La révolution industrielle, phénomène majeur amorcé au Royaume-Uni à la fin du XVIIIe siècle, bouleverse durablement les structures économiques et sociales. Derrière l’essor spectaculaire des machines et des usines se cache une transformation profonde des règles du jeu économique. Inspirée par la liberté d’échanger mise en avant par Adam Smith, elle soulève une question essentielle. Est-elle le fruit spontané du marché ou le résultat de changements institutionnels décisifs ? Dans cet article, tu trouveras des repères clairs pour comprendre comment institutions, mentalités et cadre juridique ont façonné la révolution industrielle.
Introduction
Chez Adam Smith, il existe chez tout individu « un penchant naturel (…) qui le porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre (…) Il est commun à tous les hommes et on ne l’aperçoit dans aucune autre espèce d’animaux ». Ainsi, selon l’auteur de la Richesse des nations, les mécanismes du marché sont immédiatement compréhensibles à chacun, et la société peut être la conséquence de cet ordre marchand.
Doit-on en conclure que la révolution industrielle s’est épanouie avec le libéralisme comme une conséquence de la liberté de chacun ? Ou considérer, au contraire, qu’elle est indissociable des changements institutionnels. S’il faut revenir tout d’abord sur la notion d’institutions, nous verrons que la révolution industrielle s’apparente à un processus de destruction créatrice d’institutions. Tout l’enjeu étant de savoir pourquoi le changement institutionnel serait-il toujours favorable à la croissance ?
Les changements institutionnels : un préalable à la révolution industrielle
Comment définir les institutions ?
La notion d’institution est une notion complexe parce qu’elle recouvre des réalités multiples. En effet, si elle suggère l’idée d’une régularité des règles et des comportements, elle peut prendre des formes diverses. On définit généralement les institutions comme un ensemble de règles et de valeurs ayant un pouvoir de coercition sur les individus. Ces règles et valeurs sont parfois informelles (la coutume et la tradition), ou parfois formalisées dans le cadre de la loi.
Elles peuvent également prendre la forme d’organisations structurantes pour la société et l’économie. Selon Thorstein Veblen, initiateur à la fin du XIXe siècle du courant institutionnaliste, les mobiles de l’action humaine ne se réduisent pas à la maximisation du plaisir, comme pouvait le suggérer à l’époque le courant néoclassique. Pour lui, les instincts humains sont plus complexes. Ils sont à l’origine des institutions qui ont d’ailleurs pour fonction de les encadrer.
Par exemple, les instincts liés à la parenté sont encadrés par l’institution familiale. Les institutions économiques doivent combiner les instincts artisans avec l’instinct prédateur. Les institutions contribuent ainsi à ce que les hommes fassent société.
L’évolution du cadre juridique est la manifestation d’une évolution institutionnelle
Dans le cadre de la nouvelle école historique, les conséquences économiques des institutions sont déterminantes. Ainsi, pour Douglass North, l’institution est d’abord une règle non marchande qui assure la coordination des comportements économiques permettant ainsi le fonctionnement du marché. Elle relève du cadre juridique de la société. La révolution industrielle apparaît alors comme la conséquence de la reconnaissance progressive des droits de propriété.
À la suite de Ronald Coase, il considère que la mise en place d’une organisation est toujours la conséquence de l’existence des coûts de transaction. Ces coûts sont les coûts engendrés par la coordination au sein du système économique. Il s’agit de recherche de l’information, de négociation, de mise en œuvre des contrats et de surveillance.
Il est dès lors possible de considérer que la réussite industrielle s’explique par la mise en place d’institutions adaptées pour réduire les coûts de transaction et l’incertitude qui les accompagne. La précocité dans la reconnaissance des droits de propriété expliquerait l’avance économique de la Grande-Bretagne. Mais également la réussite de ses colonies, comme les États-Unis. Le droit de propriété incite à l’innovation parce qu’il protège l’inventeur. Il incite aussi à entretenir et à chercher une valorisation des biens, par exemple la terre.
Les changements de mentalités
Mais la révolution industrielle a également supposé des changements préalables de mentalités. Ces changements sont susceptibles d’institutionnaliser de nouveaux comportements. En particulier dans les pays précoces où c’est l’initiative privée qui a été à l’origine du changement. Max Weber s’interroge sur les motivations de ces hommes qui étaient en rupture avec la société dans laquelle ils évoluaient. Par exemple, pourquoi l’épargne est-elle pour eux une vertu ? Alors que la noblesse européenne, quant à elle, méprisait l’argent avec ostentation.
Selon Georges Duby, dans Hommes et Structures du Moyen Âge (1973), « être noble, c’est gaspiller, c’est une obligation de paraître, c’est être condamné sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Comment le travail longtemps réservé à ceux qui n’avaient pas de rang à tenir devient-il le moyen de célébrer la gloire de Dieu ? Il établit le lien entre l’esprit du capitalisme et l’éthique protestante. Dans un monde désenchanté, elle incite à rationaliser l’existence des hommes désormais entièrement tournés vers le salut. Seuls le travail et l’ascèse contribuent à la gloire de Dieu. Les valeurs véhiculées par le puritanisme fournissent la force de caractère nécessaire à l’entrepreneur pour agir avec sang-froid et inspirer la confiance.
La révolution industrielle : un mouvement de destruction créatrice des institutions
Elle conduit à une déréglementation
Dans les pays précoces, la révolution industrielle est aussi un processus de déréglementation. L’abolition des lois sur les pauvres en Grande-Bretagne, en 1834, ou la loi Le Chapelier et le décret d’Allarde en France, en 1791, le montrent bien. L’ensemble de ces lois correspondent à la mise en place d’un marché du travail libre débarrassé des obligations associées aux statuts d’ancien régime.
Selon Karl Polanyi (La Grande transformation, 1944), on assiste donc à un processus de désencastrement de l’économie du social. Il y a une destruction de l’ordre ancien qui repose selon la fiction du marché autorégulateur.
Par ailleurs, comme le précise Fernand Braudel, le capitalisme est avant tout un contre-marché. Il s’agit d’une condition indispensable à la réalisation d’un profit. C’est avant tout un moyen de se libérer des contraintes de transparence des marchés, à l’origine contrôlés par l’État et encadrés par la justice. Aboutir à l’extension de la sphère marchande dont l’expansion du capitalisme a besoin ne fut donc pas un processus spontané.
La nature et les modalités du changement institutionnel varient avec les pays à industrialisation tardive
Leur expérience intéresse ici à double titre. Tout d’abord, elle confirme que l’absence d’évolution des institutions est source de blocage de la croissance et du développement. Le maintien de société tardivement organisée selon des principes féodaux, comme au Japon ou en Russie, interdit la pénétration d’idées nouvelles et l’apparition dans la société de groupes nouveaux. Nouveaux groupes qui, progressivement, viendront contester l’ordre ancien.
On retrouve d’ailleurs, par certains aspects, les conclusions d’Alexis de Tocqueville à propos de la Révolution française. Il la considérait comme la conséquence du décalage croissant entre une société en mouvement et des structures politiques immobiles.
Ensuite, l’expérience des pays tardifs permet aussi de comprendre ce qui a été remarqué par Alexander Gerschenkron. Les institutions politiques ou financières (l’État et les banques) permettent de pallier le manque d’initiative privée.
Comment naissent les institutions ?
En effet, s’interroger sur le lien entre les institutions et la révolution industrielle, c’est s’interroger finalement sur le changement institutionnel en tant que processus permanent. Il n’y a donc aucune raison pour que toutes les institutions évoluent au même rythme. Pourquoi le changement institutionnel serait-il toujours la bonne réponse aux problèmes économiques ? Face à cette question, il y a deux attitudes possibles.
La première opère un retour à la conception « smithienne » du marché, telle que la développent les auteurs autrichiens, comme Hayek. L’ordre social n’est pas le résultat d’un plan préétabli, mais d’un processus de sélection qui s’opère par le marché dont la fonction première est de faire face à l’incertitude. Cette sélection concerne en particulier les institutions qui naissent et subsistent en fonction de leur contribution au progrès.
La seconde approche se construit à partir des échecs du marché dans la coordination des décisions individuelles. Les périodes de forte croissance sont issues d’une cohérence institutionnelle. Cette dernière permet la régulation d’ensemble du système économique, en particulier la possibilité de surmonter les crises. C’est la théorie de la régulation. Cette dernière est défendue par des auteurs comme Aglietta ou Boyer. L’idée la plus importante ici est celle du décalage qui ne peut manquer de se créer entre les institutions et la réalité économique. En d’autres termes, ce qui, à un moment donné, permet la croissance devient un peu plus tard la cause de la crise.
Ainsi, la régulation concurrentielle du XIXe siècle entre-t-elle progressivement en conflit avec les structures de l’économie. La croissance est alors instable en raison d’un partage de la valeur ajoutée qui ne permet pas d’associer la consommation de masse à la production de masse. Le compromis fordiste sera la solution… jusqu’aux années soixante-dix où il deviendra source de crise.
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Conclusion
Que les institutions fassent partie intégrante du développement économique ne fait guère de doute. Le marché où la liberté de chacun est censée devenir régulatrice est lui-même une institution qu’il a fallu mettre en place. Plus généralement, si la révolution industrielle apparaît comme une rupture, c’est parce qu’avec elle se met en place un processus de changement qui depuis est interrompu (changements économiques, sociaux, institutionnels).
La question du rôle des institutions est celle du rythme de changement et de la compatibilité des institutions entre elles. S’agit-il d’un processus naturel et spontané ou du produit d’une action politique ? Pourquoi le capitalisme est-il alors compatible avec plusieurs formes d’organisation ?
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