actions

Le 17 novembre 2025, Société Générale a annoncé un nouveau programme de rachat d’actions. Il est d’un montant de 1 milliard d’euros et fait suite à ses précédents programmes de rachat : celui de 872 millions d’euros, lancé en février 2025, et un autre de 1 milliard d’euros, autorisé en mai 2024. Au cours des dernières décennies, le rachat d’actions est devenu l’un des outils privilégiés des grandes entreprises. L’objectif est de soutenir leur cours boursier et de rémunérer leurs actionnaires. Cette pratique consiste, pour une société, à utiliser ses propres ressources financières pour acheter ses actions en circulation. Elle réduit mécaniquement le nombre de titres disponibles sur le marché et augmente ainsi, toutes choses égales par ailleurs, la valeur des actions restantes. Loin d’être marginal, ce phénomène occupe désormais une place centrale dans la gouvernance des entreprises cotées.

Pourquoi les entreprises procèdent-elles au rachat d’actions ?

Selon l’économiste William Lazonick, les entreprises appartenant à l’indice S&P 500 (qui représentent à elles seules près de 80 % de la capitalisation boursière des marchés américains) consacrent en moyenne 54 % de leurs bénéfices au rachat de leurs propres actions.

Ces montants considérables témoignent d’un basculement profond. En effet, la priorité n’est plus d’investir massivement dans la recherche, la production ou les salaires. Nombre de firmes privilégient aujourd’hui la logique de création de valeur pour l’actionnaire à court terme.

L’actionnaire bénéficie des programmes de rachat d’actions

Les entreprises ont recours au rachat d’actions pour plusieurs raisons étroitement liées à la valorisation financière. Un rachat d’actions consiste pour une entreprise à utiliser une partie de sa trésorerie pour acheter ses propres titres sur le marché. Ce mécanisme réduit le nombre d’actions en circulation : comme il y a moins de titres disponibles, chaque action représente une part un peu plus grande du capital.

Cela a deux effets majeurs. D’une part, le cours de l’action tend à augmenter, car la demande d’actions augmente, tandis que l’offre d’actions diminue. D’autre part, le bénéfice par action (BPA), calculé en divisant le bénéfice total par le nombre d’actions, s’accroît mécaniquement : même si l’entreprise n’a pas réalisé davantage de profits, chaque action « pèse » désormais plus.

Pour les actionnaires, le rachat d’actions représente une modalité de redistribution des profits : en réduisant le nombre de titres en circulation, il fait généralement augmenter le cours de l’action, ce qui augmente la valeur de leur portefeuille et constitue une forme de rémunération indirecte.

Afin de favoriser leur adoption, les actionnaires s’assurent que les managers tirent eux-mêmes un gain des rachats d’actions

La théorie de l’agence, telle que formulée par Jensen et Meckling (1976, Theory of the Firm: Managerial Behavior, Agency Costs and Ownership Structure), met en évidence un problème central dans la gouvernance des entreprises : les intérêts des managers (agents) peuvent diverger de ceux des actionnaires (principaux).

Les actionnaires cherchent à maximiser la valeur de l’entreprise et la rentabilité de leur investissement, tandis que les managers peuvent être tentés de privilégier leur propre rémunération, la sécurité de leur poste ou des projets qui renforcent leur prestige personnel, même si ces choix vont à l’encontre de la poursuite de l’intérêt des actionnaires.

Cette divergence crée ce que Jensen et Meckling appellent des coûts d’agence, c’est-à-dire des coûts liés au contrôle et à l’alignement des intérêts entre actionnaires et managers.

Stock options et rachat d’actions : un alignement d’intérêts parfois trompeur

Pour réduire ces conflits, les entreprises ont développé des mécanismes d’alignement des intérêts, dont le plus répandu est l’attribution de stock options aux managers. Ces options donnent aux managers le droit d’acheter des actions de l’entreprise à un prix fixé à l’avance, généralement inférieur au prix du marché futur. Le mécanisme est simple : si le cours de l’action augmente, le manager peut exercer ses options, acheter les titres au prix fixé et les revendre immédiatement à un prix plus élevé, réalisant ainsi une plus-value importante.

Le rachat d’actions s’inscrit parfaitement dans ce système. En réduisant le nombre de titres en circulation, l’entreprise fait généralement monter le prix de l’action sur le marché. Les dirigeants détenteurs de stock options voient donc la valeur de leurs options augmenter sans qu’il soit nécessaire d’accroître la performance opérationnelle ou de lancer de nouveaux investissements.

Ce mécanisme crée une incitation directe pour les managers à soutenir les programmes de rachat d’actions, même lorsque ces derniers ne correspondent pas aux besoins de financement ou de développement à long terme de l’entreprise. En d’autres termes, le rachat d’actions devient un outil pour aligner les intérêts des dirigeants avec ceux des actionnaires, tout en illustrant les tensions et compromis caractéristiques de la théorie de l’agence.

Éviter le risque de surproduction

Selon Anton Brender (Les Démocraties face au capitalisme, 2024), le rachat d’actions illustre un problème structurel du capitalisme contemporain : l’absence d’incitations suffisantes à réinvestir dans la production. Pour de nombreuses entreprises, produire davantage comporte le risque de surproduction, qui pourrait entraîner une chute des prix, une baisse des marges et des capacités sous-utilisées.

Dans ce contexte, le rachat d’actions apparaît comme une stratégie de contournement : plutôt que d’investir dans l’expansion ou l’innovation, les entreprises utilisent leurs fonds pour racheter leurs propres titres, ce qui valorise le capital existant sans créer de nouvelles capacités.

Pour Brender, ce mécanisme est ambivalent : il bénéficie aux actionnaires et soutient la valorisation financière à court terme, mais il est négatif du point de vue économique global, car il réduit les investissements productifs et peut accentuer les déséquilibres de marché, notamment le risque de stagnation ou de crise liée à la surproduction.

Risques et critiques des programmes de rachat d’actions

Si le rachat d’actions peut sembler attractif à court terme, il fait l’objet de nombreuses critiques, car il peut détourner les ressources de l’entreprise de leur usage productif. En théorie, une entreprise dispose de plusieurs types de fonds après avoir payé ses charges d’exploitation (salaires, achats, loyers, impôts sur la production, etc.).

Le premier indicateur à examiner est l’excédent brut d’exploitation (EBE), qui représente la richesse créée par l’activité productive avant le paiement des intérêts, des impôts sur les bénéfices et des dividendes. C’est à partir de cet EBE que l’entreprise peut financer ses investissements matériels (machines, technologies, capacités de production), ses investissements immatériels (R&D, formation, innovation) ou encore sa trésorerie. Lorsque l’entreprise utilise une part importante de ces ressources pour racheter ses propres actions, elle réduit mécaniquement les fonds disponibles pour financer l’investissement productif.

Cette réorientation des ressources soulève un risque majeur : celui de privilégier les actionnaires au détriment du développement de long terme. En rémunérant les investisseurs via une hausse artificielle du cours de l’action, plutôt qu’en renforçant ses capacités productives, l’entreprise peut affaiblir sa compétitivité future. De nombreux économistes reprochent ainsi aux rachats d’actions de favoriser une logique purement financière, centrée sur la maximisation de la valeur actionnariale, au détriment de l’innovation, de l’emploi ou de la montée en gamme industrielle.

Ainsi, loin d’être un simple instrument de gestion financière, le rachat d’actions peut contribuer à un cercle vicieux : moins d’investissement, moins d’innovation, davantage de distribution aux actionnaires et un renforcement d’un capitalisme de rente plutôt qu’un capitalisme productif.

Quelles alternatives au rachat d’actions ?

Réduire les effets inégalitaires en intégrant les salariés au partage de la performance boursière

Les effets des rachats d’actions peuvent être atténués lorsqu’ils s’inscrivent dans une politique de partage de la valeur, incluant les salariés. En France, l’actionnariat salarié permet aux collaborateurs de bénéficier directement de la performance de l’entreprise. Plusieurs dispositifs existent, tels que les plans d’épargne entreprise, les attributions gratuites d’actions, les fonds communs de placement d’entreprise et certaines stock options ouvertes à tous les salariés.

Ces mécanismes réduisent les inégalités internes et transforment la performance boursière en un levier collectif plutôt qu’un avantage exclusif pour les dirigeants. Ils renforcent l’engagement des salariés et améliorent la motivation, tout en redistribuant une partie de la valeur créée à l’ensemble des parties prenantes.

Pour les salariés, ces dispositifs permettent d’augmenter leur patrimoine, de bénéficier des gains financiers liés à la hausse du cours de l’action et d’être directement associés aux succès de l’entreprise, renforçant ainsi leur sentiment d’appartenance et leur implication dans les projets stratégiques.

Utiliser la trésorerie pour réduire l’endettement

Une autre alternative consiste à utiliser la trésorerie pour réduire l’endettement de l’entreprise, ce qui diminue les charges financières et améliore la solidité du bilan. Le désendettement renforce la capacité d’investissement futur et la résilience économique. Il constitue une protection face aux fluctuations du marché et permet de sécuriser l’avenir des salariés.

Contrairement aux rachats d’actions, qui augmentent artificiellement le cours des titres, cette stratégie consolide les fondamentaux financiers et prépare l’entreprise à soutenir une croissance durable.

Investir dans l’immatériel : levier essentiel de compétitivité future

Les investissements immatériels représentent également une alternative stratégique incontournable. Selon Jonathan Haskel et Stian Westlake (Capitalism Without Capital, 2018), les économies avancées dépendent de plus en plus des actifs immatériels, tels que la R&D, les logiciels, les marques, le design et la formation des collaborateurs.

Ces actifs renforcent la compétitivité, génèrent de l’innovation et créent une valeur durable. Réorienter les ressources vers l’immatériel favorise la croissance à long terme et diminue la dépendance aux mouvements ponctuels du marché boursier. Cette stratégie permet de consolider les compétences internes et de sécuriser l’avenir de l’entreprise.

Renforcer les investissements productifs

Enfin, l’investissement productif constitue l’une des alternatives les plus concrètes et pérennes aux rachats d’actions. Il consiste à moderniser les lignes de production, à développer de nouvelles technologies ou à accroître les capacités industrielles. Ces actions augmentent la productivité, améliorent la qualité des produits et soutiennent la montée en compétences des salariés. Elles créent une valeur réelle, renforcent la compétitivité et assurent une croissance durable.

Orienter les excédents vers l’immatériel et le productif constitue donc une stratégie équilibrée, capable de concilier performance économique, innovation et équité interne.

Et si tu veux en savoir plus sur la gouvernance actionnariale, ça se passe ici !