Selon la CEPAL (Commission Economique pour l’Amérique latine à l’ONU), en 2022, on compte encore en Amérique latine 32 % de pauvres, soit 200 millions de personnes, dont 80 millions en situation de pauvreté extrême. Pour sortir de la pauvreté, les citoyens ont recours à plusieurs méthodes. Parmi elle, les concours de beauté. Certaines femmes cherchent à se propulser au-devant de la scène internationale afin d’atteindre un meilleur niveau de vie. Mais ces reines de beauté ont elles trouvé une opportunité d’émancipation ou une nouvelle forme de domination?
Des vies bouleversées par les concours de beauté
L’importance des reines de beauté au Venezuela
Le Venezuela détient deux records. Le pays est à la fois l’un des pays à avoir remporté le plus de couronnes au concours de Miss Univers, et celui qui abrite les plus larges réserves de pétrole au monde. Ces deux titres semblent distincts, pourtant ils sont étroitement liés. Pour les Vénézuéliens, le pétrole et la beauté sont deux moyens de tourner le pays vers plus de modernité, de progrès et de gagner en puissance internationalement.
Le Venezuela est riche en ressources. Nous le constatons encore aujourd’hui avec l’intervention de Trump au Venezuela le 3 Janvier 2026, portée par différents intérêts, dont pétrolières. Pourtant, les Vénézuéliens vivent dans la pauvreté : en 2023, 54% d’entre eux sont en situation de pauvreté extrême selon l’Inter-American Development Bank (IDB).
Alors, les citoyens fuient vers des solutions individuelles. Pour les femmes, les concours de beauté peuvent se transformer en plateformes médiatiques qui offrent visibilité, contrats et parfois carrières dans le monde des médias ou de l’image publique.
Un intérêt commun aux pays d’Amérique latine
Pour les Etats, en particulier ceux cherchant à se développer, la représentation de la nation sur la scène internationale à travers les reines de beauté est une preuve symbolique de prestige national. Remporter un de ces concours représente alors pour le pays une forme de soft power, utilisé pour sortir de l’invisibilisation médiatique et pour attirer différents acteurs.
La beauté devient alors une ressource économique alternative, au même titre que le sport, la musique, les réseaux sociaux…
La dimension politique des reines de beauté
L’exemple de Sheynnis Palacios, représentante du Nicaragua
En 2023, Sheynnis Palacios a été couronnée Miss Univers et est devenue la première femme originaire d’Amérique centrale à décrocher le titre. Elle est également devenue, malgré elle, un symbole de résistance contre le pouvoir.
Sa victoire a été célébrée dans le pays avec des rassemblements de joie dans les rues de Managua. La foule agitait des drapeaux et chantait l’hymne national avec fierté.
Mais cette victoire a incommodé le président du pays, Daniel Ortega. Déjà, parce que sous sa présidence, les manifestations sont interdites depuis 2018. Par ailleurs, célébrer cette élection est pour le président un acte politique, puisqu’en 2018, Sheynnis Palacios a participé aux marches contre le gouvernement.
Ainsi, Sheynnis Palacios porte l’espoir des Nicaraguayens plongés dans la pauvreté ou en exil. Si bien que l’État ne sait plus s’il doit la considérer comme un danger pour la stabilité du pays ou comme le moyen inespéré de redorer l’image du Nicaragua à l’étranger.
La beauté, la nouvelle arme des citoyens d’Amérique latine
Lors des manifestations constitutionnelles de 2023 au Chili, la beauté est devenue un moyen de protester. Des collectifs de nail art comme Unhas da Resistência proposaient à Santiago des manucures gratuites avec des motifs arborant des slogans féministes (« El patriarcado se cae ») et des symboles de résistance mapuche. Violetta, une marque indépendante locale, a sorti des stickers pour ongles en édition limitée ornés d’œuvres d’art contestataires : 50 % des bénéfices ont financé l’aide juridique aux manifestants arrêtés.
Même le parfum est instrumentalisé. Lors de la crise économique argentine de 2024, la parfumerie de Buenos Aires Fueguia 1833 a lancé Inflación, un parfum mêlant orange amère (symbolisant la dévaluation monétaire) et héliotrope miellé (symbolisant l’espoir). Les ventes s’accompagnaient d’un QR code renvoyant à des outils de suivi de l’inflation.
Les dangers de l’émancipation des reines de beauté
Des femmes choisissent le risque pour tenter de sortir de la pauvreté
Certaines femmes, issues de milieux modestes, espèrent que ces concours les fassent sortir d’une situation économique difficile. Elles sont alors prêtes à suivre des formations, d’intégrer des écoles, généralement aux coûts élevés, pour s’en sortir. Or, ce succès reste rare. Pour une gagnante, des milliers de candidates restent invisibles. Elles peuvent alors devenir dépendantes aux sponsors.
Il y a également un risque de marchandisation du corps. C’est-à-dire que pour sortir de la pauvreté, le corps est déshumanisé et est traité comme un objet, un produit.
Ce système est révélateur de la place des femmes dans les pays en difficulté économique et sociale, comme certains pays d’Amérique latine.
Les reines de beauté ne permettent pas un réel développement des pays d’Amérique latine
Finalement, les concours ne réduisent pas la pauvreté : ils la rendent invisible en mettant en avant quelques trajectoires exceptionnelles. Les reines de beauté représentent plutôt un espoir pour les citoyens qui attendent du progrès. Elles sont le symbole d’une réussite individuelle face à un échec collectif de l’Etat.
Surtout, cette propulsion médiatique n’est qu’éphémère. Une reine de beauté ne représente sa nation qu’une année en moyenne, avant de céder sa place. L’Etat ne peut donc pas compter sur ce système pour sortir durablement de ses difficultés économiques et sociales.
Quelques mots de vocabulaire
L’ascension sociale : La movilidad social
Concours de beauté : Certámenes/concursos de belleza
L’échec de l’Etat : El fracaso del Estado
Un espoir illusoire : Esperenza ilusoria
La marchandisation du corps : La mercantilización del cuerpo
Les réserves pétrolières : Las reservas petroleras
La scène internationale : La escena internacional
Un sponsor : Un patrocinador
Des trajectoires exceptionnelles : Trayectorias excepcionales
Conclusion
Finalement, les reines de beauté en Amérique latine incarnent une profonde ambivalence. Si elles peuvent offrir à certaines femmes une opportunité exceptionnelle d’ascension sociale et de visibilité internationale, elles révèlent surtout l’incapacité structurelle des États à offrir des perspectives économiques durables à leurs citoyens. Plus qu’un outil d’émancipation, les concours de beauté mettent en lumière des trajectoires individuelles qui masquent la persistance des inégalités sociales et les difficultés économiques. Ainsi, loin d’apporter une réponse structurelle à la pauvreté, ces concours en exposent surtout les incohérences et les limites.





