La Grande Dépression de 1873 est l’une des crises majeures du XIXᵉ siècle. Elle est le résultat d’un krach boursier qui plongera les économies mondiales dans une longue dépression économique. Cette crise est également connue sous le nom de Longue Dépression, se caractérisant par une période de ralentissement économique mondial. Elle est l’un des événements incontournables de l’histoire économique et doit donc être maîtrisée. De nombreux sujets tombés aux oraux nécessitent par ailleurs de bien la connaître (par exemple : « Les crises au XIXᵉ siècle : quelle(s) analyse(s) », tombé à l’oral de HEC en 2019).
Contexte de la crise
La crise commence en mai 1873 à Vienne par un krach boursier : la Bourse perd 30 % de sa valeur. C’est une réelle rupture avec l’expansion économique que connaissait l’Empire austro-hongrois depuis les années 1840 grâce à l’essor de son secteur industriel et au développement d’un réseau conséquent de chemin de fer.
Ce développement économique conséquent s’était accompagné d’une spéculation boursière importante, en particulier dans le secteur de l’immobilier. Les prix ont doublé en seulement quelques mois et les sociétés cotées versaient des dividendes très élevés (entre 10 % et 15 %). Les prix se sont alors effondrés, entraînant des faillites considérables.
En trois mois, 89 banques de Vienne et de Budapest sont contraintes de déposer leur bilan. Les capitaux nationaux et étrangers ont en effet quitté l’Autriche, du fait d’une perte de confiance envers leurs structures financières.
Les faillites bancaires vont ensuite s’enchaîner dans tout le pays
La crise va rapidement se propager aux autres pays, du fait d’une interdépendance déjà élevée à cette période et d’une défiance qui va rapidement se propager au sein des secteurs bancaires étrangers.
D’abord, la crise va rapidement atteindre l’Allemagne. Alors qu’elle connaissait une croissance avoisinant les 8 % en 1872, elle va elle aussi connaître de nombreuses faillites et une réduction de son activité économique. L’un des exemples significatifs est la faillite à Berlin du géant du rail Bethel Henry Strousberg.
Puis, les États-Unis seront eux aussi affectés par cette crise. La faillite de la banque Jay Cooke & Co va provoquer le 18 septembre 1873 un krach boursier. Wall Street a dû fermer pendant 10 jours. Après une amélioration de la situation économique américaine, un autre krach aura lieu plus tard, en 1884, toujours aux États-Unis. Plus de 12 % des banques américaines (soit plus de 400 banques) feront faillite. Et encore plus tard, en 1893, plus de 600 banques et 150 compagnies de chemin de fer feront faillite aux États-Unis.
L’Angleterre sera également touchée au début des années 1890.
La Grande Dépression peut ainsi se diviser en plusieurs phases
On peut observer trois phases de dépression ou de décélération (1873-1879/1882-1886 et 1890-1895), entre lesquelles il y a eu des périodes de reprise significatives. Ainsi, la crise de 1873 n’est pas une période continue de dépression économique. Contrairement aux autres crises majeures qui vont succéder. Mais c’est une longue période de ralentissement et de difficultés économiques qui s’intercale entre deux périodes de prospérité (entre la période 1850-1873 et la Belle Époque).
Analyse des trois grandes crises majeurs
Quel impact a eu la Grande Dépression ?
Des fluctuations importantes de la production
La croissance durant la période de crise est certes plus faible que son niveau d’avant krach, mais la baisse n’est pas significative. La croissance économique européenne est passée de 2 % en moyenne dans les années 1860 à 1 % durant la Grande Dépression.
Selon les données d’A. Hansen, la production aux États-Unis a sensiblement diminué. La production de biens manufacturés durables s’est réduite de plus de 33 % entre 1873 et 1876, de 25 % entre 1882 et 1885, mais aussi de presque 35 % entre 1892 et 1895.
Toutefois, entre ces différentes périodes, les niveaux de production sont remontés, montrant l’instabilité de l’économie américaine à cette période. Mais au total, le taux de croissance annuel moyen américain s’élevait à presque 4 % sur l’ensemble de la crise (entre 1873 et 1893). La notion de « grande dépression » peut donc être nuancée.
Le secteur le plus touché est l’agriculture, qui connaît une baisse durable de sa production, et ce, dans beaucoup de pays européens (surtout en Grande-Bretagne, France et Italie). Alors qu’elle avait déjà des difficultés à faire face à la concurrence étrangère au début des années 1870, notamment face à l’Australie ou aux États-Unis, la crise affectera encore davantage la production agricole.
Les salaires nominaux sont en général restés stables, les mesures potentielles de réduction des salaires ayant connu une forte opposition. Ainsi, du fait de la baisse du niveau général des prix, les salaires réels ont augmenté. Par exemple, en France, les salaires réels ont augmenté de plus de 34 % entre 1873 et 1895, ce qui a entraîné une augmentation du chômage.
Une baisse significative des prix
La contraction du crédit constitue l’une des principales conséquences de la crise. Elle résulte directement de la réduction du réseau bancaire évoquée précédemment. À partir de 1873, la déflation s’installe progressivement dans les pays touchés par les faillites bancaires. Le niveau général des prix commence alors à baisser fortement.
Aux États-Unis, les prix chutent de plus de 30 % entre 1873 et 1895. En Angleterre, ils reculent de 32 % sur la même période. Cette baisse marquée des prix s’explique par plusieurs facteurs.
Les producteurs rencontrent d’abord des difficultés à écouler leur production, ce qui exerce une pression à la baisse sur les prix. Par ailleurs, l’économie enregistre d’importants gains de productivité, notamment dans le secteur agricole. Ces gains augmentent l’offre et renforcent encore les tendances déflationnistes.
Le protectionnisme constitue l’essentiel des mesures de lutte contre la Grande Dépression
Le libéralisme s’est fortement développé à partir de la fin des années 1840, particulièrement en Europe. Contrairement aux États-Unis, qui ont une préférence de longue date pour le protectionnisme. Les différents accords commerciaux et la libéralisation des échanges allaient dans ce sens. Que cela soit l’abolition des Corn Laws en 1848 ou le traité de Cobden-Chevalier en 1860 entre la France et l’Angleterre.
Cette dynamique favorable pour le développement économique va prendre fin avec la crise
La plupart des États vont rompre avec le libéralisme pour tenter de protéger leur économie nationale. Par exemple, l’Allemagne va augmenter ses droits de douane significativement à partir de 1879. La France va également rompre avec sa politique commerciale libérale avec l’instauration de barrières protectionnistes élevées.
En 1881, les tarifs douaniers sont passés de 6,5 % à plus de 7 %. Mais ce sont surtout les lois Méline de 1892 qui érigent des barrières douanières importantes sur les produits agricoles. L’objectif étant de protéger les agriculteurs français contre les importations de produits agricoles à bas coûts. Seule la Grande-Bretagne a maintenu sa tradition libre-échangiste lors de la Grande Dépression.
De plus, le protectionnisme va s’accompagner d’un interventionnisme de plus en plus important de la part des États. Bien qu’il reste limité, cet interventionnisme est en totale rupture avec la doctrine économique dominante.
La France, par exemple, va mettre en place en 1879 le « plan Freycinet », qui prévoit des investissements publics considérables. L’objectif de ce plan est d’étendre le réseau de chemin de fer pour faciliter le transport de marchandises pour les entreprises et baisser les coûts de transport. Son objectif est aussi de stimuler le secteur industriel (en particulier le secteur sidérurgique), afin de lutter contre le ralentissement de la croissance que connaît la France à cette période (par rapport à son homologue allemand principalement). Ainsi, plus de 11 000 kilomètres de lignes seront construits. Toutefois, cette mesure sera peu efficace pour limiter l’impact de la crise.
Comment expliquer la Grande Dépression ?
« Un affaiblissement des trends qui soutiennent la croissance » (J.-F. Vidal)
Selon Jean-François Vidal, dans Dépression et retour de la prospérité : les économies européennes à la fin du XIXᵉ siècle (2000), la dépression de 1873 s’explique par l’affaiblissement des moteurs de la croissance de long terme. Il identifie trois facteurs principaux.
Tout d’abord, le ralentissement de la construction d’infrastructures, en particulier dans les transports, freine l’investissement. Celui-ci devient insuffisant pour maintenir les niveaux de croissance observés au début et au milieu du XIXᵉ siècle.
Ensuite, la forte concurrence agricole avec les « pays neufs », comme les États-Unis ou l’Australie, contribue à la dépression économique. Cette concurrence exerce une pression à la baisse sur les prix agricoles et fragilise les producteurs européens.
Enfin, la demande progresse moins vite que l’offre. Cette situation est renforcée par la raréfaction mondiale de l’or, dans un contexte d’expansion du régime de l’étalon-or. Ces éléments accentuent les tendances déflationnistes et augmentent le risque de crise.
Dans son article « Peut-on comparer les grandes crises de 1873, 1929 et 2008 ? » (2013), Dominique Plihon ajoute une explication complémentaire. La libéralisation des échanges commerciaux et l’intensification des flux de capitaux renforcent la dépendance extérieure et l’instabilité financière. Ce phénomène favorise la spéculation dans les années 1870 et conduit à l’effondrement du système bancaire et financier, caractéristique de la Grande Dépression
Une crise du mode de régulation concurrentiel
Cette thèse tire ses origines d’un courant de pensée hétérodoxe (celui des régulationnistes) apparu au milieu des années 1970. La théorie de la régulation vise à expliquer les crises économiques et les changements qui les accompagnent. Selon eux, la crise de 1873 s’expliquerait par l’effondrement du mode de régulation du XIXᵉ siècle.

Rappel de définitions
Le mode de régulation se définit par l’ensemble des formes institutionnelles (comme le rapport salarial, la forme de concurrence en vigueur, le rôle de l’État, le régime monétaire, etc.) qui permettent de garantir la cohérence de l’économie et soutenir le régime d’accumulation.
Le régime d’accumulation désigne l’ensemble des régularités économiques et sociales qui permettent à l’accumulation du capital de se maintenir dans le temps. Il repose sur la compatibilité entre l’évolution des capacités de production et celle de la demande sociale. Le mode de régulation garantit ainsi la soutenabilité du régime économique en place.
Selon ces économistes, le mode de régulation en vigueur avant la crise de 1873 est qualifié de concurrentiel. Il se caractérise par une concurrence généralisée entre les entreprises, une forte flexibilité des prix et des salaires, ainsi qu’un État peu interventionniste. Toutefois, ce mode de régulation commence à s’essouffler dès le milieu du XIXᵉ siècle. Le ralentissement de la croissance économique en est un signe révélateur.
La crise apparaît alors comme la conséquence directe de l’affaiblissement du mode de régulation existant. Le système concurrentiel devient progressivement insoutenable. Il devient nécessaire de mettre en place un nouveau mode de régulation. Cependant, ce n’est que plus tard, lors de la crise des années 1930, qu’émerge un mode de régulation plus soutenable. Celui-ci est qualifié de monopoliste et repose sur une intervention plus importante de l’État.
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