La déflation est-elle nécessairement liée à un système de change ? La déflation est-elle nécessairement liée à un système de change ?
Après avoir pratiquement disparue pendant 50 ans, la déflation ressurgit avec la crise des subprimes, bien que celle-ci ait fait son apparition un peu... La déflation est-elle nécessairement liée à un système de change ?

Après avoir pratiquement disparue pendant 50 ans, la déflation ressurgit avec la crise des subprimes, bien que celle-ci ait fait son apparition un peu plus tôt dans certaines régions du monde, à l’instar du Japon.  L’histoire du XIXème siècle semble prouver que la déflation soit une conséquence inéluctable d’un système de fixité stricte. Toutefois, on peut s’interroger sur la responsabilité exclusive des systèmes de fixité stricte dans le déclenchement de la déflation. Mais la résurgence de la déflation d’abord au Japon en 1990 et après la crise des subprimes en 2008 infirme déjà le caractère nécessaire de ce lien. Dès lors un système de change fixe et strict peut-il à lui seul provoquer et rendre compte de la déflation ?

 

La déflation semble intrinsèquement liée au système de fixité stricte du XIXème siècle et de l’entre-deux-guerres

Le système de l’étalon-or génère de la déflation

C’est un système qui repose sur les encaisses-or détenues par les Banques Centrales pour assurer une convertibilité totale de la monnaie fiduciaire en or (Currency Principle en Grande Bretagne 1844) soit une convertibilité partielle (France, Allemagne). Ce lien entre l’encaisse et la masse monétaire est étroit. De ce fait l’alimentation en or du système peut constituer un problème s’il n’est pas régulier, parce que les découvertes d’or ne suivent pas nécessairement les besoins de l’activité économique. Cassel considère que l’épuisement des mines d’or californiennes découvertes en 1948, serait responsable du ralentissement de l’activité des nations premières (early states) dans la deuxième partie du XIXème siècle.

Par ailleurs, Hume et Ricardo montrent que les variations internes des prix étaient l’inévitable contrepartie des déséquilibres externes de la balance de paiements dans le cadre de l’étalon-or. Ce mécanisme autorégulateur, connue sous le nom de Price Specie Flow Mechanism repose sur l’automatisme des ajustements. En cas de déficit commercial, la monnaie du pays tend à se déprécier sur le marché des changes jusqu’au point où il est préférable de recourir à la convertibilité-or et de l’expédier à l’étranger. Ce point de sortie de l’or est calculé en fonction des coûts de transport et d’assurance de l’or à l’étranger. L’encaisse-or baissant, la masse monétaire se contracte, provoquant la déflation qui permet une restauration de la convertibilité prix et le rétablissement de la compétitivité-prix. On évite ainsi la montée des déséquilibres mondiaux mais ce sacrifice de l’activité interne par une déflation qui freine la croissance est dénoncée par Keynes : un coût trop élevé. D’autant que le rapport Cunliffe de 1919 précise que la Banque Centrale accompagne cet automatisme par un relèvement de son taux d’escompte accentuant la pression déflationniste interne en restreignant le crédit. La politique interne est donc subordonnée à la politique externe.

 

Le Gold Exchange Standard (GES) alimente lui aussi la déflation

La Grande-Bretagne dispose d’une asymétrie qui lui est profitable mais fragilise les pays qui dépendent de ses capitaux parce qu’en relevant son taux d’escompte, la Banque d’Angleterre provoque de forts reflux de capitaux vers Londres mettant en difficulté les économies débitrices qui tombent dans la crise déflationniste. Un effet similaire peut être aussi constaté dans le cadre du premier GES tiré de la conférence de Gênes. Ce GES établit un statut de devises clés aux monnaies convertibles en or, pouvant servir de monnaie de réserve, gage de l’émission interne. En effet, les États-Unis vont rapidement bloquer les mécanismes de rééquilibrage de la balance des paiements en stérilisant les entrées d’or et de devises liées à leur excédent commercial : politique d’open market de la FED qui limite la progression de la masse monétaire et l’inflation, perpétuant ainsi son excédent commercial. Ce non-respect des règles oblige les partenaires commerciaux à contenir leurs prix en réduisant les coûts par des mesures déflationnistes et à s’endetter toujours davantage, accentuant leur dépendance.

Par ailleurs dans un GES, une demande importante de conversion de devises clés en or fragilise le système et prédispose aussi à la déflation puisque les gages de l’émission monétaire se réduisent, l’or étant préféré aux devises clés qui dégagent moins de confiance. L’attitude française qui consiste à demander la conversion des balances sterling en or dans ce système de mise en concurrence des devises clés, fragilise le système en générant une pression déflationniste. Michel Aglietta affirme qu’en exigeant la convertibilité des livres en or, « la Banque de France se proposait de dicter à la Banque d’Angleterre sa politique monétaire ».

 

 

Les choix de politique économique des États peuvent accentués ou au contraire permettre de combattre la déflation.

 

Les politiques déflationnistes sont procycliques dans le cadre d’un système de change fixe.

A cause du coût de la guerre et du cours forcé des monnaies, la livre flotte nettement à la baisse sur les marchés de change. Winston Churchill choisit de rétablir le pair historique de la livre en engageant une politique de déflation sur les fronts monétaire, budgétaire et salarial. C’est un choix politique justifié par des questions de prestige et le refus de la dévaluation perçu comme un échec, une faiblesse de la nation. Ce n’est donc pas le système de change qui l’impose mais c’est la volonté de revenir à un système de fixité stricte. La déflation est perçue comme venant neutraliser et supprimer l’inflation de guerre. Mais Churchill a sous-estimé les méfaits de cette politique : croissance anémiée, gel de l’investissement, des dépenses publiques, hausse du chômage etc. tout ça pour une confiance très volatil pour cette livre à nouveau convertible en mai 1925 : elle apparaît clairement surévaluée. C’est selon la formule d’Asselain, « un déplorable succès ». La mise en garde de Keynes n’a pas suffi.

La politique déflationniste ou liquidationniste d’Hoover dans les années 1930 est contrainte par le GES et la parité-or du dollar qu’on cherche à maintenir. Cette politique accentue l’enlisement dans la dépression économique, la déflation s’amplifie : Eichengreen attribue la passivité de la FED au système de change. La Banque centrale ne peut pas mener de politique re-flationniste car elle craint de fragiliser la contrainte dans le dollar. Brüning et Laval prennent des décisions similaires. La politique de Laval traduit aussi la volonté de maintenir coute que coute l’étalon-or. Un même un bloc-or est créé pour rassurer les investisseurs sur la valeur du franc. Il faut restaurer la compétitivité des exportations par la déflation. Les résultats décevants de ces politiques déflationnistes signent la fin de ces systèmes de change trop contraignants. La déflation n’est plus acceptée par les peuples. Brüning tombe en Allemagne au profit du NSDAP, Laval tombe au profit du Front populaire et Hoover tombe au profit de Roosevelt.

 

Alors que les pays faisant le choix des dévaluations font des choix opportuns.

Dans les années 1920, la dévaluation Poincaré a permis à la France de restaurer sa compétitivité-prix et d’engranger des excédents commerciaux importants : ¼ des réserves d’or mondiales dans les coffres de la Banque Centrale. La France des années 1920 connaît donc une croissance plus forte que la Grande-Bretagne, anémiée par une livre surévaluée. La Grande-Bretagne abandonne l’étalon-or : elle y contrainte en septembre 1931 par les demandes de conversion de livres en or. Mais elle restaure l’autonomie de sa politique monétaire et lui permet de baisser son taux d’escompte, remonté à 6%. Elle peut alors mener la politique qu’elle souhaite avec la Cheap Money Policy.

Le système de change flottant permet une libéralisation de la politique monétaire qui n’est plus contrainte de se soumettre à la défense de la parité fixe : les états peuvent mener librement des politiques contra cyclique qui assurent la sortie de crise. C’est ce qu’ont fait les Banques Centrales récemment avec la crise des subprimes.

 

Mais la déflation a aussi des causes réelles et peut s’auto-entretenir lors des crises

 

La déflation du XIXème siècle est liée au mode de régulation concurrentiel dans lequel les chocs d’offre et de demande se traduisent par des baisses de prix.

L’école de la régulation insiste sur la spécificité des structures et des institutions du XIXème siècle. Ils parlent d’un mode de régulation concurrentielle car la concurrence se renforce avec la baisse des coûts de transport. Sur les marchés concurrentiels, les agents réalisent des économies d’échelle et les gains de productivité importants, liés à la mise en place d’une production industrielle, sont principalement affectés à la baisse des prix. Le trend déflationniste s’explique aussi par des salaires moyens qui se rapprochent du salaire de subsistance. La concurrence entre salariés n’est régulée que par le marché, sans résistance syndicale. A ce titre, Polanyi affirme que la déflation salariale n’était possible que « dans une société qui ne s’était pas encore rebellé contre la brutalité des ajustements du marché ». En effet la hausse de la production n’entraîne pas toujours une hausse de la demande, les salaires progressant peu, d’où une baisse des prix. Les crises industrielles et financières sont des crises de production déflationnistes.

Au XXIème siècle, la tendance déflationniste actuelle s’explique, pour Artus, par le renforcement de la concurrence internationale avec le décollage des puissances industrielles, ainsi que les gains de productivité qui sont très soutenues dans l’industrie. Il insiste aussi sur l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés. À ces facteurs réels s’ajoutent les découvertes de nouvelles sources d’énergie, le vieillissement des populations en Europe et au Japon. Au-delà de ces facteurs qui suscitent des pressions déflationnistes, la déflation reste un symptôme majeur des crises financières.

 

La déflation reste un symptôme majeur des crises financières

On mesure, lors des crises financières, les risques qui sont liés à un brusque choc de demande négatif brutal. La crise suscite inquiétudes, incertitudes, effet de richesse inverse. La demande globale baisse brutalement et la déflation surgit, s’approfondit et s’auto-entretient. Fischer a bien mis en évidence ce mécanisme en évoquant la déflation par la dette : les agents sont incités à liquider leurs actifs financiers mais ces ventes simultanées d’actifs renforcent la dynamique déflationniste. La masse monétaire se contracte et la déflation progresse : plus les débiteurs remboursent et plus ils doivent. Par ailleurs, les consommateurs anticipant des prix toujours plus bas.

 

La déflation n’est pas un déséquilibre économique, elle ne peut donc pas être expliquée par les seules contraintes liées à un système de change. Le système de fixité stricte impose des systèmes déflationnistes inhérent à son fonctionnement. Il prédispose incontestablement et joue un rôle déclenchant ou amplificateur. En effet, son maintien peut nécessiter l’adoption de politiques déflationnistes procycliques accentuant sa virulence et suscitant aussi son rejet par le peuple. Pourtant ce sont bien des facteurs indépendants d’ordre réel qui expliquent aussi le trend baissier des prix au XIXème ou sa résurgence aujourd’hui dans le cadre des crises dont la déflation reste un symptôme majeur.

Edouard Martin

Etudiant à HEC Paris après 2 ans de prepa ECE à Danielou puis une troisième année à Franklin.