Ursula von der Leyen

En janvier 2025, la Commission européenne levait le voile sur sa nouvelle « boussole pour la compétitivité », un outil censé rétablir le dynamisme économique du Vieux Continent et stimuler une croissance à bout de souffle. Inspirée du rapport de Mario Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne, cette feuille de route reprend les trois besoins identifiés par l’ancien président de la BCE : combler le retard d’innovation, décarboner l’économie et réduire les dépendances stratégiques. Trois priorités qui, sur le papier, tracent un cap ambitieux pour l’Union. Mais qu’en est-il vraiment ? Au fil de cet article, nous dresserons un état des lieux de ces objectifs et des mesures annoncées. Car, derrière les promesses affichées, se dessine peut-être l’illusion d’une Europe idéale, plus rêvée que réellement construite.

Les trois besoins identifiés par Mario Draghi

Combler le retard d’innovation

Ce sujet très vaste a été divisé en trois sous-parties pour en assurer la clarté et la précision.

Inciter à la création de jeunes entreprises (ex. : start-up)

MAIS

Cet objectif se heurte à une conjoncture particulièrement défavorable pour les jeunes pousses, qui peinent à trouver des financements. En France, les levées de fonds, après un record de 13,5 milliards d’euros en 2022, sont tombées à 8,3 milliards en 2023, puis 7,8 milliards en 2024, et les cinq premiers mois de 2025 enregistrent encore une chute de − 30 % par rapport à l’an dernier. Depuis janvier, seules trois opérations d’envergure ont dépassé les 100 millions d’euros (Loft Orbital : 170 M€, Powesco : 150 M€, Alice & Bob : 100 M€).

Cette contraction s’explique par un cocktail de facteurs :

  • une instabilité politique nationale (dissolution de l’Assemblée en 2024 et incertitudes à venir) :
  • des tensions géopolitiques (guerre au Moyen-Orient, rivalité technologique États-Unis-Chine) ;
  • un manque de visibilité sur les droits de douane.

 

Les investisseurs, désormais plus frileux, privilégient les projets rapidement rentables, contraignant les start-up à réduire leurs coûts, à s’autofinancer ou à se tourner vers d’autres formes de financement. Certaines, comme FireTracking, malgré un appel d’offres remporté en Indre-et-Loire pour un système de détection des feux, avouent ne pas pouvoir embaucher.

Investir dans l’innovation

L’un des piliers de la boussole pour la compétitivité consiste à aider les grandes entreprises à investir dans les nouvelles technologies, afin de stimuler l’innovation et de maintenir l’avance européenne dans des secteurs stratégiques, comme l’intelligence artificielle, les énergies décarbonées ou les biotechnologies.

MAIS

Sur le terrain, certains acteurs dénoncent un décalage entre les ambitions affichées et la réalité réglementaire. Rodolphe Saadé, PDG de la CMA CGM, en a fait l’illustration lors de l’inauguration du centre de formation et d’innovation Tangram à Marseille, le 8 mai 2025, en présence d’Emmanuel Macron.

Il déplore une Europe trop prompte à réguler et pas assez prompte à soutenir l’innovation, estimant que ce réflexe de « réglementer d’abord » freine la capacité des entreprises à s’emparer des nouvelles technologies. Selon lui, un assouplissement réglementaire, couplé à un soutien accru, permettrait à l’UE de rivaliser plus efficacement avec ses concurrents américains ou asiatiques.

Vers un cadre unique pour doper l’innovation européenne

La Commission européenne entend simplifier le cadre réglementaire en instaurant un « 28e régime » juridique, un statut unique pour les entreprises innovantes qui leur permettrait d’opérer sur l’ensemble du marché européen sans avoir à composer avec la mosaïque des règles nationales.

L’objectif est de rendre l’UE plus attractive pour les investisseurs internationaux, souvent rebutés par la complexité administrative et la faible rentabilité par rapport aux États-Unis.

MAIS 

Certains observateurs estiment qu’un système national unifié et rationalisé, inspiré par la flexisécurité danoise, serait plus pérenne. Il garantirait des règles identiques pour tous les employés, réduirait les effets d’arbitrage réglementaire et offrirait plus de stabilité aux investisseurs.

En somme, la clé ne réside pas seulement dans l’uniformisation, mais aussi dans la capacité à combiner flexibilité pour les entreprises et protection équitable pour les travailleurs, afin de restaurer la rentabilité et de soutenir l’innovation en Europe.

Décarboner notre économie

Le gouvernement a lancé un « pacte pour une industrie propre » visant à réduire le coût énergétique des grandes entreprises afin de favoriser une transition vers une économie plus verte. L’objectif est d’accompagner toutes les entreprises, grandes comme petites, dans la décarbonation de leurs activités, tout en préservant leur compétitivité face à une concurrence mondiale intense.

Cette démarche s’inscrit dans un cadre plus large de transition écologique, visant à diminuer significativement les émissions de gaz à effet de serre pour atteindre les objectifs européens de neutralité carbone à l’horizon 2050.

MAIS 

Un moratoire adopté récemment freine le développement des projets éoliens et solaires, sous l’influence politique de partis opposés à ces énergies renouvelables. Or, ralentir ce déploiement, c’est renoncer à une part essentielle de l’électricité décarbonée nécessaire pour remplacer les énergies fossiles importées, coûteuses et source de dépendance géopolitique.

Malgré des initiatives comme le « pacte pour une industrie propre » qui vise à réduire le coût énergétique des grandes entreprises, la transition reste difficile pour de nombreuses entreprises, notamment les PME, qui risquent de perdre en compétitivité face à des concurrents étrangers moins contraints.

Par ailleurs, la mise en place d’une contribution carbone sur les produits de consommation, avec un étiquetage fiable et une compensation préalable, est indispensable pour orienter les ménages vers des biens moins polluants sans réduire leur pouvoir d’achat.

Freiner les énergies renouvelables ou mal accompagner cette transition met donc en danger la réduction rapide des émissions (en 2024, elles ont diminué de seulement 1,8 % alors qu’il faudrait 5 % par an) ainsi que la compétitivité et la souveraineté industrielle françaises.

Réduire les dépendances

L’Union européenne bénéficie du plus vaste réseau d’accords commerciaux au monde, avec 76 pays partenaires. Ces accords visent à renforcer les partenariats et à encourager des investissements propres, tout en promouvant la préférence européenne pour soutenir la décarbonation et la compétitivité économique.

MAIS 

La dépendance vis-à-vis des États-Unis ne cesse de croître, ce qui complique la promotion d’investissements durables, surtout sous une administration climatosceptique comme celle de Donald Trump. Le 27 juillet à Turnberry, Trump et Ursula von der Leyen ont signé un accord commercial fixant des droits de douane généraux de 15 % sur les exportations européennes vers les États-Unis.

En contrepartie, l’UE s’engage à réaliser 750 milliards de dollars d’achats d’énergie et 600 milliards d’investissements supplémentaires aux États-Unis. Sous la pression américaine, l’UE a accepté des conditions lourdes pour éviter une guerre commerciale, mais l’asymétrie est évidente : les États-Unis imposent leur cadre, tandis que l’Europe fait des concessions majeures sur les plans énergétique et financier.

Enfin, le manque de coordination entre les États membres, puisque l’accord doit encore être validé par les 27, révèle la difficulté de l’Union à parler d’une seule voix face à une stratégie américaine claire et affirmée.

Ainsi, Ursula von der Leyen proclamait lors du lancement de la boussole pour la compétitivité que « l’Europe est prête pour le changement » et que « l’Europe est unie ». Pourtant, à la lumière des défis actuels (difficultés à financer l’innovation, moratoire freiné sur les énergies renouvelables, dépendances stratégiques toujours plus marquées et manque de coordination entre les États membres), ces belles déclarations butent sur des réalités complexes et parfois contradictoires.

Si l’ambition affichée est claire et nécessaire, elle se heurte à des obstacles politiques, économiques et géopolitiques qui ralentissent la mise en œuvre d’une Europe réellement compétitive, innovante et souveraine.

Les ambitions de la boussole pour la compétitivité européenne

L’enjeu principal de cette stratégie est de revitaliser l’économie européenne en renforçant sa compétitivité face à des géants comme les États-Unis et la Chine. Cependant, la réalité démontre que l’Union reste à la traîne dans plusieurs domaines clés.

La recherche et le développement

D’abord, les investissements en recherche et développement (R&D) en Europe stagnent, représentant environ 2,2 % du PIB, loin de l’objectif de 3 % fixé il y a plus d’une décennie. En comparaison, les États-Unis consacrent plus de 3,5 % et la Chine, en pleine expansion, a dépassé l’Europe en atteignant 2,4 %.

Ce déficit s’explique notamment par la moindre implication du secteur privé européen dans la R&D. Par exemple, des entreprises américaines comme Google, Amazon ou Pfizer investissent massivement dans la recherche, créant des innovations disruptives, alors que peu d’équivalents européens émergent à cette échelle.

L’intelligence artificielle

Dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), l’Europe produit beaucoup de recherches académiques, mais peine à transformer ces avancées en brevets et applications commerciales. La majorité des brevets IA sont détenus par les États-Unis et la Chine, avec des entreprises comme NVIDIA ou Baidu en tête.

Cette situation limite la capacité de l’Europe à dominer les technologies de demain, essentielles pour la compétitivité future.

Les technologies de l’information et de la communication

Le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) illustre aussi ce décalage. Les dépenses de R&D des entreprises européennes ne représentent que 16 % de celles des américaines. Par exemple, les Big Tech américaines, comme Apple, Microsoft ou Meta, dominent non seulement le marché mais aussi les investissements dans l’innovation, ce qui leur permet d’imposer des standards mondiaux et de capter une large part de la valeur ajoutée.

La santé

En santé, malgré une tradition scientifique solide, l’Europe voit ses positions s’affaiblir face à un écosystème américain plus agile et innovant. Des start-up biotechnologiques américaines, comme Moderna, ont rapidement développé des vaccins, un domaine où l’Europe reste plus prudente et fragmentée.

Par ailleurs, la concentration du secteur en Europe autour de grands groupes historiques limite l’émergence de jeunes entreprises innovantes capables de challenger ces leaders.

L’automobile

Même dans l’industrie automobile, un secteur historiquement fort en Europe, la donne change. Les fabricants européens, comme Volkswagen ou Renault, font face à la montée en puissance des acteurs américains, comme Tesla, pionnier dans les voitures électriques et autonomes, ainsi qu’à l’arrivée d’entreprises chinoises qui investissent massivement dans les véhicules électriques et connectés.

Conclusion

Pour rester dans la course mondiale, l’UE doit combler son retard en innovation, particulièrement dans le numérique et la santé, où États-Unis et Chine s’imposent. Alors que les Big Tech américaines et les biotechs chinoises captent brevets et parts de marché, l’Europe peine à transformer sa recherche scientifique en leaders industriels.

Les nouvelles vagues technologiques (IA, véhicules autonomes, technologies médicales) redessinent les rapports de force et, sans investissement privé massif ni soutien à l’émergence de nouveaux acteurs, le dynamisme économique européen continuera de s’éroder. Sans action forte et rapide, la boussole pour la compétitivité ne restera qu’une utopie.