Dans cet article, nous nous attardons sur deux exemples de tragédies grecques fondamentales pour “Juger” : celles de Sophocle (Antigone) et d’Eschyle (Les Euménides). Elles permettent de saisir certains enjeux de la notion et son importance depuis les textes antiques : ce sont donc deux bons exemples pour vos dissertations de Culture Générale 2026.
Les Euménides d’Eschyle : la naissance du jugement rationnel à Athènes
Le contexte thématique des Euménides : le jugement divin et la tragédie du matricide
Les Euménides est une pièce d’Eschyle, qui date d’environ 450 av. J-C. et présente le jugement d’Oreste suite au meurtre de sa mère. Suivant les conseils de sa sœur Électre et du dieu Apollon, Oreste vient en effet de tuer sa mère, Clytemnestre, et son amant, Égisthe, parce qu’ils avaient eux-mêmes assassiné Agamemnon, père d’Oreste, à son retour de Troie.
Or, le crime d’Oreste déclenche la colère des Érinyes (ou Furies), divinités primordiales chargées de venger les crimes de sang, et notamment le matricide, considéré comme le plus abominable. Ces créatures, nées de la Nuit et du Sang, incarnent ainsi une justice archaïque, instinctive et implacable : elles sont à la fois le symbole et les instigratrices du jugement divin.
Oreste, rongé par le remords et traqué, trouve alors refuge à Athènes. Athéna, qui symbolise la ville d’Athènes et donc la civilisation grecque, décide d’y instaurer un tribunal pour le juger :
Puisque cette assemblée est réunie, que tous se taisent ! … Ceux-ci appliqueront désormais mes lois dans toute la ville, et vont juger équitablement cette cause.
Le contexte historique : les dionysies, ou la représentation antique de la justice
Cette tragédie d’Eschyle est une dionysie. Durant ces grandes pièces du Vᵉ siècle av. J.-C., qui duraient 6 ou 7 jours, il fallait présenter des tragédies aux Athéniens et aux voyageurs étrangers arrivant sur le territoire afin d’exalter la richesse culturelle et la gloire d’Athènes. Au moment où les Euménides est jouée pour la première fois, l’enjeu culturel est de faire d’Athènes le centre d’une nouvelle civilité, et ce dans le cadre du miracle grec, en passant par l’avènement d’une nouvelle justice., qui symboliserait la puissance de la ville grecque.
L’avènement du jugement dans l’Athènes antique : de la vengeance au jugement civilisé
Le jugement irrationnel et bestiale des Érinyes
Puisque les Érinyes (dans la pièce le Chœur ou Coryphée) représentent le jugement irrationnel et animal, car déchaîné, elles sont comme une réponse (c’est-à-dire un jugement)instinctive au crime. Leur langage est celui de la malédiction et de la poursuite sans fin : elles sont décrites comme des « chiens qui suivent leur proie », des « lions buveurs de sang ». Leur justice est celle de l’ancienne époque, où la vengeance privée prévalait sur toute autre forme de régulation sociale.
Or, Athènes doit désormais se parer au contraire d’une défense de la justice civilisée, et civilisatrice.
Le jugement rationnel et civilisé des juges athéniens
Le procès qui attend Oreste à Athènes marque en effet la naissance d’un nouveau modèle judiciaire, qui influencera la civilisation occidentale pour les siècles suivants : la justice n’est plus l’affaire des dieux ou des forces obscures, mais des citoyens réunis pour débattre, peser les arguments et rendre donc un verdict mesuré, où gouverne la rationalité. C’est Athéna, déesse de la sagesse, qui incarne cette transition : si elle ne nie pas la gravité du crime, elle propose cependant un jugement rationnel, collectif et institutionnel :
> Athéna. – Tu veux te faire passer pour juste plus que l’être en effet.
> Le Coryphée. – Comment donc ? Instruis-moi.
> Athéna. – Les serments ne font pas triompher l’injustice.
> Le Coryphée. – Fais ton enquête alors et juge droitement (…).
> Oreste. – Quoi qu’il [le Coryphée] fasse de moi, j’accepte ton arrêt.
Le tribunal de l’Aréopage, composé de juges athéniens, devient alors le symbole d’une justice humaine, fondée sur la parole, la délibération et le serment. Les Romains seront séduits par la Grèce, tout comme les chrétiens romanisés ensuite, ce qui influencera la justice et donc la conception du jugement de l’Europe occidentale.
Ce moment marque en effet la transition de la vengeance privée (incarnée par les Érinyes) vers le droit, le jugement public et civil, étape initiée par une déesse qui incarne la justice dans les institutions humaines. Oreste, face à Athéna, dans l’Acropole, se fait suppliant : il ne nie pas son acte, mais décrit l’assassinat indigne dont a été victime son père ainsi que les présages des oracles de Loxias, qui lui annonçaient des douleurs terribles si l’acte du matricide n’était pas exécuté.
A Athènes se met ainsi en place ce que l’on peut considérer comme l’une des premières représentations d’un jugement fait dans le cadre d’un conseil de juges. Le Chœur chante ainsi ce tournant athénien : l’instauration du nouveau rite qu’est le jugement juste, rationnel et mesuré au regard des faits. L’entité qui juge Oreste n’est plus bestiale et colérique, mais débat au contraire de façon civilisée (« je déclare le débat ouvert »). Athéna déclare ainsi :
Puisque la chose en est arrivée là, je vais faire ici le choix des juges du sang versé ; un serment les obligera, et le tribunal qu’ainsi j’établirai sera établi pour l’éternité. Vous faites appel aux témoignages, aux indices, auxiliaires assermentés du droit. Je reviendrai quand j’aurai distingué les meilleurs de ma ville, pour qu’ils jugent en toute franchise, sans transgresser de leur serment d’un cœur oublieux d’équité (…). Puis-je inviter maintenant ces juges à porter dans l’urne, suivant leur conscience, un suffrage équitable ?
La fin des Euménides, ou la substitution de la vengeance par la bienveillance
Après le procès d’Oreste à Athènes, le tribunal (l’Aréopage), sous l’autorité d’Athéna, rend un jugement partagé. Athéna, en qualité de déesse protectrice de la cité, tranche en faveur d’Oreste et l’acquitte. Les Érinyes, furieuses d’avoir été privées de leur droit de vengeance, menacent alors de répandre stérilité, malheur et destruction sur la cité. Mais Athéna intervient et les apaise par la parole : elle leur offre un nouveau rôle au sein d’Athènes. Elles ne seront plus des déesses de la vengeance destructrice, mais deviendront des puissances bienveillantes, garantes de la prospérité par la justice. Elles reçoivent ainsi le nom d’Euménides (« Bienveillantes »).
Eschyle met donc en avant que l’amélioration de la manière dont une société juge ses condamnés témoigne d’une véritable avancée culturelle et civilisationnelle : le jugement des hommes ne doit plus être régi par des créatures mythiques irrationnelles ou par un quelconque despotisme. La société commence ainsi à se métamorphoser dans le cadre du miracle grec, en cherchant davantage le jugement juste des hommes, qui s’assemblent pour débattre et délibérer. La pièce nous ramène in illo tempore, c’est-à-dire au moment où les lois ont surgi.
Une société avec un tel jugement est une société qui pourra prospérer, d’où le mot d’Athéna à la fin de la pièce :
La paix pour le bonheur de ses foyers est aujourd’hui acquise au peuple de Pallas (…). Il convient de faire silence et de laisser la cité tout entière entendre les lois qu’ici j’établis pour durer à jamais.
L’Antigone de Sophocle : la morale face au jugement de la loi
Le contexte d’Antigone : jugements divin, moral et royal
Sophocle écrit sa fameuse Antigone vers 442 av. J-C., qui incarne le courage moral face au jugement de la justice. À Thèbes, après la mort d’Œdipe, ses deux fils, Étéocle et Polynice, s’entretuent pour le pouvoir. Créon, le nouveau roi, ordonne alors des funérailles solennelles pour Étéocle ; mais il interdit l’ensevelissement de Polynice, qualifié de traître.
Antigone, la sœur des deux frères, défie alors l’édit royal au nom des lois divines et morales, et enterre Polynice. Le conflit entre Créon et Antigone pose donc une question centrale : qu’est-ce qu’un jugement juste ? Pour être juste, faut-il obéir à la loi des hommes ou à une conscience supérieure ?
« Juger » au regard de principes transcendants : le jugement moral d’Antigone
Antigone refuse donc de se plier au jugement royal, qu’elle considère arbitraire et faillible. Autrement dit, sa conception du jugement est celle d’un devoir moral, qui dépasse les édits humains :
Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée ! Ce n’est pas la Justice assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu’ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d’autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux !
Si les lois des hommes passent, celles des dieux demeurent. Antigone fait donc le choix de mourir plutôt que de renier ce qu’elle juge être un devoir supérieur : honorer son frère selon les rites et la sagesse divine, qui imposent de lui donner une sépulture. Elle assume d’ailleurs son geste sans se cacher (« Je ne nie pas. Je l’avoue, je l’ai fait, et je ne le regrette pas »). Son jugement est donc conscient et assumé, à la différence du décret de Créon, qu’elle dénonce comme une obligation aveugle et dictée par l’orgueil.
Le conflit entre Créon et Hémon : erreur de jugement et autorité
Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone, incarne la voix de la raison et du jugement mesuré. Il reproche à son père de confondre autorité et justice :
Ne crois pas que seule ta parole doit compter. Celui qui croit détenir la vérité unique est insensé.
Aux yeux d’Hémon, juger ne consiste pas à imposer arbitrairement sa loi, mais écouter la cité, entendre la sagesse collective :
Le peuple entier de Thèbes dit qu’Antigone ne mérite pas la mort, et que son acte est le plus noble des devoirs.
L’erreur tragique de Créon tient précisément à son hybris politique : persuadé d’exercer un jugement juste de manière solitaire, il juge faux. L’ironie est d’ailleurs relevée par le chœur :
Terrible est l’erreur de celui qui juge tout faux.
Juger, ici, ne se réduit donc pas à un verdict autoritaire ; il doit être un exercice d’écoute, de délibération et de mesure. Le Chœur, véritable conscience morale de la pièce, intervient ainsi à plusieurs reprises pour mettre en garde Créon : il rappelle que le jugement d’un roi, s’il se coupe des lois divines et de l’avis de la cité, devient aveugle.
Ainsi, lorsque Tirésias annonce la colère des dieux contre Créon, le Chœur l’exhorte à céder :
Cède, Créon, au devin !
Car juger avec sagesse, c’est savoir plier devant l’inévitable.
Créon, trop tard convaincu par Tirésias, finit par ordonner la libération d’Antigone ; mais celle-ci s’est déjà pendue. Hémon, découvrant son corps, se suicide sur elle, et Eurydice, la mère d’Hémon, finit elle aussi par se donner la mort.
Conclusion d’Antigone : le jugement comme exercice de la sagesse
Chez Sophocle, juger ne se réduit donc pas à appliquer la loi humaine : c’est un acte de discernement, qui suppose de confronter lois humaines et lois morales (ici – et à l’époque – celles qui incluent les prescriptions divines). Créon incarne l’erreur de jugement, tandis qu’Antigone incarne le jugement de conscience, prêt à défier la loi des hommes pour obéir à une loi transcendante et morale.
Antigone délivre ainsi un avertissement universel : un jugement qui ne s’ancre pas dans la sagesse, l’équilibre et la reconnaissance d’un ordre supérieur conduit à la catastrophe. Par ailleurs, Hémon et le Chœur insistent, dans la pièce, et parallèlement au texte des Euménides, sur le fait qu’un jugement juste et mesuré ne peut se confondre avec celui d’un choix autoritaire et despotique, et qu’il suppose donc le débat entre les citoyens. Bref, juger, c’est exercer une sagesse collective.
Conclusion pour les deux pièces : juger, ou faire preuve de mesure
Les deux pièces, séparées par quelques décennies, offrent une réflexion profonde sur la nature du jugement. Dans Les Euménides, la justice naît du débat, de la délibération et de l’institution. Ainsi, juger, c’est refuser la vengeance pour privilégier la parole et l’équité. Dans Antigone, juger consiste non seulement à confronter la loi à la morale et l’autorité à la conscience, mais également à écouter la sagesse collective. Le jugement est donc le produit d’une délibération démocratique.
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