La dette est-elle un fardeau pour le développement de l’Argentine ? La dette est-elle un fardeau pour le développement de l’Argentine ?
Dans la semaine du 27 janvier 2020, le nouveau ministre argentin de l’Économie, Martin Guzmán, s’est rendu à New York pour négocier la dette... La dette est-elle un fardeau pour le développement de l’Argentine ?

Dans la semaine du 27 janvier 2020, le nouveau ministre argentin de l’Économie, Martin Guzmán, s’est rendu à New York pour négocier la dette avec ses créanciers. En effet, dans un discours présidentiel, le nouveau président Alberto Fernández a montré sa préoccupation concernant l’endettement, en déclarant : « l’idée c’est qu’on nous laisse l’opportunité de croître, de pouvoir exporter et réunir des dollars pour pouvoir payer ».

Cependant, la croissance argentine n’a jamais été une bonne réponse à l’endettement. Au début du XXe siècle, le pays était considéré comme un pays « riche ». Pour autant, la crise de 1929 a dévoilé les faiblesses de sa croissance extravertie, en d’autres termes, de sa dépendance aux échanges de matières premières et des transferts de capitaux.

Il est nécessaire de préciser que le développement peut être analysé comme un processus ou un objectif. Il est défini par F. Perroux comme un processus, c’est-à-dire « la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel » ; mais aussi comme l’objectif de satisfaire les besoins fondamentaux : « les coûts de l’homme ». Selon le PNUD, il consiste à faire progresser la richesse humaine, c’est-à-dire à créer un environnement favorisant l’accès d’une population à une vie longue, saine et créative. Il est aussi nécessaire de différencier la croissance (un phénomène quantitatif et structurel) du développement (un phénomène qualitatif et irréversible), et, dès lors, de pouvoir analyser dans quelle mesure la dette pourrait être une stratégie de développement, ou bien, comment le développement d’un pays pourrait répondre au paiement de la dette. Il est également essentiel d’analyser les conséquences et les solutions du défaut de paiement de l’Argentine.

La dette argentine a été une stratégie de développement, cependant, le surendettement n’a été qu’un fardeau. Ainsi, il est nécessaire de changer de stratégie de développement.

 

La dette a été la stratégie du développement argentin

En théorie, le « sous-développement » s’est d’abord expliqué par des causes économiques, d’une part, comme un retard de développement dans une conception linéaire où la croissance aurait cinq étapes (Rostow, 1960), et d’autre part, comme un cercle vicieux qui limite l’investissement à cause d’une insuffisance d’épargne intérieure (Nurske, 1953). Par ailleurs, il peut aussi s’expliquer par le dualisme des économies qui opposerait le secteur capitaliste moderne au traditionnel (Lewis, 1954).

Dès lors, l’action de l’État, aidé par la communauté internationale, serait nécessaire pour mettre en place des infrastructures propices au développement (P. Rosenstein-Rodan, 1943). Ainsi, depuis 1970, nous sommes dans une « économie internationale de l’endettement » (H. Bourguinat, 1970) où la part des dettes des pays émergents dans les banques est passée de 25 % à 42 % entre 1975 et 1982.

En effet, après la crise de solvabilité du Mexique en 1982, plusieurs facilités sont mises en place pour sauver le système financier international. D’une part, le plan Brady en 1989, qui a mis en place de nouveaux crédits octroyés par le FMI, mais les pays qui en bénéficiaient devaient mettre en œuvre des politiques d’ajustement structurel (PAS). Ces politiques consistaient à réduire le déficit budgétaire, à lutter contre l’inflation et à s’ouvrir à l’extérieur. D’autre part, le plan Baker en 1985, comprenant deux volets : l’allègement de la dette et l’augmentation des crédits en contrepartie des efforts des pays.

D’ailleurs, l’Argentine a profité de la conjoncture internationale en mettant en place en 1991, le Currency board (un peso, un dollar) pour gagner de la confiance, lutter contre l’inflation et attirer des capitaux. De plus, on a privatisé la dette progressivement par des titres de Trésor. Cette nouvelle confiance a attiré des IDE, mais surtout des investissements de portefeuille, ce qui a entraîné une croissance rapide, de l’ordre de 7 %. Dès lors, avant 1998 on parlait du miracle argentin.

 

Le surendettement financier a constitué un fardeau pour le développement du pays

Cependant, la constitution de la dette argentine a construit une croissance fragile et instable. En effet, en 1998, trois événements vont provoquer la sortie des dollars qui constituaient les réserves des banques argentines.

– D’une part, l’augmentation du taux d’intérêt de la FED a réduit la valeur des titres argentins par un effet de balançoire.

– D’autre part, l’appréciation du dollar, et donc du peso, a rendu les exportations argentines moins attractives face au réal brésilien qui se dépréciait.

– De plus, la perte de confiance en raison de la crise asiatique a provoqué la fuite des capitaux. Pour faire face à l’incapacité de remboursement de l’Argentine, le FMI a octroyé un prêt en exigeant la réduction des dépenses publiques. Même si, en 2000, ces crédits ont freiné la récession (-0,5 %), la réduction des dépenses publiques a augmenté le chômage et la pauvreté en accentuant la récession qui a plongé à -5 % en 2001.

Depuis l’arrivée de Mauricio Macri en 2014, la dette est passée de 52,6 % du PIB à 91,6 % en 2019. En effet, depuis 2015, la titrisation de la dette argentine et l’ouverture financière ont inversé la courbe des taux en enchérissant les taux courts et en réduisant les taux longs. Dès lors, la hausse du dollar a entraîné une hausse du taux d’intérêt argentin, car le peso n’est plus fixe depuis 2015, en provoquant à nouveau une fuite des capitaux. Pour compenser, le pays s’est endetté avec le FMI de 57 milliards de dollars, somme qui est en train de se négocier aujourd’hui avec Fernández.

 

La dette peut être un facteur de développement si et seulement si on met en place de bonnes institutions

Néanmoins, le développement est aussi déterminé par des causes qui ne sont pas économiques comme la culture, la géographie ou les institutions. La croissance commence toujours par apparaître dans certaines branches et certaines zones géographiques, et selon F. Perroux (1961), il y a donc des phénomènes d’entraînement sur le reste de l’économie dans un second temps. De plus, Albert Hirschman met en évidence la présence de complémentarités techniques ou économiques entre différentes branches, soit en amont soit en aval. En général, il doit y avoir une préférence pour le développement de l’industrie, qui entraîne davantage d’effets d’entraînement que l’agriculture.

Par ailleurs, certes l’Argentine a connu une croissance grâce à l’endettement, mais cette croissance a toujours été instable à cause d’institutions extractives. Étant donné que les exportations de matières premières et l’entrée des capitaux ont toujours été les déterminants de la croissance dans le pays, la conjoncture a été très instable. Pendant, le « kirchnerismo » le pays a connu entre 2005 et 2011, sans tenir compte de la crise de 2009, une croissance autour de 9 %. Cependant, cette croissance n’a pas permis de mettre en place des institutions qui puissent supporter les changements du contexte international. Au lieu de mettre en place une stratégie d’imitation qui convient à son éloignement de la frontière technologique, l’Argentine s’est contentée de croître sans changer sa structure.

 

Conclusion

En conclusion, la dette doit être un outil de politique économique qui permet de développer un pays, mais il ne doit pas être le seul. Alberto Fernandez est donc face à un défi pour son pays : celui de savoir comment négocier la dette et la restructurer pour pouvoir accélérer sa croissance. Ce défi est à double tranchant, d’un côté, il doit croître suffisamment pour rembourser la dette, mais aussi pour changer la manière dont l’Argentine produit des richesses à long terme.

Jose Ignacio Leon