Dans un monde où la sphère financière est sujette à de nombreux débats, la titrisation est une technique financière controversée que tu dois comprendre pour savoir si elle mérite ou non d’être employée afin de fluidifier les marchés financiers.
Qu’est-ce que la titrisation ?
Selon la Banque de France, la titrisation est une opération financière qui consiste à transformer des actifs peu liquides et non négociables en actifs négociables, soient des titres qui s’échangent sur les marchés financiers.
Une opération en plusieurs étapes
Cette pratique repose sur plusieurs étapes.
Tout d’abord, la banque commerciale qui s’en charge octroie des crédits à des ménages (crédits immobiliers, aux étudiants, à la consommation…). Ensuite, cette banque regroupe ces créances dans un organisme de titrisation, que l’on nomme SPV (Special Purpose Vehicle). Il s’agit d’un véhicule financier qui a comme mission de réunir un certain nombre de créances au sein d’un ABS (Asset-backed Security). Cet ABS est un produit financier qui contient plusieurs produits adossés à des actifs sous-jacents. Le mécanisme a comme objectif d’atténuer le risque des titres en s’appuyant sur un portefeuille diversifié.
Après cela, le SPV vend ces titres adossés à des actifs (ABS) sur les marchés financiers par tranches. Chacune de ces tranches correspond à un niveau de risque et de rendement différent. Les voici par ordre décroissant de risque (donc croissant de sûreté) :
- La tranche senior est la mieux notée par les agences de notation. Ses détenteurs sont en effet payés en priorité (intérêts et principal), alors le risque est faible. Le rendement est toutefois faible du fait d’une prise de risque limitée.
- La tranche mezzanine est une tranche de niveau intermédiaire, que ce soit en matière de risque pris ou de rendement.
- La tranche junior/equity est considérée comme la plus risquée, mais le rendement est fort. Elle est souvent réservée aux spéculateurs.
Il faut promouvoir la titrisation, car elle est bénéfique à tous
La titrisation permet aux investisseurs de placer de l’épargne dans divers produits en fonction du niveau de risque et de rendement (en choisissant une tranche plutôt qu’une autre). En ce qui concerne les agences de notation, elles touchent des commissions lorsqu’elles notent les produits.
Grâce à la titrisation, les banques parviennent à reporter le risque de défaut sur d’autres acteurs qu’elles-mêmes. Par conséquent, elles accordent de nouveaux crédits et de nouveaux prêts, ce qui dynamise l’économie réelle. En effet, puisque la régulation bancaire impose différents ratios de solvabilité et des réserves obligatoires, il n’est pas possible sans titrisation qu’une banque commerciale accorde une quantité de prêts trop importante.
On passe alors du modèle Originate to hold (la banque octroie un prêt et le conserve à son bilan jusqu’à son échéance) à Originate to distribute (la banque ne conserve pas le prêt qu’elle octroie, elle le titrise, puis le vend). Après ce basculement, les banques vendent à des institutions de shadow banking. Il s’agit d’acteurs financiers non bancaires, ils n’ont donc pas de pouvoir de création monétaire.
Tu l’as bien compris, la titrisation présentée comme telle semble soutenir le financement des ménages et des entreprises en dynamisant la consommation globale. Mais pourquoi cette pratique est-elle si controversée aujourd’hui ?
Une pratique à éviter pour l’opacité qu’elle nourrit dans les marchés financiers
Revenons à la crise des subprimes en 2008. La titrisation se démocratise aux États-Unis, car les banques souhaitent masquer la qualité réelle des titres afin d’en diffuser massivement et de booster la consommation et l’investissement. Cette pratique a certes permis d’attirer les « zinzins » (investisseurs institutionnels) à court terme, mais ces encours risqués ont fini par être dilués dans le système financier mondial. Par conséquent, les titres ont perdu leur traçabilité.
Une des critiques majeures que l’on peut adresser à la titrisation est donc le fait qu’elle rende les marchés financiers plus opaques.
Si Eugene Fama avançait en 1970 que les marchés financiers étaient efficients et que l’information circulait parfaitement en leur sein, la titrisation brise cette règle et perturbe le signal-prix censé être envoyé par les actifs financiers.
Pour Laurence Scialom (Les Liaisons dangereuses, 2015), il existe des liaisons dangereuses entre le secteur bancaire et le shadow banking. La titrisation lie une sphère bancaire à une non bancaire, ce qui nourrit le pouvoir de création monétaire des banques commerciales en leur permettant de se débarrasser de leurs créances. Cela implique l’octroi de plus de crédits et donc à la formation d’une bulle susceptible d’éclater. En somme, la titrisation est un facteur de crise financière.
Les enjeux contemporains de la titrisation
En 2024, le Conseil européen a appelé à relancer le marché européen de la titrisation. Ce retour est soutenu par l’idée de financer la réindustrialisation et la décarbonation, deux piliers du Pacte Vert Européen.
Pour Jézabel Couppey-Soubeyran (2024), bien que la titrisation permette aux banques de se débarrasser des crédits risqués en les transformant en titres négociables, elle ne contribue pas au financement de l’économie réelle. La titrisation ne sert qu’à optimiser les ratios de fonds propres des grandes banques, augmentant ainsi leur prise de risques sans renforcer leur capacité à absorber des pertes.
Relancer cette pratique ne répond pas aux véritables besoins de l’entreprise. L’UE doit plutôt se concentrer sur une réorientation des banques vers le financement des investissements productifs au lieu de choisir d’opter pour des solutions financières risquées.
Peut-elle être un moyen de financement de la transition écologique ?
Il est possible d’utiliser correctement la titrisation afin de pouvoir bénéficier de ses avantages seulement.
La titrisation verte, en plein essor en Europe, est une pratique qui consiste à mobiliser l’épargne disponible sur le continent dans le but de financer la transition écologique. Le Rapport Draghi de 2024 avait nettement établi que les besoins d’investissement en Europe sont estimés à plus de 800 milliards d’euros par an. La titrisation pourrait permettre aux banques de libérer des créances et du capital, à condition que les projets financés soient durables et qu’ils visent à préserver le stock de capital naturel.
Ainsi, depuis le 21 décembre 2024, les sociétés ont la possibilité d’utiliser le label EuGB (émission d’obligations vertes européennes) afin de montrer qu’elles améliorent la transparence du marché de la finance verte. La titrisation pourrait alors être une option sous réserve d’emploi de ce label.
La titrisation financière est donc, certes, une innovation financière qui fluidifie les marchés financiers, diversifie les risques et favorise l’émission de crédits, mais elle crée de l’opacité et complexifie les produits. Il faudrait ainsi la modérer et correctement penser son utilisation pour n’en tirer que le positif.



