autre chose que lui-même. Dans ce cadre, tout idéal extérieur qui exige de ceux qui y souscrivent un sacrifice, sera condamné comme une nouvelle manifestation du sacré.

La révolte du Moi

La première section de l’Unique et sa propriété, “L’homme”, s’attache à une critique implacable de toute forme de sacré et d’oppression du Moi. La deuxième partie, intitulée “Moi”, se veut plus constructive : elle appelle à la révolte du Moi. Il ne s’agit pas seulement de vouloir la liberté, mais de nous rendre propriétaire de toutes nos particularités, de tout ce qui nous constitue comme individu unique.

Stirner appelle ainsi à aller au-delà d’une conception négative de la liberté, qui n’implique que d’être affranchi de toute oppression. Il s’agit bien plutôt de défendre sa particularité. Pour lui, il ne faut pas seulement défendre une aspiration à devenir libre. Il faut se proclamer égoïste, et jouir de sa particularité :

Réfléchissez-y donc bien et choisissez si Vous voulez inscrire sur votre drapeau le rêve de la “liberté” ou la décision de “l’égoïsme”, de la “particularité”. La “liberté” éveille votre colère contre tout ce que Vous n’êtes pas ; l’égoïsme, lui, Vous incite à vous réjouir et à jouir de Vous-même. La “liberté” est et reste nostalgie, complainte romantique, espérance chrétienne en l’au-delà et le futur ; la “particularité” est réalité qui, d’elle-même, écarte tous les obstacles à la liberté qui peuvent se présenter sur votre route […]. Ne cherchez pas la liberté, qui Vous prive précisément de vous-même, mais cherchez vous vous-même, devenez des égoïstes, que chacun de vous devienne un moi tout-puissant.

Celui qui aspire à la liberté souhaite encore un bien futur, qu’il entreprend de réaliser. La liberté est encore, comme Stirner l’écrit, un “fantôme” que nous cherchons entre nous.

Ainsi, Stirner s’oppose à l’idée de révolution politique ou sociale comme tentative de créer un ordre nouveau. Pour lui, il s’agit encore là d’un idéal sacré, qui commande à l’individu de se sacrifier pour lui. Au contraire, devenir égoïste signifie trouver en soi-même sa propre puissance, et refuser tout ce qui nous en sépare. Elle n’est pas un idéal à viser : elle est toujours déjà là en nous, et doit seulement être trouvée.

Conclusion

Stirner est un auteur relativement peu connu dans l’histoire de la philosophie ; or, il peut être intéressant pour traiter de nombreuses questions. En effet, la radicalité de sa pensée aide à comprendre ce que peut signifier une défense de l’égoïsme poussée jusqu’à ses ultimes conséquences. Son refus de tout idéal futur et séparé du Moi ouvre à une critique radicale de tout jugement moral, voire de tout jugement qui ne soit pas directement au service de la puissance du Moi.

En outre, il fait partie des philosophes qui ont à coeur de proposer une vision du monde où les “arrières-mondes”, selon le mot de Nietzsche, n’ont pas leur place. Il congédie ainsi toute idée d’un au-delà, ou d’un monde spirituel au-dessus du monde matériel. À ce titre, il subvertit profondément des catégories largement admises par la plupart des philosophes.

Pour mettre en perspective la pensée de Stirner avec celle d’autres philosophes, tu peux consulter nos articles sur Nietzsche, notamment ici, ici et ici. Tu peux aussi la comparer avec celle de Marx, qui a longuement commenté et critiqué Stirner, et qui propose une autre façon de dépasser l’humanisme de Feuerbach : tu pourras retrouver des éléments à ce sujet ici.